Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur le développement économique et culturel de Quimper et sur les problèmes de l'agriculture et de la pêche, Quimper le 18 octobre 1994. | vie-publique.fr | Discours publics

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Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur le développement économique et culturel de Quimper et sur les problèmes de l'agriculture et de la pêche, Quimper le 18 octobre 1994.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Voyage à Quimper et Brest le 18 octobre 1994 : pose de la première pierre du pôle universitaire de Quimper

ti : Monsieur le maire,
- Mesdames et messieurs,
- Ce voyage était prévu depuis bien longtemps. Je m'en réjouissais. M. Poignant m'avait invité déjà depuis quelques années et puis, les circonstances s'en mêlant, je n'arrive qu'aujourd'hui. Vous avez eu comme cela le temps de faire plus de travail et vous pouvez soit me montrer, soit m'exposer, plus encore de réalisations que vous n'auriez pu le faire il y a quelque temps. Car j'ai l'impression qu'on travaille vite et beaucoup ici.
- Je me réjouis de cette visite. J'avais gardé un très bon souvenir de mon précédent voyage, il y a maintenant neuf ans mais, comme vous avez bien voulu y faire allusion, Quimper a toujours eu dans ma famille un côté un peu mythique : c'était les premières années du mariage de mes parents. Comme toujours, ils en avaient gardé le souvenir le plus fort et nous, les huit enfants qu'ils ont eus, avons été élevés dans l'admiration de cette ville ignorée que je n'ai connue que beaucoup plus tard. C'est vraiment une ville moyenne de France, particulièrement typique et particulièrement harmonieuse.
- Je ne suis pas venu faire du tourisme. Je vous verrai quelques instants, trop peu de temps, avant de vous quitter, d'aller dans un autre coin de Bretagne, à Brest. Les voyages officiels son rarement compatibles avec le tourisme. Il faudra que je revienne sans vous prévenir, un jour, pour pouvoir flâner de nouveau dans cette ville.
- Quimper et ses environs, sa région, offrent une combinaison extrêmement intéressante, à mon sens, entre les vertus des paysages et la volonté des hommes. J'ai souvent remarqué que les choses allaient de pair. Il me semble que cet extrême bout de la péninsule se trouve privilégié dans ses difficultés, et il est toujours difficile d'être servi d'une telle sorte par la géographie.
Il faut pouvoir vous rattraper. J'ai l'impression quand même que la Bretagne a de ce point de vue fait un gros effort. L'aménagement du territoire n'est pas un mythe. Vous avez là un ensemble de réseaux routiers important. Le réseau ferré semble se compléter. J'attache personnellement - je ne suis pas le seul, naturellement - beaucoup d'importance à ce type d'équipement. J'ai beaucoup plaidé au sein du conseil européen pour que, conformément au traité de Maastricht que j'ai négocié, soit vraiment mise en oeuvre l'aide prévue par l'Europe à toute une série d'investissements, de grands travaux et notamment de grandes infrastructures.
- Je pense par exemple au TGV qui est encore un peu "lambin" | Il faut venir jusqu'ici | Il faut dire que la distance est grande, qu'il y a beaucoup de travaux en perspective et que Quimper n'est pas la seule ville qui souffre de cette situation, puisque c'est au Mans que s'arrête la ligne elle-même. Donc, pour vous c'est 4h30, je crois, de voyage entre Paris et Quimper. Cela devrait s'améliorer. C'est là que l'Europe peut montrer son utilité. Toutes les grandes infrastructures de ce continent, et particulièrement en France qui se trouve placée à peu près au centre du dispositif, devraient bénéficier de cet effort.
- J'en ai souvent parlé avec le Premier ministre, le gouvernement s'en préoccupe. Pour moi aussi, c'est une préoccupation essentielle. J'espère qu'un jour, on pourra dire que les lignes de Bretagne auront bénéficié de cet apport européen. Cette population le mérite bien car, après tout, pour la construction de l'Europe, si l'on n'avait pas trouvé le concours de la Bretagne, je ne sais pas où nous en serions.
Votre ville s'est beaucoup développée. Ici, je crois qu'on peut dire que le progrès est synonyme de qualité de vie. On m'avait parlé de Max Jacob, j'y reviendrai. Il aimait naturellement sa ville, plus que toute autre. Quand il s'est retiré, après une évolution spirituelle et mystique, à St-Benoit-sur-Loire, il continuait très souvent par certains de ses écrits de revenir par l'esprit sur Quimper. C'est le lieu des débuts, c'est le lieu de la naissance, c'est le lieu de l'espérance. Son oeuvre est à mon sens particulièrement intéressante.
- Je ne sais pas si vous savez qu'il disait, - vous le savez sûrement parce qu'on doit en parler de temps à autre - qu'il disait de Quimper : "Quimper est beau comme un Corot". Corot est venu assez souvent, d'ailleurs, dans la région que j'ai représentée pendant trente-cinq ans, le Morvan. J'ai donc beaucoup suivi son oeuvre. D'après ce que je connais de Quimper, il me semble pouvoir dire que Max Jacob avait une certaine perception qui me paraît tout à fait juste. Ce qu'il a aimé de Quimper est aimé des Quimpérois. C'est une poésie, c'est une sorte de continuité dans les actes de la vie, c'est une référence permanente et, je vous l'ai dit tout à l'heure, cette référence m'a été à moi-même esquissée dans ma jeunesse. Disons que j'ai une certaine disposition à la comprendre.
On a commencé par, je ne dirai pas inaugurer mais par mettre la première pierre, ce qui laisse en principe entendre qu'il y en aura d'autres. On a mis un tube dans une pierre cimentée par-dessus. C'est assez classique : je commence à le faire comme un vieil artisan | Mais si on me demandait d'assurer la suite, je ne le garantirai pas | Maintenant, à vous de jouer.
- Enfin, vous n'êtes pas seuls. Il y a l'Etat, il y a toutes les collectivités locales qui, je crois, dans votre région, se sont quand même particulièrement accordées. Région, municipalité, conseil général, il y avait aussi un dispositif intercommunal et j'ai vu que l'ensemble de ces collectivités locales, ce qui n'est pas toujours le cas, avait collaboré utilement. Elles avaient décidé de travailler en commun.
- Ce site universitaire est très prometteur. Ce que j'ai pu connaître par la rapide étude du dossier m'a montré que partout, en Bretagne, c'est un éveil très important et en même temps un ensemble de créations dont je me réjouis. J'irai d'ailleurs tout à l'heure à Brest, encore pour des raisons universitaires, mais vous avez déjà, m'a-t-on dit, 3500 étudiants grâce à cet institut universitaire de technologie. On essaie de développer dans cette région le plan "université 2000" qui a été lancé à l'époque par Lionel Jospin et qui continue d'être mis en application par les responsables de façon à répondre aux besoins évidents d'enseignement supérieur.
- D'autre part, vous avez, vous, ici, des atouts qui peuvent venir compenser votre éloignement des centres. D'abord vous avez une première réponse, c'est d'être un centre vous-même. Redevenez un centre. Vous avez de la concurrence, même en Bretagne. Mais malgré tout, il n'est pas mauvais que dans un pays décentralisé, il y ait comme cela plusieurs pôles d'attraction et Quimper, grâce à l'histoire, grâce à la qualité de sa ville, grâce, il faut le dire à l'activité de ses représentants, a toutes les chances de devenir l'un des pôles d'activités importants de la Bretagne.
- J'ai donc été heureux de placer cette première pierre. Je vois déjà se dessiner tout un quartier nouveau puisqu'on m'a expliqué, l'architecte et vous-même l'avez fait -, de quelle façon cela s'insérait dans un ensemble d'initiatives extrêmement importantes.
Vous vous trouvez dans un pays en forte expansion. Ceux qui ont vécu ce que j'ai vécu, il y en a encore quelques-uns ici, peut-être, d'ailleurs, c'est-à-dire toute l'évolution de l'après-guerre, savent que la progression de la Bretagne est l'une des plus remarquables, non seulement de France mais également d'Europe, avec peut-être la Bavière, le Schleswig-Holstein et quelques rares autres régions d'Europe. La Bretagne a, par la qualité de ses hommes, de ses femmes, par son sens de l'organisation, - peut-être aussi y a-t-il eu une sorte de réveil instinctif après la guerre mondiale dont la Bretagne a beaucoup souffert -, un besoin de vie, un besoin d'affirmation de soi, peut-être aussi un certain orgueil collectif d'être Breton. On aime bien être Breton. Tout cela a joué et je dois constater, je suis sûr qu'on le conteste ici parce qu'on n'estime jamais avoir réussi tout à fait, mais vous êtes un exemple d'organisation dans beaucoup de domaines, particulièrement dans le domaine agricole.
- Je sais bien les crises qui viennent frapper rituellement l'agriculture sous toutes ses formes. On s'habitue peut être aussi dans les milieux agricoles à attendre, de toutes les théories en cours, le meilleur. C'est-à-dire qu'on voudrait bien "libéraliser les profits et socialiser les risques" : c'est une expression qui n'est pas la mienne. On voudrait produire tout ce que l'on peut produire : liberté de production, liberté tout court. Ensuite, lorsqu'il s'agit d'obtenir des garanties des prix par l'Europe, on refuse souvent de se soumettre aux décisions qui sont prises et qui impliquent naturellement qu'on ne peut pas produire n'importe quoi et autant qu'on le veut dès lors que c'est la collectivité qui assume la charge principale. Mais ce n'est pas très facile à expliquer.
Vous avez aussi vos marins pêcheurs, vous avez bien fait d'en parler tout à l'heure. Leur situation est très difficile. Je me souviens d'être allé au Croisic il n'y a pas si longtemps que cela, avant d'être un peu, un moment, arrêté, et j'étais allé aussi, dans toute cette région de la Loire-Atlantique, visiter des villes où la majorité est composée de marins pêcheurs qui m'avaient reçu avec beaucoup de gentillesse, qui m'avaient expliqué leurs difficultés, très peu de temps d'ailleurs avant que n'éclate l'explosion qui s'est manifestée dans des conditions très attristantes à Rennes.
- Ce n'est pas la profession seule qui se trouve en cause, elle ne le peut pas, mais ce qui est vrai, c'est qu'il y a bien encore une sorte de sous-équipement.
- Quand il m'arrive d'aller en Espagne et que je vois les flottes ou les flotilles, l'équipement de chacun de ces bateaux et la manière dont ils se trouvent aujourd'hui soutenus par l'ensemble de la collectivité nationale, évidemment, je me dis que pour l'instant on n'est pas de taille. C'est-à-dire qu'il faudra absolument innover, équiper, moderniser, sans quoi vous vous retrouverez, je ne sais quand, je ne veux pas faire de prévisions, devant une nouvelle crise qui sera plus grave encore.
- Et pendant ce temps, les marins-pêcheurs ont bien le droit de vivre. C'est une industrie indispensable à l'équilibre de la France, à l'équilibre de la Bretagne. Vraiment, je comprends leur colère ; mais je ne comprends pas leur violence. Je comprends leur colère mais chaque fois que l'on est en colère, moi cela m'arrive quelquefois, rarement je dois dire, disons que j'y suis habitué, j'ai toujours constaté à la fin qu'il faut aussi s'en prendre à soi-même. La France doit faire un effort considérable dans ce domaine.
Bon, je ne vais pas faire un discours trop long. Je suis très content de me trouver dans votre ville, de constater ses transformations, ses efforts culturels, en particulier. On a commencé par l'Université, c'était bien le cas. Vous avez transformé votre musée des beaux-arts, qui est je crois en tête des musées bretons par la fréquentation, vous avez ouvert un centre d'art contemporain. Cette nouvelle salle de spectacles a reçu le label de salle ou de scène nationale. Alors avec l'école des beaux-arts, l'école de musique et la bibliothèque municipale, je crois pouvoir dire que vous disposez d'un ensemble d'équipements assez exceptionnel de formation, de diffusion. Ce n'est pas la seule chose que vous ayez faite. Simplement, tenez, en entrant ici, ce petit groupe musical, organisé dans le cadre d'une école, d'un collège, cela prouve une vitalité. L'art de la Bretagne, sa façon de s'exprimer puisée aux sources de sa propre culture, naturellement insérée dans l'ensemble de la culture nationale, est à mon sens très remarquable. Vous avez créé des ateliers, des programmes de spectacles destinés aux enfants. Vous avez multiplié les actions culturelles à l'école.
- Je crois que la vitalité culturelle d'une ville est le meilleur signe de sa vitalité économique. Les choses sont liées, elles le seront de plus en plus, à travers les années qui viendront et dans le siècle prochain. La vie culturelle est une source de création et donc finalement de profit, de juste profit pour ceux qui s'y livrent. Lorsqu'on mesurera le chemin parcouru au cours de ces dernières années, ces dernières décennies même, on s'apercevra que l'on a fait beaucoup de travail.
Je parle culture. On va terminer avec Max Jacob qui est l'un des motifs même de notre rencontre.
- Il y a cinquante ans, il mourait au camp de Drancy. Vous connaissez les conditions de son arrestation, sa façon de réagir, puisée à une grande sagesse, à une vue spirituelle et transcendantale de l'existence. Nous voilà à Quimper où il naquit. Entre Quimper et Drancy s'inscrit la vie d'un homme. Permettez-moi de vous dire, si vous ne le savez pas déjà, que c'est assez court : enfin, on s'en aperçoit un jour.
- Mais elles sont plus ou moins fructueuses, les vies. La sienne est très riche : l'unité, les déchirures d'un destin qu'on peut qualifier, sans risque d'erreur, de liberté et de foi, de solitude et d'amitié, de souffrance et de création.
- Je vais juste citer un seul fait : le 24 février 1944, la Gestapo vint chercher Jacob à Saint-Benoit. J'ai déjà visite plusieurs fois les lieux où il se trouvait, là-bas, sur les bords de la Loire, sur ce couloir laqué de cette région admirable, près de cette abbaye qui est, je crois, l'un des plus beaux temples de l'esprit de France.
- Durant les quatre jours qu'il passa à la prison d'Orléans, particulièrement sinistre et glaciale, - je ne pense pas qu'il y ait des prisons très agréables mais enfin celle-ci, et surtout à l'époque, était quelque chose d'assez redoutable -, Jacob, à son âge, dansa, chanta pour ses compagnons d'infortune, les airs les plus gais du répertoire d'Offenbach. Pourtant il avait devant lui, quoi donc ? La déportation et - sans doute ne la savait-il pas si proche - la mort. Il y était prêt. Mais mélanger ainsi à ce point la fantaisie, le goût de vivre et l'ascèse, l'insouciance et la ferveur, l'excès | On trouve dans son oeuvre le goût du dénuement. Tout cela donne je crois les contours d'une vie particulièrement riche et généreuse. Voilà un exemple à méditer : puisqu'il est né à Quimper, pourquoi ne pas le dire aux Quimperois ?
- Voilà, mesdames et messieurs, quelques réflexions. Vous avez là les exemples pratiques et vécus d'une ville en mouvement. Je suis très heureux de saluer ici l'effort de M. Poignant, de Mmes et MM. les conseillers municipaux : je crois qu'ils peuvent être contents de ce qu'ils ont fait, bien que je leur recommande de ne jamais être assez contents de ce qu'ils font. Mais on peut le dire, ils y ont droit.
- Je vous souhaite bonne chance, je souhaite à la ville de Quimper d'aboutir dans ses principales aspirations. Aucune vie n'y parvient, mais la vie continuée de génération en génération le permet. C'est le souhait que je forme pour vous, mesdames et messieurs. Merci.

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