Déclaration de M. Alain Juppé, Premier ministre, sur l'industrie aéronautique militaire et civile, la coopération européenne, notamment dans la politique spatiale, Le Bourget le 17 juin 1995. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Alain Juppé, Premier ministre, sur l'industrie aéronautique militaire et civile, la coopération européenne, notamment dans la politique spatiale, Le Bourget le 17 juin 1995.

Personnalité, fonction : JUPPE Alain.

FRANCE. Premier ministre

Circonstances : Visite du salon aéronautique et spatial du Bourget, Le Bourget le 17 juin 1995

ti : Monsieur le Président,
Messieurs les Ministres,
Messieurs les Ambassadeurs,
Messieurs les Chefs d'État-major,
Mesdames et Messieurs,


Je mesure la somme d'efforts intellectuels, financiers et techniques concentrés dans les équipements qui nous ont été présentés. Je remercie le groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales, pour son accueil et la haute tenue de cette manifestation. Je souhaite qu'elle ait permis des rencontres professionnelles d'où naîtront de nouvelles collaborations.

Ce salon est le symbole de la place que la France a su prendre en matière d'industrie aéronautique et spatiale. Cette place, nous l'avons conquise par nos efforts, par l'action passée et présente de nombreux responsables politiques et industriels. Grâce à eux, l'industrie française tient son rang dans la plupart des secteurs civils et militaires : lanceurs, avions, hélicoptères, moteurs, missiles, satellites, équipements. Les entreprises françaises montrent leur savoir-faire, leurs performances et leur dynamisme. C'est là un acquis de premier ordre ; à chacun de nous de le défendre et de l'amplifier.

C'est en effet ainsi que nous répondrons aux exigences économiques et stratégiques auxquelles nous sommes désormais confrontés. Il s'agit tout d'abord de l'emploi parce que les entreprises des secteurs aéronautique et spatial emploient directement ou par la sous-traitance de l'ordre de 300 000 personnes.

Leur contribution à l'excédent de notre commerce extérieur est décisive : pour le seul secteur civil, elles ont apporté 35 MdsF au solde de la balance commerciale. Les prises de commande de matériels militaires sont passées, quant à elles, de 33,6 MdsF en 1991 à 50 MdsF en 1994. Enfin, nos entreprises continuent à préparer l'avenir en consacrant une grande part de leur chiffre d'affaires à la recherche.

Néanmoins, nombre d'entre elles traversent une crise grave qui résulte en premier lieu d'une chute des marchés.

La réponse à cette crise et les succès futurs dépendent avant tout des entreprises elles-mêmes. Elles doivent s'adapter aux besoins du marché, trouver des produits nouveaux, performants et moins chers. Elles doivent devenir plus compétitives encore grâce à une maîtrise des coûts et à des efforts de productivité. Dans certains cas, il sera nécessaire de réduire les capacités de production. Lorsque c'est inévitable, je demande que ce soit fait en recherchant toutes les possibilités d'en limiter les effets sur l'emploi, en utilisant notamment toutes les ressources de l'aménagement du temps de travail.

Je n'oublie pas les équipementiers et les sous-traitants, qui sont souvent les premiers à subir les contrecoups des crises. Ce secteur constitué en majorité par des PME, est dynamique, inventif, exportateur et source d'emplois. Ces entreprises bénéficieront du plan pour l'emploi que le gouvernement élabore actuellement.

Mais tout ne dépend pas des entreprises françaises. Je pense en particulier à la vigoureuse offensive de leurs concurrentes américaines dont les programmes technologiques de grande ampleur sont largement financés sur fonds publics. Cette offensive est encore amplifiée par la baisse actuelle du dollar qui équivaut à une aide supplémentaire d'environ 20 % pour les ventes de produits américains.

J'ai indiqué lors de ma déclaration de politique générale que j'étais partisan de la concurrence commerciale internationale pourvu qu'il y ait des règles du jeu claires et équilibrées et que cette concurrence soit loyale.

Je n'ai pas le sentiment que tel soit le cas aujourd'hui. En effet, lorsque les pays européens ont accepté de limiter leurs soutiens financiers aux industries aéronautiques en signant un accord bilatéral avec les États-Unis en 1992, cette décision devait avoir pour contrepartie une réduction des aides du Gouvernement américain. Or, ces aides transitent toujours par les programmes militaires.

Dès lors, la Commission Européenne doit aider les États à soutenir leurs industries et à opérer les regroupements nécessaires, et non pas s'ingénier à limiter leurs marges de man¿uvre. L'Europe ne doit pas davantage assister passivement à la chute du dollar ; elle doit proposer les cadres d'une coopération monétaire renforcée entre les grandes zones économiques.

Cette capacité à réagir est d'autant plus nécessaire que l'économie et l'indépendance de la France ne sont pas seules en cause. L'enjeu est le même pour nos partenaires européens qui dépendent en partie de notre capacité commune à maîtriser les technologies aéronautiques et spatiales.

La France n'est pas en mesure d'affronter seule les marchés mondiaux. L'expérience réussie des programmes militaires et civils menés en collaboration avec les autres pays européens montre la voie à suivre. Ces collaborations doivent porter sur la recherche et sur l'industrie. Elles doivent permettre la constitution d'entreprises de taille mondiale. L'industrie européenne a les moyens d'être compétitive et puissante, à condition de ne pas rester divisée. Des regroupements seront donc nécessaires. Il faudra faire évoluer certaines structures. Il faudra faire des choix stratégiques. La France y est résolue.

En matière de défense, ces efforts industriels n'auront de sens que si les États européens manifestent la volonté d'instaurer une politique d'armement coordonnée. La première marque de cette volonté doit être, bien entendu, une préférence européenne en matière d'achats. Il nous reste encore un long chemin à parcourir. Comme l'a indiqué le Président de la République, il faut développer la coopération en matière d'armement avec nos partenaires principaux. La France fera des propositions pour accélérer, dans le cadre de l'UEO et sur la base d'une initiative franco-allemande, la mise en place de l'agence européenne d'armement dont le principe a déjà été arrêté.


Quels sont les grands secteurs pour lesquels la France et l'Europe doivent être technologique ment fortes ?

Il s'agit tout d'abord des programmes aéronautiques militaires.

En premier lieu, le programme RAFALE, dont le lancement remonte au début de 1988 progresse normalement. Il sera poursuivi en priorité, pour que cet avion puisse être mis en service aux dates prévues. Le Rafale, sans équivalent en Europe, représentera à moyen et long terme le système d'armes polyvalent sur lequel reposeront les capacités opérationnelles de nos forces aériennes.

Il s'agit ensuite du programme MIRAGE 2000 qui se poursuit de façon satisfaisante et grâce auquel l'Armée de l'air dispose dès à présent d'une capacité d'intervention de précision, de jour comme de nuit.

S'agissant des hélicoptères militaires, le TIGRE franco-allemand, dont les chances à l'exportation sont réelles, doit entrer dans sa phase d'industrialisation dès cette année.

Quant au NH 90, développé en coopération avec l'Allemagne, l'Italie et la Hollande, il devrait être l'hélicoptère de transport tactique moyen du siècle prochain et, dans sa version marine, l'hélicoptère de détection sous-marine, en complément des frégates du groupe naval. Cette année 1995 est importante pour le programme, puisque le premier vol doit intervenir en décembre.

L'Avion de Transport Futur, successeur du TRANSALL, est l'objet de travaux de faisabilité réalisés par les industriels et les services officiels de huit pays européens ou alliés : l'Allemagne, la Belgique, l'Espagne, la France, la Grande-Bretagne, l'Italie, le Portugal et la Turquie. Une organisation industrielle, fondée sur la structure éprouvée d'AIRBUS INDUSTRIE, se met en place en vue de conduire cette phase de pré-développement. Ce programme ambitieux nécessite une volonté de coopération sans faille. Son succès passe par la démonstration de sa compétitivité et de sa capacité à répondre aux besoins du transport civil.

La coopération européenne doit encore se développer dans bien d'autres domaines où la France, le Royaume-Uni et l'Allemagne peuvent joindre leurs compétences : les moteurs, les radars, l'avionique modulaire intégrée, les systèmes de commandement et de soutien.

Cet effort de coopération doit aussi concerner le domaine des missiles là où, comme peuvent en témoigner les panoplies exposées à l'occasion de ce salon chez Matra ou Aérospatiale, la France est au niveau de l'excellence.

Au c¿ur de la dissuasion, les missiles stratégiques formeront pour de longues années encore le fondement de notre défense. La France mènera à bien la modernisation de ses forces nucléaires stratégiques avec le souci exprimé par le Président de la République d'une sécurité renforcée à un coût moindre ; c'est dans cet esprit qu'il a demandé au gouvernement d'étudier les conditions de la fermeture du site d'Albion et sa reconversion. Le chef de l'État prendra en 1996 les décisions nécessaires au renouvellement de ses composantes.

L'outil industriel de défense, voulu par le Général DE GAULLE au début des années 1960, a rempli sa mission en permettant de réaliser la force de dissuasion, et en garantissant à notre pays son indépendance, et son rang dans le concert des nations.

Il doit prendre aujourd'hui un nouveau départ en relevant le défi de la coopération internationale.


La préparation de l'avenir par la coopération transnationale concerne aussi l'aéronautique civile.

SNECMA s'apprête à lancer avec son partenaire GENERAL ELECTRIC un nouveau moteur, le CFM XX. Je confirme le soutien des pouvoirs publics à ce programme qui assurera l'avenir de la famille CFM et, au-delà, l'avenir de l'industrie française des moteurs.

La coopération européenne a permis à AIRBUS comme à ATR de devenir un constructeur mondial de premier rang et de développer une large gamme d'appareils. Ces efforts doivent être poursuivis pour consolider la position acquise face à une concurrence très vive. Je me réjouis de la réunion dans le cadre de ce salon des Ministres Français, Allemand, Britannique et Espagnol pour discuter des ambitions d'AIRBUS. Je me réjouis aussi que les discussions entre AÉROSPATIALE, ALENIA et BRITISH AEROSPACE dans le domaine des avions régionaux aient débouché sur un accord durable.

La collaboration européenne a permis également le renouvellement de la gamme d'hélicoptères de faible tonnage de la société EUROCOPTER. Ainsi, l'EC 135 a fait son premier vol l'année dernière, l'EC 120 construit en coopération avec la Chine et Singapour a fait de même il y a quelques jours.

Dans certains domaines, les coopérations ne doivent pas se limiter à l'Europe. Je pense bien sûr à l'Asie avec l'EC 120 mais aussi au projet d'avion de 100 places dont l'AÉROSPATIALE discute avec la Chine et la Corée, et à la Russie avec le projet d'hélicoptère MI 38.

Deux grands défis technologiques sont devant nous :

- le projet de très gros porteur que la France examinera en tenant compte de l'ensemble des enjeux industriels induits ;

- le supersonique du futur. Les États-Unis ont un programme de recherche technologique important en la matière. L'expérience du Concorde ne suffit pas pour garder une avance technologique. L'Europe doit, elle aussi, réfléchir à cette piste d'avenir.

Enfin, la politique spatiale.

Le Président de la République a souhaité que la France mène une politique spatiale ambitieuse. Les systèmes spatiaux sont eux aussi des instruments de souveraineté. La maîtrise de cette filière technologique est donc indispensable à la garantie d'une indépendance militaire et diplomatique. C'est pourquoi seuls des objectifs de long terme peuvent guider nos programmes.

Cette indépendance et cette souveraineté doivent être celles de l'Europe, et l'indépendance commence en premier lieu par une capacité de lancement autonome.

C'est, depuis plus de 15 ans, la mission qui incombe à notre lanceur ARIANE. Le remarquable succès de la société ARIANE ESPACE, chargée de le commercialiser, a encore été récemment illustré par le 74ème lancement qui a salué la semaine dernière l'ouverture du Salon. La prochaine version d'ARIANE, ARIANE 5 développé par l'Agence Spatiale Européenne, mue par le moteur VULCAIN construit par la Société Européenne de Propulsion, prendra son envol dans un proche avenir. Dès maintenant, et au-delà de ces travaux jusqu'à présent conduits dans des conditions exemplaires, nous devons nous préparer à la mise en service opérationnelle de ce lanceur : ce sera l'un des enjeux de la prochaine conférence des Ministres de l'espace européens.

Après l'autonomie, la souveraineté.

Depuis 1986, la France a montré le chemin dans l'espace civil avec les satellites d'observation de la filière SPOT confiés au Centre National d'Étude Spatiale.

Pour l'espace militaire, le premier exemplaire du satellite militaire d'observation optique HÉLIOS I devrait bientôt être mis sur orbite. Son lancement est une première étape. La France et l'Allemagne sont déjà largement engagées dans la définition de programmes communs d'observation par satellite, auxquels nous espérons que l'Italie et l'Espagne continueront de participer. Cette coopération qui couvrirait deux générations de satellite aura des conséquences importantes aussi bien sur le plan industriel et technologique que pour le rapprochement de nos moyens de défense.

Vous le savez l'espace, faisant appel aux technologies les plus avancées, est un domaine d'avenir essentiel, tant pour ses aspects civils que militaires. Toutefois, la réalisation des différents programmes ne peut s'entendre sans restructuration industrielle au sein de l'Europe : la coopération pour les programmes ne prend tout son sens et toute son efficacité que si elle s'accompagne de rapprochements industriels, et je ne peux qu'encourager nos industriels de ce secteur à persévérer dans cette voie.

Mais, dans le domaine spatial, 1995 verra surtout la tenue de la prochaine conférence des Ministres de l'espace européens convoquée par la France les 18, 19 et 20 octobre à Toulouse. Aujourd'hui, la question principale qui sera débattue au cours de cette réunion, à savoir la participation de l'Europe à la station spatiale internationale ALPHA, ne fait pas encore l'objet d'un accord définitif.

Huit ans après la conférence de La Haye, au cours de laquelle, à l'initiative de Monsieur Jacques CHIRAC, alors Premier ministre, l'Europe avait engagé Ariane 5, je pense que la France peut en 1995 relancer l'Europe spatiale.

Elle doit lui permettre de jouer tout son rôle dans le projet de station spatiale internationale. En effet, la France a toujours été porteuse d'une ambition spatiale forte qu'elle doit aujourd'hui renouveler. Elle le fera là aussi aux côtés de ses partenaires européens avec lesquels elle devra examiner quels avantages de maîtrise technologique à long terme peuvent être espérés suivant le segment du programme qui sera revendiqué.

Les circonstances s'y prêtent. L'ensemble de nos partenaires - Europe, États-Unis, Japon - attendent que la France redéfinisse des axes stratégiques clairs dans le domaine spatial.

Le calendrier s'y prête aussi. Les mois qui viennent devraient nous permettre de convaincre nos partenaires de la station spatiale internationale de l'intérêt de nos propositions.

Le début du 21ème siècle verrait alors l'Europe, à l'initiative de la France, s'affirmer ainsi comme une des quatre puissances spatiales majeures.


Le monde aéronautique et spatial est en mouvement, les innovations se multiplient, les produits s'améliorent. A ce mouvement des activités doivent répondre des transformations profondes des industries.

Le gouvernement ¿uvrera pour que cette transformation conduise à la constitution d'entreprises européennes puissantes assurant à l'Europe son indépendance vis-à-vis de ses grands partenaires.

C'est une condition de notre souveraineté, c'est le moyen pour l'Europe d'affermir à la fois son économie et sa place sur la scène internationale. Vous pouvez être assurés que j'apporterai un plein appui à la réalisation de ces deux objectifs.


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