Déclaration de M. Alain Juppé, Premier ministre, sur l'avenir de la dissuasion nucléaire dans le cadre de l'élargissement de l'Europe et de la reprise des essais nucléaires par la France, Paris le 7 septembre 1995. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Déclaration de M. Alain Juppé, Premier ministre, sur l'avenir de la dissuasion nucléaire dans le cadre de l'élargissement de l'Europe et de la reprise des essais nucléaires par la France, Paris le 7 septembre 1995.

Personnalité, fonction : JUPPE Alain.

FRANCE. Premier ministre

Circonstances : Intervention de M. Alain Juppé au cours de la 48ème session de l'Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN), Paris le 7 septembre 1995

ti : Mesdames et Messieurs les auditeurs,

Une heureuse tradition veut que le Premier ministre ouvre la session annuelle de
l'Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale. Elle me permet aujourd'hui, à un moment
où notre politique de défense est l'objet d'une réflexion en profondeur, de vous faire part des
grandes questions auxquelles nous devrons répondre.

Je souhaite que cette 48ème session contribue à nourrir le débat sur ces sujets, surtout
sur les plus complexes d'entre eux : l'avenir de la dissuasion nucléaire, la défense de l'Europe
élargie, le nouveau partenariat euro-atlantique, et la réduction nécessaire des dépenses
militaires.

Ces questions, depuis longtemps, dépassent le cercle de l'Etat. Elles sont influencées par
les grands courants d'idées de notre époque. Elles font l'objet d'analyses multiples dans la
presse et les organes spécialisés. Elles sont enfin présentes dans l'esprit de nos concitoyens. La
France peut s'enorgueillir à juste titre du consensus de sa population sur les questions de
défense. Mais ce consensus n'est pas acquis pour toujours. Il doit être constamment entretenu
et, si nécessaire, renouvelé.

La diversité de vos origines et la liberté de propos qui caractérise votre institution
devraient vous amener à ouvrir de nouvelles voies de réflexion. Vous avez la chance de
n'avoir d'autre règle pendant un an que l'exigence de qualité de vos travaux. Profitez-en pour
contribuer à faire évoluer, dans notre pays, les idées sur les questions de défense.

Dissuasion nucléaire - Choix de la France<
Vous ne serez pas surpris, je pense, que j'aie choisi de consacrer l'essentiel de mon
propos à la dissuasion nucléaire. La question est au coeur de l'actualité internationale depuis
l'effondrement de l'Union Soviétique. Elle est aussi au coeur de l'actualité française puisque
nous sommes engagés dans une réflexion approfondie sur notre politique de défense et que
l'achèvement de nos essais nucléaires place notre pays au centre d'un débat international.

1) Constatons tout d'abord que l'Histoire a pleinement justifié le choix de la France au
cours des cinquante dernières années.

a) La maîtrise de l'arme nucléaire a d'abord permis à la France de jouer dans les
affaires du monde un rôle plus important que celui qui aurait découlé de son simple poids
arithmétique. Notre influence au Conseil de sécurité, comme membre permanent, en est une
illustration, même si le choix des Cinq n'a pas été fait à l'origine en fonction du critère
nucléaire.

Mais les temps ont changé. Le fait que l'on songe depuis quelques années à faire entrer
au Conseil de sécurité des pays comme l'Allemagne et le Japon n'est pas seulement le signe
que la page de l'après-guerre est définitivement tournée. C'est aussi la manifestation du fait
que le statut de grande puissance et le statut nucléaire ne sont plus indissociables. La France
s'est d'ailleurs elle-même prononcée publiquement en faveur de l'entrée de ces deux grands
pays au Conseil de sécurité comme membres permanents.

b) En second lieu, l'arme nucléaire nous a donné une autonomie de décision qui
n'aurait guère été possible sans elle. Les événements de Suez, en 1956, avaient clairement
montré la nécessité d'une plus grande autonomie de la politique française. La dissuasion
nationale a incontestablement joué ce rôle.

Nous devons avoir conscience cependant d'être entrés dans un monde où
l'interdépendance, les grands courants d'idées et l'ouverture des frontières sont devenus des
moteurs politiques non moins puissants que l'intérêt national et la souveraineté. L'avenir de la
nation se jouera de plus en plus avec l'ensemble des pays européens, et les relations de
l'Europe et des Etats-Unis seront sans doute désormais plus équilibrées qu'elles ne l'ont été
pendant toute la période d'affrontement des deux superpuissances : notre perspective s'en
trouve nécessairement élargie.

c) Enfin, la force de dissuasion française a introduit un élément d'incertitude important
dans les calculs des responsables militaires soviétiques. Elle constituait une donnée autonome
qui a sans nul doute compliqué l'élaboration des plans militaires de l'ancien régime
communiste. De ce point de vue, s'il est difficile de démontrer de façon catégorique que
l'absence de guerre pendant cinquante ans en Europe soit due à la seule dissuasion nucléaire,
on peut en revanche affirmer que la force de frappe française a joué un rôle spécifique au sein
de la dissuasion occidentale et a contribué à la renforcer au profit de la paix en Europe.

Mais l'effondrement de l'Union soviétique paraît donner à cette vérité un caractère
historique.

Politique de défense - Données politiques et militaires<
2) Nous avons donc bien des raisons de nous interroger aujourd'hui sur notre politique
de défense. La question se pose d'ailleurs aux cinq puissances nucléaires. Elles doivent toutes
faire un effort sans précédent pour tirer les conséquences des bouleversements intervenus sur
la scène internationale depuis la fin des années 80. Elles y procèdent chacun à sa façon. Ce
sera, dans tous les cas, un processus long et difficile, en raison de l'incertitude qui entoure non
seulement les réponses à fournir, mais aussi les questions à poser.

L'urgence cependant n'est pas de donner en tous points des réponses rapides ; elle est
d'engager une analyse objective et lucide des éléments qui ont sous-tendu nos politiques de
défense pendant des décennies. Cette décision, la France l'a prise. Nous sommes, vous le
savez, en plein réexamen de notre politique de défense. Il s'agit d'une des premières décisions
du Président de la République après son élection. C'est dire l'importance qui s'y attache.

a) Pour ce faire, nous devons tenir compte des grandes données politiques et militaires.
La disparition du Pacte de Varsovie a fait l'objet de tant de commentaires que je me bornerai à
l'essentiel. Moscou n'est plus la capitale d'un pays dont l'idéologie condamnait nos
démocraties à disparaître au nom des lois de l'Histoire. Une dizaine de pays d'Europe centrale
et orientale devraient progressivement rejoindre l'Union européenne. Les nouveaux liens que
nous tissons avec la Russie rendent très improbable la résurgence d'une menace massive dont
beaucoup mesurent seulement a posteriori l'ampleur et la puissance. Du coup, la justification
de l'arme nucléaire ne va plus de soi. L'agresseur virtuel a disparu.

Pour ceux qui ont toujours été réticents ou mêmes hostiles aux armes nucléaires, en
Europe notamment, la disparition de la confrontation est-ouest paraît offrir un argument
décisif en faveur de la dénucléarisation totale de la planète. Pour tous les autres, cette situation
impose à tout le moins une réflexion sur la légitimité de notre arsenal dans le monde futur.

Nous y sommes prêts, à condition que l'on n'oublie pas une donnée essentielle : dans les
dix à vingt prochaines années, il y aura toujours en Russie plusieurs milliers de têtes
nucléaires stratégiques et tactiques. C'est un fait que l'on peut regretter, mais qui s'impose
d'autant plus à nous que ce pays, engagé sur la voie d'une transformation profonde et parfois
douloureuse, n'a pas encore retrouvé son équilibre. Je suis de ceux qui croient que les armes
nucléaires présentes en Europe continuent de jouer un rôle stabilisateur sur notre continent. La
guerre froide, fort heureusement, est bien finie, mais son ombre portée restera présente parmi
nous pendant encore de longues années. Les armes nucléaires en sont le témoignage.

Politique de défense : Construction européenne<
b) Un deuxième élément essentiel de notre réflexion est naturellement celui de la
construction européenne. La France n'a cessé de l'appeler de ses voeux. Cet objectif lui aussi
contribue puissamment à faire évoluer, sinon notre conception de la défense, du moins son
horizon.

Certains des partenaires privilégiés de la France ont, sur la question nucléaire, des
positions réservées, voire hostiles. C'est encore un fait. Notre volonté de bâtir une défense
européenne ne nous permet pas d'ignorer ces sensibilités diverses. Nous devons bien plutôt
chercher à répondre aux interrogations et aux inquiétudes dont elles témoignent.

L'hostilité de l'opinion allemande envers l'arme nucléaire a des racines profondes dans
l'histoire de ce pays au vingtième siècle : à la méfiance viscérale de nombreux Allemands vis-
à-vis de la force militaire, après les désastres de 1918 et de 1945, s'ajoute le souvenir d'une
période récente où le sol allemand risquait d'être le théâtre principal d'une guerre nucléaire et
peut-être aussi celui de l' "ultime avertissement" prévu par notre propre doctrine. Il n'y a rien
de surprenant à ce que des émotions aussi fortes aient la vie dure, surtout au moment où la
disparition de la menace soviétique fournit aux Allemands ce qu'ils tiennent pour une
assurance de paix sans précédent.

Nous devons aujourd'hui tenir compte d'un autre phénomène en Europe : l'élargissement
de l'Union européenne renforce le poids des pays hostiles au nucléaire. Des nations ayant une
longue tradition de neutralité ont adhéré à l'Union européenne sans avoir le sentiment que leur
démarche devait avoir aussi des conséquences en matière stratégique et de défense, du moins
dans l'immédiat. Il n'est pas étonnant, là non plus, que ce décalage se manifeste avec une
vigueur particulière dans le domaine nucléaire, qui est le plus sensible. Ces pays doivent
comprendre en premier lieu que leur renoncement à l'arme nucléaire, solennellement inscrit
dans leur adhésion au TNP, n'est pas en cause. Treize pays de l'Union sont dans cette
situation.

Ce dont il est question, c'est de maintenir une solidarité européenne élémentaire sur les
questions de défense. Les événements récents montrent que ce n'est malheureusement pas
toujours le cas. Je n'en suis que plus heureux de souligner ici à nouveau combien la France a
été sensible aux réactions responsables du Gouvernement britannique et du Chancelier Kohl
au moment où le Président de la République a pris la décision d'achever nos essais nucléaires.

Il nous faut aussi accepter tous l'idée que les pays européens doivent repenser leur
politique de défense et que, dans cet exercice, le rôle des armes nucléaires, dont deux pays
européens sont dotés, doit aussi être examiné. Il n'est pas possible que la réflexion sur ce point
se résume à qualifier l'arme nucléaire d' "archaïque" et dépassée, comme l'affirment certains.
Ceux qui le pensent sont d'ailleurs souvent ceux qui, pendant la guerre froide, prétendaient
que les Soviétiques étaient des pacifistes.

Aujourd'hui encore, ces propos négligent le fait que des arsenaux nucléaires existent
toujours dans le monde, qu'ils ont la capacité d'atteindre le sol européen et que le devoir des
responsables politiques est d'en tenir compte. On ne construit pas une politique de défense sur
de bonnes intentions ou sur des émotions. Tant que d'autres pays posséderont des armes
nucléaires, la France, bien évidemment, en conservera. Cette position est inspirée par la
prudence, la sagesse et l'expérience.

c) Cela étant, la discussion avec nos partenaires européens, en tout premier lieu avec le
Royaume-Uni et l'Allemagne est nécessaire sur l'ensemble de ces questions. Une concertation
d'un type nouveau doit à présent voir le jour. Le Président de la République vient de le
déclarer sans ambiguïté. Les travaux engagés d'ores et déjà entre la France et le Royaume-Uni
sur les grandes questions de doctrine nucléaire ont porté leurs fruits. Les deux pays sont
beaucoup plus proches que certains ne le croient et qu'eux-mêmes n'avaient tendance à le
reconnaître. Nous souhaitons à présent poursuivre avec la Grande-Bretagne un processus
évolutif qui devrait conduire à de nouveaux rapprochements. J'imagine mal des situations où,
sur des questions fondamentales, nos deux pays pourraient avoir des intérêts de défense
essentiellement différents dans l'avenir.

Le dialogue avec l'Allemagne, quant à lui, doit tenir compte d'un certain nombre de faits
et notamment de la question suivante : que peut apporter la France que l'Allemagne ne
possède déjà grâce à la dissuasion américaine ? C'est un débat de grande actualité, au moment
où de nouvelles relations devraient s'instaurer entre l'Europe et les Etats-Unis, tout en
préservant et en rajeunissant le lien transatlantique.

Après la fin de la guerre froide, alors que la réunification allemande a mis fin à l'un des
épisodes les plus tragiques de l'histoire de notre plus proche allié, doit-on toujours poser la
question d'une "dissuasion élargie" à l'Allemagne ? Je trouve pour ma part que l'expression
peut prêter au soupçon de paternalisme, et c'est pourquoi je lui préfère celle de "dissuasion
concertée", que j'ai utilisée pour la première fois en janvier dernier.

Que signifie cette formule ? Elle exprime tout d'abord la nécessité d'un dialogue entre
deux partenaires égaux, sur un sujet qui concerne leur existence future commune.
L'Allemagne n'a pas l'intention de se doter de l'arme nucléaire. Elle l'a redit solennellement
après sa réunification, en confirmant l'adhésion du nouvel Etat au TNP. Dans un monde où le
nucléaire continuera de jouer un rôle nécessaire, ne serait-ce qu'en raison des arsenaux
existants, cet engagement rend plus important encore le fait de garantir la sécurité de
l'Allemagne contre cette menace.

Jacques Chirac, devant vos prédécesseurs de 1987, rappelait que, pour le Général de
Gaulle, la France devait former avec la République fédérale un "espace stratégique commun"
et il soulignait que les nations d'Europe occidentale tendaient à constituer un ensemble
indissociable. N'était-ce pas dire, déjà, que les intérêts vitaux de la France ont depuis plusieurs
années un horizon plus politique que géographique ? C'est un des principaux résultats de
cinquante années de réconciliation et de dialogue mutuel. C'est aussi le résultat de la
construction européenne dont la France et l'Allemagne constituent le coeur depuis l'origine.

Relations avec les cinq autres puissances nucléaires au siècle
prochain<
3) Une autre donnée stratégique dont nous devons tenir compte est celle des relations
entre les cinq puissances nucléaires au prochain siècle. Elles sont encore pleines d'incertitudes
et il s'agit là sans aucun doute d'une des données fondamentales à prendre en compte dans
votre réflexion.

a) Tout d'abord, l'avenir des relations des trois alliés : Etats-Unis, Royaume-Uni et
France. Ces trois Etats ont en commun une histoire, des valeurs et une alliance. C'est
beaucoup plus que ce à quoi peuvent prétendre la plupart des pays qui comptent dans le
monde.

Or, la France est régulièrement soupçonnée de chercher à réduire, voire à rendre
caduque la présence américaine sur le continent européen. Ai-je besoin de répéter que cela ne
correspond ni à nos intérêts, ni à nos intentions ? Aucun de nos partenaires européens
n'accepte que son engagement européen puisse entrer en contradiction avec l'option atlantique.
C'est aussi notre choix et c'est le sens de la proposition de nouvelle charte transatlantique,
récemment évoquée par le Président de la République. La présence américaine est et restera
indispensable pour notre sécurité. Nous en donnons la preuve en participant activement à
l'entreprise de rénovation de l'Alliance, et je saisis l'occasion pour regretter que cette
entreprise nécessaire marque le pas et formuler le voeu que les décisions du sommet de
l'OTAN de janvier 1994 entrent enfin en pratique.

Mais pour m'en tenir aux aspects liés au nucléaire, je souhaiterais évoquer ici une piste
de réflexion que je crois indispensable d'explorer. La doctrine française s'est construite sur le
modèle de la "dissuasion du faible au fort", c'est-à-dire sur une réduction de l'équation
stratégique à un face-à-face entre la France et l'ex-Union soviétique. Il s'agit de ce qu'en
mathématique, on appelle un "cas-limite", puisqu'il ne tient pas compte, entre autres, de notre
appartenance à des alliances. Je crois qu'à l'heure où nous nous fixons comme objectif de
parvenir à une politique de défense commune avec nos partenaires européens, dont la Grande-
Bretagne, tout en travaillant à la rénovation du lien transatlantique, nous devons apprendre à
introduire la dimension collective comme un facteur constitutif de notre doctrine.

b) L'avenir des relations avec la Russie n'est pas un sujet simple, mais nous disposons
tout de même d'un certain nombre de données, au premier rang desquelles figure notre volonté
de tout faire pour favoriser la stabilité de ce pays et l'établissement d'un vrai partenariat avec
les pays occidentaux.

De fait, la coopération a succédé à la confrontation. Le Traité Start I commence d'être
mis en oeuvre, les Russes nous informent qu'ils détruisent 2.000 armes nucléaires en moyenne
par an, la dénucléarisation des républiques ex-soviétiques est en bonne voie. D'un autre côté,
nous constatons aussi que la ratification de Start II tarde et que le processus de désarmement
nucléaire entre les deux grands est pour l'heure freiné. En outre, la dissolution de l'URSS a fait
surgir de nouveaux problèmes concernant en particulier le contrôle des stocks de matières
fissiles. Certains experts tiennent cette question pour la plus importante de toutes celles qui se
posent aujourd'hui dans le domaine nucléaire. Ce n'est pas mon avis, mais il s'agit tout de
même d'un problème suffisamment sérieux pour que nous participions activement à la
recherche de solutions au niveau tant bilatéral que multilatéral.

Pour l'avenir, quelle politique adopter à l'égard de la Russie ? La clarté tout d'abord.
Nous devons énoncer clairement notre vision de l'architecture future de l'Europe, tout
particulièrement en matière d'élargissement. Il ne doit pas y avoir d'ambiguïté sur notre
volonté d'ouvrir l'Union européenne aux pays d'Europe centrale et orientale. Le partenariat
avec la Russie ensuite. Nous souhaitons renforcer sensiblement nos échanges avec la Russie
avec laquelle les pays européens partagent une longue histoire, et en bien des sens, un destin.
A terme, le continent européen a vocation à s'organiser autour de deux grands piliers, l'Union
et la Communauté des Etats indépendants, dès lors que celle-ci se développerait dans le
respect des souverainetés et des intérêts de chacun.

c) La plus grande inconnue peut-être, d'une importance décisive pour l'avenir, est la
question des relations sino-russes. Chacun sait combien ces relations ont été difficiles au cours
de l'Histoire. Seront-elles plus paisibles à l'avenir ? A première vue, la Chine est surtout
perçue par la Russie comme un partenaire commercial, maintenant que de nombreux sujets de
désaccord, voire même de tension, ont disparu. Mais la Russie suit aussi avec une grande
attention la modernisation de l'armée chinoise, y compris et surtout dans les domaines
balistique et nucléaire. Personne n'a intérêt à ce que les relations de ces deux immenses pays
se dégradent.

4) Enfin, la prolifération nucléaire est un défi incontestable à la dissuasion. Notre
participation déterminée à la lutte engagée dans ce domaine par la communauté internationale
nous permet de mesurer l'importance d'un phénomène qui n'est pas enrayé et que nous aurions
des difficultés à contrer en cas de conflit.

a) Il faut tout d'abord reconnaître que contrairement à ce que prédisaient de mauvais
augures au milieu des années 70, nous n'avons pas assisté à l'apparition d'une vingtaine de
pays nucléaires supplémentaires. Il y a même eu reflux, puisque l'Afrique du Sud, l'Argentine
et le Brésil ont renoncé à leurs programmes militaires, à divers stades de développement.

Le succès croissant du TNP, qui compte aujourd'hui 180 membres et qui vient d'être
renouvelé de manière inconditionnelle et indéfinie alors que beaucoup s'interrogeaient sur son
avenir, témoigne amplement du fait que la non-prolifération est à présent une norme
internationalement reconnue.

b) Des motifs d'inquiétude subsistent cependant : la guerre du Golfe a pu suggérer à
certains que seule la possession d'armes de destruction massive permettait d'équilibrer la
supériorité occidentale dans le domaine conventionnel ; la fin de la guerre froide coïncide
avec un accès plus aisé à ces armes et avec de nouvelles possibilités de domination régionale ;
la crainte d'un affaiblissement de la garantie américaine pourrait conduire de nouveaux Etats à
revoir leur politique de défense et à envisager l'option nucléaire.

Ce sont là des arguments de poids. Si la prolifération nucléaire faisait des progrès dans
les années qui viennent, nous devrions faire face à des problèmes complexes et inédits. Nous
savons par expérience que la dissuasion repose sur le dialogue entre les différentes parties et
sur une certaine compréhension mutuelle des adversaires. Or, rien n'indique que les nouveaux
pays adopteraient une doctrine dissuasive en matière nucléaire.

c) Aussi les risques de la prolifération devraient-il en tout premier lieu conférer une
importance nouvelle aux activités de prévention, qu'il s'agisse du renforcement des garanties
internationales, de la qualité des contrôles à l'exportation ou des activités de renseignement
sur les programmes militaires dans le monde. Il s'agit là d'un enjeu fondamental. Nous avons
encore des progrès à faire dans ce domaine. La prévention est loin d'avoir donné tous ses
effets.

En cas d'échec, même partiel, des politiques de prévention, il est clair que les
protections dont nous disposons aujourd'hui, notamment sur des champs de bataille éloignés
du territoire national, sont réduites. L'acquisition de systèmes anti-missiles de théâtre peut se
justifier pour y remédier. C'est un choix auquel réfléchissent plusieurs de nos partenaires.

d) Enfin, les dangers de la prolifération nucléaire montrent assez clairement que notre
doctrine nucléaire doit avoir le souci d'être compatible avec l'objectif de non-prolifération.
C'est pourquoi il me paraît juste de souligner une fois encore que la France bannit le
développement des armes d'emploi miniaturisées. Elles auraient fourni le prétexte de
programmes nucléaires clandestins dans de nouveaux pays. La reprise de nos essais nucléaires
a conduit certains commentateurs à relancer sur ce sujet une polémique bien inutile. Une fois
pour toutes, nous n'y songeons pas.

Essais nucléaires - Arrêt des essais en 1996 - Avenie de l'arsenal
nucléaire après la signature du traité d'interdiction des essais<
5) Au terme de ce discours, je souhaite consacrer une brève réflexion aux essais
nucléaires et aux conséquences de leur arrêt définitif l'an prochain. Notre engagement solennel
de mettre fin à tout essai nucléaire, quel qu'en soit le niveau, à la fin de la dernière campagne
décidée par le Président de la République, nous imposera de très sérieuses contraintes. Il est
clair cependant que cette décision est tout aussi irrévocable que l'est celle de procéder à cette
ultime campagne.

Nous nous sommes engagés à la conférence du Désarmement le 10 août à conclure un
traité définitif, sans limitation de durée, et complet, c'est-à-dire valable pour toute explosion
nucléaire sans exception. Nous tiendrons cet engagement. Nous avons d'ailleurs ces derniers
mois, pour en faire la démonstration si besoin était, pris toutes les initiatives susceptibles de
faire progresser la négociation, qu'il s'agisse de la durée de l'interdiction, de sa portée ou du
régime de vérification.

Que les esprits chagrins mesurent ces deux données à l'aune qui convient : une série
limitée d'essais d'une part, un arrêt définitif et sans exception de l'autre. Il s'agit là, pour la
France, d'un choix qui témoigne d'une plus grande sensibilité à l'attente internationale qu'on
ne veut bien l'admettre. L'Histoire jugera. Ce que l'on retiendra en effet, c'est la fin des essais
nucléaires dans le monde en 1996. L'ultime campagne française ne sera vue que comme un
moyen de parvenir à cet objectif en donnant à la France les assurances scientifiques dont elle a
besoin pour souscrire au Traité.

Après 1996, il faudra travailler dans d'autres conditions, ce qui renforcera certainement
les exigences de qualité scientifique. C'est toujours le cas quand le recours à l'expérience est
limité. La France devra dans ce domaine, plus que jamais, être au niveau des meilleurs. Je suis
convaincu qu'elle saura relever le défi.

Il ne faut pas craindre enfin, au nom même du principe de "dissuasion minimale" ou de
suffisance, de parler désarmement nucléaire. La France n'a jamais participé à la course aux
armements nucléaires. L'ordre de grandeur de son arsenal a toujours été et demeure sans
commune mesure avec celui des deux plus grandes puissances nucléaires. Le nombre des
systèmes stratégiques qu'elle a mis au point est aussi très limité par rapport à ceux des Etats-
Unis et de la Russie. l'Histoire a montré que c'était un choix sage.

Nous n'en sommes que plus à l'aise pour réaffirmer que la suffisance est fonction de
données qui évoluent dans le temps. Notre objectif a toujours été de ramener les arsenaux
nucléaires existants au plus bas niveau possible compatible avec notre sécurité. Les besoins ne
sont pas les mêmes en pleine guerre froide, où nous avions à faire face à l'écrasante supériorité
nucléaire et classique du Pacte de Varsovie, et à l'aube du XXIè siècle.

La France a d'ailleurs tiré les conséquences de cette vérité en réduisant le nombre de ses
armes nucléaires déployées d'environ 15 % depuis 1991 et en réduisant d'environ 25 % le
volume des crédits affectés aux armes nucléaires entre 1992 et 1995. Ces crédits sont passés
d'un tiers de notre budget militaire à la fin de la guerre froide à environ un cinquième
aujourd'hui.

Une réflexion est engagée sur l'avenir de l'arsenal nucléaire. Le Président de la
République a souhaité que nous ne fixions aucun a priori, y compris en ce qui concerne le
maintien de la composante terrestre. Je ne développerai pas ce point aujourd'hui, parce que le
travail n'est pas encore terminé et qu'il appartiendra au Président de la République de trancher
en temps utile. Je dirais simplement que notre but doit être de parvenir à la combinaison de
moyens qui répondra le mieux, et en particulier au meilleur coût, à l'évolution du contexte
politique et stratégique.

Mesdames et Messieurs les auditeurs,

J'ai tenté aujourd'hui devant vous de répondre aussi complètement que possible à la
question : la dissuasion nucléaire a-t-elle encore un avenir ? Je crois avoir montré les
difficultés d'une réponse détaillée et complète. Bien des éléments de la question en effet
demeurent encore cachés. Il est vrai que les conflits auxquels nous devons aujourd'hui faire
face, notamment en Bosnie, posent des problèmes d'une autre nature et que la dissuasion
nucléaire n'y joue pas de rôle. Certains en tirent des conclusions hâtives sur la fin de la
dissuasion.

J'espère vous avoir cependant convaincus qu'une analyse rigoureuse du rôle futur des
armes nucléaires était autrement complexe. Une politique de défense se bâtit sur des
décennies. Le monde qui sera le nôtre au siècle prochain est loin de nous apparaître dans
toutes ses dimensions. En attendant d'en pouvoir mieux percevoir les contours, prenons en
considération les données du monde d'aujourd'hui : les armes nucléaires y sont bien présentes,
et pour longtemps.

Jacques Chirac, alors Premier ministre, avait clairement formulé le défi que notre pays
allait devoir relever : donner à notre effort national cette dimension européenne dont le
Général de Gaulle avait eu, le premier, la vision. Il vient de confirmer cette orientation
majeure, le 30 août dernier, avec l'autorité du chef de l'Etat.

L'esprit de continuité, dans ce domaine, se situe dans un effort constant de
renouvellement, d'attention aux changements, visibles ou masqués, dont le monde de demain
sera fait. C'est à cet esprit-là que je vous demande d'être fidèles.

(Source http://www.doc.diplomatie.gouv.fr, le 3 décembre 2002)

Rechercher