Déclaration de M. Alain Juppé, Premier ministre, sur le rôle de l'Etat dans l'innovation technologique, le programme "Innovation plus" pour le développement de l'innovation, Poitiers le 13 octobre 1995. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Alain Juppé, Premier ministre, sur le rôle de l'Etat dans l'innovation technologique, le programme "Innovation plus" pour le développement de l'innovation, Poitiers le 13 octobre 1995.

Personnalité, fonction : JUPPE Alain.

FRANCE. Premier ministre

Circonstances : Lancement du "Tour de France de l'innovation industrielle" au Futuroscope de Poitiers, le 13 octobre 1995

ti : M. LE PRÉSIDENT.- Nous allons demander au Premier ministre, Monsieur Alain Juppé, de venir à la tribune pour nous présenter cette convention "Innovation Plus".

M. JUPPÉ.- Monsieur le Président, il y a des hommes habités par des passions. André Monory, quand il parle du Futuroscope, est un homme habité par la passion, une passion qu'il fait communiquer aux autres. Je voudrais le remercier de m'avoir donné l'occasion ce matin de me retrouver dans ces lieux que j'avais rapidement traversés il y a quelques années et qui changent jour après jour, grâce à sa volonté, à son impulsion et aux efforts de tous. C'est vrai que c'est une réalisation dont tout le monde s'accorde à reconnaître, aujourd'hui, qu'elle est exemplaire.

Pour la développer encore, je me permettrai très modestement de faire à tous les responsables du Futuroscope une petite suggestion : ce serait d'y organiser des cures de remise en forme psychologique pour responsables politiques pour (inaudible)... d'opinion déprimés.

(Applaudissements)

Il y a déjà des centres de thalassothérapie pour le corps, il manque peut-être des centres de remise en forme pour l'esprit. Lorsque le matin en me rasant, comme la plupart d'entre vous, j'écoute la radio, j'entends la liste interminable de mauvaises nouvelles mais maintenant, je sais comment lutter contre ce que vous avez appelé, cher Jean-Pierre, le virus" que l'on vous inocule tous les matins : allez donc faire un petit tour au Futuroscope, c'est un conseil que je donnerai à pas mal de membres de mon entourage.

C'est vrai, ne nous le dissimulons pas, qu'après beaucoup d'années de restructuration et de progression du chômage, les Français ont quelques raisons, parfois, de s'interroger sur l'avenir et tout particulièrement sur l'avenir de leur industrie : est-elle vouée ou pas au déclin ? Comme certains mots qui font peur "délocalisation", "productivité", "reconversion" - donnent parfois à le penser.

J'ai la conviction que cette idée est fausse. Si j'en avais douté, j'aurais été tout à fait rasséréné par ce que j'ai vu ce matin dans ces stands qui présentent quelques-unes des cent technologies que vous avez identifiées comme particulièrement porteuses pour l'avenir.

J'aurais été aussi complètement rasséréné par les trois orateurs qui se sont exprimés tout à l'heure, avec des profils, des âges différents, mais tous également investis de toute leur force, de tout leur c¿ur dans la tâche qu'ils ont entreprise et qui posaient les problèmes de l'innovation et du développement non seulement en termes financiers ou techniques, mais aussi en termes humains, en termes culturels, ce mot est revenu dans les propos de certains.

Ce qui est vrai, c'est que l'industrie française (et ce n'est pas à vous, ici rassemblés, que je l'apprendrai), comme d'ailleurs toutes ses concurrentes européennes ou mondiales, ne peut plus rester, à supposer qu'elle ne l'ait jamais pu, en l'état, dans un contexte figé. Elle est désormais obligée de se renouveler pour survivre et pour prospérer.

Cela veut dire que l'industrie ne peut plus simplement gérer des savoir-faire acquis ou des produits existants, c'est dans l'innovation, la recherche, la conquête de nouveaux marchés que se trouve son avenir.

L'enjeu auquel la nation est confrontée est donc bien là. Il faut faire en sorte que l'innovation devienne un réflexe permanent de nos entreprises. Et l'innovation, ce n'est pas un mot creux, ce ne sont pas des réflexions abstraites, ce n'est pas une politique décidée dans des schémas feutrés, c'est une ¿uvre individuelle mais souvent aussi collective au c¿ur de l'entreprise, en partenariat avec les acteurs de la recherche publique et privée et avec le système bancaire et financier.

Quels moyens nous donnons-nous pour relever ce défi ? L'État, pour sa part, a une responsabilité de premier plan : celle d'assurer un contexte économique favorable à la croissance. Le Gouvernement s'y est attaché avec toute la flamme dont les ministres sont capables - je l'ai dit tout à l'heure - qu'il s'agisse de Jean-Pierre Raffarin ou d'Yves Galland. Le Gouvernement s'y est attaché depuis à peu près cinq mois, d'abord en donnant un coup d'arrêt aux déficits publics. C'était nécessaire. Nous l'avons fait dès le mois de juillet avec une loi de Finances rectificative courageuse, et donc impopulaire. Nous le refaisons avec une loi de Finances pour 1996 qui est cohérente avec la stratégie que nous avons adoptée, qui est certes perfectible - et le Parlement y travaille - mais dont l'objectif ne doit pas être modifié, à savoir la réduction du déficit public ; parce que 1 franc de gagné sur le déficit, c'est une chance supplémentaire demain de créer des emplois.

Nous nous sommes également attachés, durant tous ces mois, à alléger les charges sur les bas salaires, comme on ne l'avait jamais fait auparavant, avec un transfert de charges qui représentera au total - en année pleine sur 1996 - environ 40 milliards de francs, un demi-point de Produit Intérieur Brut, c'est considérable sur une période aussi courte, en facilitant également le financement des PME - PMI - j'y reviendrai - qu'il s'agisse de l'accès au crédit ou de la constitution de fonds propres. Ce sont les mesures que nous avons prises vis-à-vis de la SOFARIS ou des CODEVI.

Nous allons continuer dans les mois qui viennent et avec la même détermination, d'abord en poursuivant l'assainissement des Finances publiques et de la Sécurité sociale. Le débat sur les perspectives de nos comptes sociaux est engagé, vous le savez. Il aboutira à la mi-novembre à des décisions dont je mesure bien la difficulté, et qu'il faudra avoir - quoi qu'il en coûte en termes, là aussi, de popularité, et en rééquilibrant aussi notre fiscalité dans un sens plus favorable à l'investissement et à l'emploi. J'ai entendu, dans le message qui a été introduit tout à l'heure, parler de taxe professionnelle. Je partage tout à fait votre souci parce que je voudrais rappeler que le premier contribuable en France à la taxe professionnelle est de très loin l'État, et que le coût des dégrèvements de taxe professionnelle que l'État, c'est-à-dire le contribuable national cette fois-ci, prend à sa charge, a dérapé à une vitesse exponentielle depuis quelques années.

Donc, il y a là une réforme à faire et nous y travaillons, comme nous travaillons à lutter contre les obstacles au développement des PME et des PMI.

Jean-Pierre Raffarin - qui est un ministre du Commerce, de l'Artisanat, des PME et des PMI particulièrement actif, tenace et imaginatif - est en train de préparer le plan PME qui sera soumis à votre arbitrage dans quelques jours ou dans quelques semaines, que je présenterai à Bordeaux dans la Confédération Générale des PME le 20 novembre prochain.

Voilà la première responsabilité de l'État : créer le contexte macro-économique, comme l'on dit, favorable au développement des entreprises, et les choses de ce point de vue sont parties dans la bonne voie.

Mais l'État peut aller plus loin et assumer aussi une fonction d'organisateur, de catalyseur des initiatives des uns et des autres. L'innovation, c'est la rencontre d'une idée et d'un marché, l'idée d'un nouveau produit, d'un nouveau procédé et un marché sur lequel ce produit ou ce procédé peut être valorisé. Et Dieu merci, en France, ce ne sont ni les idées qui manquent, car la recherche scientifique - on ne le dit pas suffisamment - est foisonnante chez nous, ni les marchés, car le nombre d'entrepreneurs qui ont su déceler les besoins dans les domaines les plus divers, est très élevé.

Le rôle de l'État est de mettre en relation l'offre et la demande, les besoins des entreprises et les solutions apportées par la recherche. Tel est le sens du programme "Innovation Plus" dont Yves Galland, le ministre de l'Industrie, a présenté les contours au début de cette semaine et dont nous marquons, ici, aujourd'hui, au Futuroscope, le lancement effectif.

Qu'est-ce qu'"Innovation Plus" ? "Innovation Plus", c'est d'abord une bourse de l'information sur les technologies, c'est-à-dire un serveur informatique qui permettra de diffuser l'information sur les technologies nouvelles et de mettre en relation l'offre et la demande de technologies. Ce serveur sera opérationnel au printemps prochain.

"Innovation Plus'", c'est aussi un ensemble de conventions régionales, dont nous allons signer ensemble tout à l'heure le dernier exemplaire : il s'agira, dans chaque région, de fédérer les énergies pour le développement de l'innovation.

Dans chaque région, on trouve des administrations, des collectivités territoriales, des grandes entreprises, des organismes publics, des centres de recherche ou encore des institutions financières qui ont créé des dispositifs pour soutenir des entreprises innovantes, et Poitou-Charentes, sous l'impulsion du Président de son Conseil Régional, est, dans ce domaine, particulièrement exemplaire. Mais ces initiatives multiples ne sont pas partout coordonnées. Dans bien des cas, on constate une dispersion des efforts qui nuit à l'efficacité, et le projet des conventions "Innovation Plus" est précisément de créer un cadre pour mettre en cohérence toutes ces interventions.

Concrètement, des partenaires de chaque convention s'engageront à se regrouper dans une association à laquelle seront assignés trois objectifs :

- d'abord, coordonner les politiques de l'innovation des différents acteurs dans la région ;

- ensuite, participer au développement de la Bourse d'Information sur les technologies dont j'ai parlé il y a un instant ;

- et, enfin, offrir à toutes les entreprises un service personnalisé d'appui au développement technologique : diagnostic des besoins en technologie, orientation vers les centres de compétences technologiques adaptés, qu'il s'agisse des laboratoires, des universités, des lycées techniques, des centres techniques et industriels, information sur les aides publiques disponibles.

Les entreprises de chaque région seront systématiquement prospectées et se verront proposer gratuitement ce service.

Les conventions permettront aussi d'établir des liens plus étroits entre partenaires technologiques et partenaires financiers pour une meilleure collaboration dans l'accompagnement ou le financement des projets innovants.

Enfin, des partenariats privilégiés seront mis en place à travers ces conventions entre les grands partenaires technologiques et les P.M.I. innovantes à la recherche d'un appui pour développer leur projet.

Le Commissariat à l'Énergie Atomique, l'Institut Français du Pétrole ont déjà une belle expérience de ce type de partenariat. On peut penser à d'autres entreprises. Je cite au hasard: EDF-GDF, le BRGN...

J'ai parlé de la responsabilité de l'État dans l'instauration d'un contexte économique simple. J'ai parlé de son rôle comme catalyseur de la diffusion des technologies, et c'est cette idée qui inspire en grande partie l'initiative d'Yves Galland. Reste un sujet qu'il n'est pas possible d'éluder, parce que c'est comme toujours le nerf de la guerre, à savoir le financement de l'innovation.

L'innovation est certes l'avenir de notre industrie, cela a été dit et redit, mais c'est aussi dans l'immédiat un investissement souvent risqué et qui, donc, rebute souvent ceux qui peuvent ou pourraient financer.

Les dernières statistiques précises dont nous disposons concernent l'année 1993, et elles ne sont pas bonnes. Cette année-là, les sommes investies en capital-risque, c'est-à-dire dans des entreprises en création, ne représentaient plus que 250 millions de francs, tous investisseurs confondus, sur toute la France. C'est moitié moins que 4 ans plus tôt, en 1989, et c'est moins de 5 % du total de l'investissement en capital réalisé par les investisseurs institutionnels sur la même année 1993. Ce niveau n'est pas acceptable.

Le financement des entreprises innovant en création est aujourd'hui, dans notre pays, délaissé - c'est un constat préoccupant tant à la création d'entreprises et surtout d'entreprises technologiques - et vital pour le renouvellement de notre tissu industriel.

Cette situation n'est satisfaisante pour personne, ni pour l'État qui a en charge l'avenir de notre industrie, ni pour les grandes entreprises industrielles qui bénéficient aussi du dynamisme du tissu des petites entreprises qui les entourent, ni pour les institutions financières, finalement, qui voient ainsi disparaître une partie de leur domaine d'activité. Et c'est pourquoi il faut que nous nous mobilisions. J'appelle vraiment à une mobilisation de tous pour faire face à ce problème du financement de l'innovation qui n'est pas résolu...

En rapprochant les compétences technologiques et les compétences financières, il faut que nous nous donnions les moyens de diminuer le risque attaché à la création d'entreprises innovantes, et avec ces moyens, nous devons nous donner une ambition. C'est un objectif que je souhaiterais que nous nous fixions tous ensemble : 1 milliard de francs d'ici trois ans pour le flux de capital investi dans les entreprises en création. Ce qui revient, l'objectif est ambitieux même si la somme peut paraître modeste, à quadrupler les montants atteints en 1993 : 250 millions, je l'ai dit tout à l'heure.

J'annoncerai, je l'ai dit, à la fin du mois de novembre les mesures que le Gouvernement prendra pour aider au développement des PME- PMI. Elles sont préparées sous l'impulsion du ministre Raffarin. Certaines d'entre elles seront spécifiquement tournées vers les entreprises en création et les entreprises innovantes.

Sans attendre cette échéance, je voudrais aujourd'hui vous rappeler deux dispositions importantes qui ont été prises ces dernières semaines :

- d'abord le rapprochement de l'ANVAR et de la SOFARIS, dont vous avez ici les dirigeants, pour le soutien à la création d'entreprises technologiques. L'examen des dossiers sera harmonisé, la décision coordonnée, de manière à mieux coupler les expertises technologiques et les expertises financières qui concourent à la naissance des projets.

- ensuite une aide à l'accès aux nouveaux marchés pour les entreprises qui veulent et peuvent s'y faire courter. Cette aide prendra la forme d'une avance remboursable couvrant la moitié des frais d'entrée sur le marché.

Il est vrai que les actions de l'État ne sont pas tout - et je profite de ma présence en Poitou-Charentes pour saluer l'initiative prise ici par le Conseil Régional et le Crédit Local de France, dont le Président est parmi nous - qui vont créer ensemble un Fonds de participation en capital qui correspond tout à fait à l'objectif que je suis en train d'évoquer.

Dans le même esprit, j'ai demandé à monsieur Galland de mettre en place un comité de concertation qui puisse guider nos décisions en matière de politique industrielle et d'innovation. Ce comité associera des industriels, des fonctionnaires, des experts. Il aura pour mission d'éclairer le Gouvernement sur l'évolution de l'industrie, d'évaluer la politique de l'innovation, et d'étudier l'impact des lois et réglementations sur la compétitivité de l'industrie.

Mesdames et Messieurs, je le redis, c'est un défi commun que nous avons à relever aujourd'hui, celui de l'innovation qui est aussi celui de l'avenir de nos entreprises industrielles.

Les chefs d'entreprise ont le dynamisme nécessaire, ils viennent de nous le montrer. Notre système de recherche est l'un des plus performants du monde. Nous sommes bons, nous sommes même les meilleurs sur bien des créneaux. On l'a vu dans le recensement qui a été fait par le ministère de l'Industrie. Nous avons su, par le passé, réussir de grands programmes technologiques et d'autres se présentent devant nous. Bientôt à Toulouse se tiendra la Conférence Européenne sur l'Espace qui sera, pour nous, l'occasion de donner une impulsion vers plus de technologie et plus d'innovation.

Que nous manque-il donc ? Peut-être un supplément de confiance et d'enthousiasme.

Je suis bien conscient de ne pas mener une politique de facilité.

Je suis bien conscient que les décisions prises passent par des efforts. Mais ces efforts s'imposaient. Et je suis sûr qu'ils seront payants.

Le moment est venu, Mesdames et Messieurs, de secouer le pessimisme et l'attentisme, ici, au Futuroscope. En un lieu où le mot d'initiative et d'innovation résonne avec plus de force que partout ailleurs, je sens que la France va retrouver ce qui est la condition du succès, ce dont le président de la République avait fait l'un des leitmotive de sa campagne présidentielle : l'esprit de conquête.

(Applaudissements)

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