Extraits des déclarations de M. François Mitterrand, Président de la République, parus dans "Paris Match" le 19 janvier 1995, sur le pouvoir présidentiel, le bilan de deux septennats, le candidat de la gauche à l'élection présidentielle 1995, sur ses convictions et ses amitiés. | vie-publique.fr | Discours publics

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Extraits des déclarations de M. François Mitterrand, Président de la République, parus dans "Paris Match" le 19 janvier 1995, sur le pouvoir présidentiel, le bilan de deux septennats, le candidat de la gauche à l'élection présidentielle 1995, sur ses convictions et ses amitiés.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Voeux à la presse à l'Elysée le 6 janvier 1995

ti : Vous avez fait quelques réflexions sur le pouvoir qui m'ont intéressé. J'aimerais bien contribuer - je n'ai pas l'intention d'écrire mes Mémoires - à cet aspect mythique. Le pouvoir, j'en ai l'expérience et ce n'est pas ce que l'on croit. D'une part, un président de la République française, même sous la Vème République, a toujours beaucoup moins de pouvoir que vous ne l'imaginez ; d'autre part, il en a plus que n'en ont la plupart des chefs d'Etat démocratiques. Comment allier ces contraires ?
- Beaucoup moins de pouvoir qu'on ne croit parce que d'abord il y a, heureusement, des institutions et des traditions ; et un chef de l'Etat qui s'amuserait à manquer aux institutions et aux traditions, cela ne durerait pas longtemps. Et moi, je me flatte - et je l'ai déjà dit, pardonnez-moi si je me répète - de n'avoir jamais accompli, en tout cas en connaissance de cause, d'abus de pouvoir. Quand j'ai été élu, et même avant, j'y avais pensé ; c'était pour moi une obsession, l'abus de pouvoir, c'est-à-dire sortir de mon rôle, sortir de la loi et imposer ma volonté envers et contre tout. Je ne crois pas que l'on pourra trouver un seul cas. On pourra peut-être trouver des exemples par défaut ou, comme on l'apprenait dans les écoles religieuses autrefois, par omission, pas davantage | Et encore, j'aimerais que l'on me dise quand et pourquoi ?
- Le pouvoir échappe par tous les bords, c'est comme une casserole trop pleine, rien n'est vraiment possible durablement qui relèverait de la fantaisie ou de l'arbitraire. D'un autre côté, il ne faut pas se tromper sur le goût des responsables politiques, en tout cas de certains d'entre eux, auxquels j'appartiens. Je n'aime pas du tout le pouvoir pour le pouvoir, ou du moins pour ce que l'on croit être ses privilèges. On a parlé d'allure monarchique, pourquoi ? Parce que j'ai l'allure un peu raide, que j'ai peut-être une tête comme cela... mais ce n'est pas vrai, cela ne m'habite pas. Ce qui est merveilleux avec le pouvoir, limité à ma définition, c'est qu'il permet quand même d'agir sur les choses et sur les êtres - je le répète -, pas autant qu'on le voudrait.
Vous avez relevé l'exemple un peu malignement, mais vous n'êtes ni le seul ni le premier, que j'ai été élu comme président socialiste, et que la France, n'est pas plus socialiste aujourd'hui qu'elle ne l'était hier. Elle l'est cependant au fond un peu plus qu'on ne croit, mais, enfin, je ne vais pas discuter de cela. C'est qu'il s'est produit des phénomènes que certains analystes ou éditorialistes parmi vous ont déjà relevés : le phénomène d'internationalisation et le phénomène européen. Il faut bien se rendre compte de ce que c'est d'être élu président de la République en 1981, sept ou huit ans après le début de la plus grave crise économique et financière qui se soit produite depuis les années 1929-1930, c'est-à-dire depuis la dernière guerre mondiale. Cela pose un problème quasi insoluble.
- (...) Sur les autres plans, je ne pense pas que la critique soit juste. Le socialisme n'est pas simplement une affaire financière, bien entendu, ce n'est pas simplement plus ou moins de nationalisations, de contrôles ; ce serait tout à fait regrettable. Si le socialisme s'est identifié à l'idée de contrôle, c'est parce qu'il est né de la protestation prolétarienne contre le laisser-passer, le laisser-faire du libéralisme, c'est donc sa raison d'être, au risque de se caricaturer lui-même dans certaines circonstances. Mais pour le reste, sur le plan de la justice, sur le plan de l'égalité, sur le plan des droits de l'homme et sur tous les plans qui touchent à la vie de l'être humain dans sa vie sociale, je prétends que nous avons fait avancer les choses vers plus de liberté, moins de contraintes et vers un plus grand épanouissement. Vous me direz : mais la pauvreté s'est accrue | C'est le même phénomène. D'abord, je relève une inexactitude constamment reprise par la presse, la notion de "nouveaux pauvres" n'est pas née avec les gouvernements socialistes. Vous pourrez retrouver un rapport du Conseil économique et social antérieur à 1981, réalisé à la demande de M. Barre et qui, pour la première fois dans son titre, écrit les mots "nouveaux pauvres". Voici un phénomène qui existait avant mon arrivée à la tête des affaires, donc ne nous attribuez pas une paternité, cela suffit comme cela, qui reposerait sur une erreur historique. Simplement le phénomène n'a pas été jugulé. Là, je pense qu'il faudrait procéder à une analyse sociologique beaucoup plus vaste, pour pouvoir en comprendre les raisons. Peut-être aussi a-t-il fallu tenir compte d'une rigueur financière, d'une politique tout à fait sévère, très éloignée de ce que j'aurais voulu faire, mais où je pensais que je saurais, pour l'essentiel faire la part du feu.
(...) Pardonnez-moi de vous dire que je n'ai pas mauvaise conscience. Je vous donne mes raisons, elles sont discutables, à mon avis elles sont surtout discutables dans l'esprit de mes propres amis politiques | Mais je crois que l'on ne peut pas passer de la réflexion à l'action sans tenir compte de l'environnement. Ce sont des analystes, ce sont souvent des militants très engagés et très remarquables, mais la vie n'est pas faite comme cela. De ce point de vue, je dois dire que je n'ai pas éprouvé de déceptions graves, je m'y attendais, je savais bien que ce serait difficile. Cela l'a été, mais on a atteint un certain nombre d'objectifs capitaux : on a supprimé la peine de mort.
- Pour moi, c'était très important, non seulement pour le sens que cela a, mais pour la portée d'une décision de ce type. Nous avons aussi supprimé toutes les juridictions d'exception. C'est très important qu'il existe des lois simples, applicables à des administrations simples, et qu'il n'y ait pas une multiplicité d'instances où les citoyens se débrouillent comme ils peuvent, et naturellement c'est toujours le plus malin qui gagne. Les lois, les instances, les juridictions d'exception sont à mon avis destructrices de la démocratie, je vous donne cet exemple, d'autres auraient pu être pris.
(...) Vous savez, je ne me nourris pas de regrets et je me dispense très bien des privilèges supposés de la fonction, ou des honneurs ou des rites. Les rites, c'est même souvent insupportable - je ne parle pas de celui-ci, quoique cinq jours comme ça, vous savez, il faut être en très bonne forme pour le faire.. Quand je partirai, ce sera sans remords et sans regret, je serai même - parce qu'il y a une certaine fatigue avec l'âge et le temps - un peu soulagé.
- J'accomplirai mes fonctions autant que les forces me le permettront et je n'ai pas de raisons de penser qu'elles ne me le permettront pas. Mais au-delà, ce serait abusif, même par rapport à moi. Et puis, je suis sensible à une tradition républicaine : on vient et on part, selon les obligations de la loi et peut-être encore mieux les obligations de l'espèce, on naît et on meurt, on ne vit qu'un moment ; de même on n'occupe une charge publique que le temps qui vous est donné, et vouloir plus serait déformer l'institution républicaine.
Je ne les ai pas lus, mais j'ai constaté que beaucoup de livres m'étaient consacrés, surtout depuis ces dernières années et même depuis ces derniers mois. Y compris "mon testament", là, je ne sais pas qui l'a fait. J'ai retrouvé beaucoup de phrases qui figurent dans mes autres ouvrages, ce qui prouve que ce n'est pas mon testament, mais je n'aime pas me relire et, pour le reste, je ne sais pas d'où cela vient.
- Cela commence d'ailleurs par une phrase qui m'a amusé - j'extrapole, ce n'est pas une relation vraiment exacte, je ne l'ai pas apprise par coeur, je n'ai pas fait cet effort -, au sujet de l'appartement de l'immeuble que je possède à Venise et que j'ai, depuis, vendu à des amis : "Je vous écris de l'immeuble, ou de la maison, du palais, qui fut le mien".
- Pardonnez-moi de vous dire que vous êtes des journalistes, avec une capacité d'investigation ; on ne peut pas acquérir et revendre des immeubles à Venise et nulle part au monde, enfin en France en tout cas, en Europe, sans laisser une trace légale quelque part ; ce sont des transferts d'argent.. J'ai la conscience tranquille : je ne possède rien d'autre que ce qui est déclaré, car je suis le seul homme public qui soit obligé de faire une déclaration sur son patrimoine et de la connaître. Il y en a qui sont obligés de faire une déclaration écrite et ensuite ils peuvent mettre ça dans leurs poches ; sauf quand on vient fracturer les coffres de l'Assemblée nationale, ça ne se sait pas. Alors, moi, je connais mes obligations et puis je suis quand même habité par un vieux fond familial et des traditions ; il me hérisserait d'y manquer, je ne pourrais pas supporter d'être en contradiction avec ce que j'ai aimé dans la vie, c'est-à-dire avec l'enseignement de mon père, avec une certaine façon d'être de ma propre famille. Allez dans ma propre petite ville et vous verrez ce que l'on en pense | Alors, revenons à tous ces livres, il y en a un, je me le faisais analyser parce que je n'ai pas le temps de les lire, qui disait que j'avais accumulé l'une des plus grosses fortunes de France | S'il y a des ambitieux parmi vous qui souhaitent s'enrichir, je ne leur conseille pas de suivre ce chemin | Je ne me plains pas du tout de ma vie, ni de mes moyens puisque j'ai en somme le train de vie d'un haut fonctionnaire, par assimilation, et c'est la seule ressource qui soit la mienne ; elle est importante, celle d'un haut fonctionnaire qui vit bien, aisément, et qui n'a à se plaindre de rien. Mais, voilà, cela s'arrête là |
- Alors, ces descriptions absolument effarantes des tractations que je serais absolument incapable de mener à bien par une ignorance crasse | Je vous dirai même une chose que je vous ai déjà dite : je ne sais même pas comment on achète une action, ce qui ne devrait pas être avoué par moi. Quatorze ans d'études pour rien | Mais tous ces livres ont été écrits, ont eu du succès, ce qui prouve que ce n'est pas ce qu'ils disaient qui intéressait mais, au fond, c'est moi | C'est vrai, cela me flatte plutôt.
D'ailleurs, j'ai fait une constatation qui est un peu redoutable pour ceux qui écrivent, donc y compris pour moi, c'est que vous tirez, quand cela marche bien, à 250000 exemplaires ; parfois beaucoup plus, mais il y en a qui font beaucoup moins. Alors, il faut que vous partiez du principe que sur les personnes qui ont achevé votre livre, il n'y en a pas la moitié qui l'ont lu | Je vais vous donner des exemples. Vous admettrez aussi que parmi les 1250000 personnes qui l'ont lu, il y en a plus de la moitié qui ne l'ont que parcouru ; vous admettrez que, parmi les 125000 personnes qui l'ont parcouru, il y en plus de la moitié qui étaient extrêmement distraites et qui ne savaient pas très bien de quel sujet on traitait. Si bien qu'il reste 10000 ou 12000 personnes qui l'ont scruté avec une attention soutenue. Je les félicite parce que cela ne vaut pas toujours la peine.
- C'est comme cela que ça se passe et la preuve en est que, je ne vais pas vous citer les noms des auteurs, mais disons les livres les plus calomnieux, les plus violents, qui, en effet, si j'avais voulu poursuivre, auraient été condamnés à des peines lourdes, ces livres-là, il m'est arrivé très souvent que l'on me demande de les signer | Je me souviens, dans une ville de province, de quelqu'un appartenant visiblement à la bonne bourgeoise locale, qui m'a dit : "Est-ce que vous voudriez mettre votre autographe sur ce livre - deux ou trois noms vont venir à votre esprit -, c'est vraiment remarquable : il parle si bien de vous. Cela m'a rassuré | Pour le reste, bonne année et discutons-en maintenant.
QUESTION.- Monsieur le Président, dans vos voeux adressés aux Français le 31 décembre, à la fin de votre allocution, vous avez dit : "Je crois aux forces de l'esprit. Cela veut dire que vous avez retrouvé la foi de votre jeunesse ou est-ce que c'est quelque chose de différent ?
- LE PRESIDENT.- C'est quelque chose de très différent. Vous ne croyez pas du tout à l'existence de l'esprit ? le corps et l'esprit, la matière, c'est une donnée fondamentale qui a inspiré beaucoup de philosophes depuis l'Antiquité. Evidemment, si l'on choisit la non-existence de l'esprit, à ce moment-là, on est l'adepte d'un matérialisme intégral, que je respecte beaucoup chez les gens que je connais mais qui n'est pas le mien. En revanche, le fait d'invoquer l'existence des forces de l'esprit qui animent des individus, qui animent parfois les sociétés, ne relève pas d'une spiritualité particulière. Cela m'arrive de le regretter d'ailleurs, parce que c'est un point de repère et c'est un frein considérable dans l'existence.
- Je suis plus agnostique qu'autre chose, mais je crois aux forces de l'esprit et je me demande comment j'aurais agi - et comment vous agissez - s'il n'y avait en vous je ne sais quelle intuition, je ne sais quelle volonté, disons d'être meilleur que vous n'êtes, de faire des progrès, d'apporter quelque chose de plus à la société dont vous êtes, de chercher un peu plus de beauté, un peu plus de justice, de rêver d'un peu plus de bonheur. Comment pourrait-on le faire sans s'intéresser aux valeurs spirituelles et aux valeurs esthétiques ?
- Donc, je ne vous fais pas du tout une profession de foi particulière, mais je cadre, si vous voulez, une forme de philosophie, je vais voir si, entre 78 ans et la fin, les choses se précipitent. Vous avez dû lire "Jean Barois", Martin du Gard, non ce n'est pas ce type d'évolution-là à laquelle je pense. Je n'ai pas besoin de me renier, je crois aux forces de l'esprit, mais je n'ai pas encore vraiment reconnu d'institutions pour représenter ces forces, c'est donc plutôt une intuition qu'autre chose.
QUESTION.- Vous disiez tout à l'heure que la gauche était souvent arrivée au pouvoir grâce aux divisions de la droite.
- LE PRESIDENT.- Souvent est de trop |
- QUESTION.- Est-ce qu'il faut comprendre que vous croyez toujours en la possibilité pour un socialiste de vous succéder à l'Elysée en mai ?
- LE PRESIDENT.- Le prochain, je ne sais pas, je ne vais pas vous faire de pronostic, les indications ne vont pas dans ce sens, mais il reste quatre mois. Ce que je crois, c'est que cela arrivera forcément un de ces jours. L'un des intérêts de mon élection en 1981 a été précisément de montrer qu'en France il pouvait y avoir une alternance et cette alternance désormais deviendra la règle. Pas à chaque coup mais par périodes suffisamment raisonnables pour que l'on puisse en écrire l'histoire.
- QUESTION.- Lionel Jospin s'est déclaré candidat à la candidature du Parti socialiste. Que pensez-vous de sa fidélité critique à votre égard et à l'égard de votre bilan ? Est-ce que vous pensez que le mitterrandisme, ou en tout cas votre héritage politique, fait aujourd'hui partie intégrante de la gauche ?
- LE PRESIDENT.- Je préfère ne pas vous répondre. Je ne suis pas venu pour polémiquer avec vous, vous vous seriez dérangé pour rien. On peut pratiquer l'insolence tant qu'on le veut, mais c'est un jeu un peu facile pour vous. Ce que je veux dire simplement, c'est que vous savez bien que dans l'histoire du siècle, mes quatorze ans de présidence feront partie des pages contestées mais importantes de l'histoire de la France et de l'histoire de la gauche, nul s'en doute. Je n'ai jamais renié mes convictions. Je vous les ai encore tout à l'heure affirmées. Le reste, c'est une polémique de bas étage entre courants et sous-courants. Quant à Lionel Jospin, il faut d'abord que je fasse une déclaration préalable : le choix du candidat socialiste ne relève pas de ma compétence. Ce serait vraiment là un abus de pouvoir, je suis président de la République. Je suis socialiste, j'ai dû d'être élu à cette fonction par l'amitié et la fidélité de la plupart des socialistes auxquels je reste très attaché et qui me restent très attachés. Vous pourrez le constater, si jamais vous en doutiez, à moins d'aller naturellement dans un sous-courant de sous-courant d'un sous-club de sous-club dans lequel on dirait le contraire | Cela existe sûrement, mais, d'une façon générale, cela ne m'inquiète pas du tout | Lionel Jospin a critiqué mon action ? Il a bien fait, il ne serait pas un de mes amis s'il n'avait pas gardé sa liberté de pensée. Il n'a jamais eu d'attitude servile, ni même disciplinée (je ne le lui ai jamais demandé d'ailleurs), c'est un homme de valeur, mais je n'ai pas à procéder à un choix ou à une déclaration d'intention sur le candidat socialiste.
QUESTION.- Monsieur le Président, permettez-moi de vous poser une question peut-être indiscrète, mais enfin en début d'année chacun parle un peu de la santé de l'un et de l'autre. A l'automne, je vous ai trouvé un petit peu fatigué puis, aujourd'hui, vous avez une forme éblouissante. Est-ce que cela veut dire que tous ces papiers, ces cassettes concernant les nécrologies de François Mitterrand doivent être rangées ?
- LE PRESIDENT.- A mon avis, il serait sage de les garder en réserve | Non pas que je vous annonce ma propre notice nécrologique, mais de toutes manières, ce n'est pas un pari fou que de disposer de cela en réserve | (...) Je ne veux pas m'étendre sur ma santé. Je suis obligé de vous répondre, c'est un jeu que j'ai ouvert moi-même et tout est public, j'ai dit que tout serait public et tout l'est. Donc, je m'expose constamment à des questions. En revanche, cela pourrait presque apparaître comme une complaisance. Je ne veux pas être constamment obligé de vous donner ma température, d'ailleurs, je vais vous faire une confidence, je ne la prends pas |
- QUESTION.- Monsieur le Président, l'autre soir après nous avoir dit : "Je crois aux forces de l'esprit", vous avez ajouté : "Je ne vous quitterai pas". De quelle façon resterez-vous avec nous lorsque vous aurez quitté l'Elysée ?
- LE PRESIDENT.- C'est une formule un peu romantique peut-être, c'est vrai. J'ai écrit cela à la dernière minute, poussé par mon inspiration du moment. C'est vrai que je suis très intéressé par le problème spirituel que posent la vie et la mort. Mais je ne conclus pas, je l'ai déjà dit. Donc, il me semble que je ne quitterai pas tout de suite en tout cas la mémoire de mes contemporains, ce qui est une garantie d'éternité extrêmement précaire | J'éprouve comme une sorte de relation d'ordre mystique entre la terre de France et moi, comme chacun d'entre vous, naturellement.
- Il y a des lieux, je ne dirai pas comme Barrès "où souffle l'esprit" mais où je me sens en accord parfait avec la nature, les arbres, avec la forme du paysage, avec aussi la couleur de la terre. Ce sont les pays que j'ai connus, que j'ai aimés. Je crois qu'il existe une relation entre un individu qui n'aura vécu qu'un temps limité, très limité, et son pays, son pays natal, les pays qu'il a choisis au cours de sa vie, qui ont marqué ses affections, ses rêves.
- C'est vrai qu'un cimetière, cela n'est pas gai. On croit que je suis un adepte et un abonné des cimetières. Cela n'est pas vrai du tout | Tout cela est parti du fait que, dès que j'ai été élu, je suis allé sur la tombe de mon ami le plus cher qui est mort peu de temps auparavant. C'était quand même normal. Je me souviens que je suis allé ensuite à Jarnac, mon pays natal, là où est ma maison familiale. Je n'ai même pas pu aller au cimetière tellement il y avait de photographes | Ce n'était pas un abus de cimetière | Puisque l'on parle des cimetières, c'est quand même là que résident, pas simplement la poussière des hommes, mais aussi leurs rêves et leurs désirs morts. Alors cela m'importe.
QUESTION.- Monsieur le Président, on parle souvent de l'isolement du pouvoir pour un chef d'Etat. Est-ce qu'en quatorze ans vous avez ressenti, même si vous êtes très entouré, cet isolement du pouvoir ?
- LE PRESIDENT.- Non, je n'ai jamais ressenti cet isolement, jamais | D'abord parce que je ne suis pas resté confiné à l'Elysée. Rares sont les journées où je ne me promène pas dans Paris. J'en ai été un peu empêché ces temps derniers, mais enfin, j'espère reprendre cette habitude. Donc, j'ai toujours rencontré beaucoup de gens. Et contrairement à ce que je lis ici ou là, je ne me suis pas du tout enfermé dans un cercle de milliardaires. J'en connais très peu. J'en ai connu quelques-uns. Mais ils étaient déjà mes amis quand ils n'étaient pas milliardaires. Quelques-uns le sont devenus, deux ou trois. Je ne leur ai pas retiré mon amitié. Il y en a quelques-uns qui sont des hommes riches par tradition, par famille, pour lesquels j'ai beaucoup d'estime. Enfin, cela n'implique pas que le cercle de mes amis soit limité à cela. Au contraire | Pas au contraire, il n'y a pas de système. Mais je veux dire que le cercle de mes familiers, c'étaient quand même essentiellement - même si le temps a passé et a creusé beaucoup de trous parmi mes amitiés - mes camarades de captivité ou de guerre, puis mes camarades ou mes amis de la naissance du Parti socialiste, et plus naturellement ce qui peut rester d'une vie familiale.
- Mes parents considéraient que leurs enfants et ceux de leurs amis devaient forcément être amis. Quels après-midi épouvantables | Mais enfin, une fois qu'on a franchi cette étape, disons de tradition un peu désuète, ils demeurent des amis. Moi, j'ai des amis dans mon pays d'origine. Il y a un dernier cercle que je veux citer avant de terminer : autour de Château-Chinon, et la plupart des villages avoisinants, j'ai là un réservoir d'amitiés qui ne comporte pas, je pense, des milliardaires. En tout cas, ils l'ont bien caché |
- Bonne année, et pas à l'année prochaine..."

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