Interview de M. Alain Juppé, Premier ministre, à TF1 le 17 mars 1996, sur les perspectives à moyen terme de l'action gouvernementale, la volonté de réforme, la lutte contre le chômage et l'enseignement. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Alain Juppé, Premier ministre, à TF1 le 17 mars 1996, sur les perspectives à moyen terme de l'action gouvernementale, la volonté de réforme, la lutte contre le chômage et l'enseignement.

Personnalité, fonction : JUPPE Alain, SINCLAIR Anne.

FRANCE. Premier ministre

ti : - EXTRAITS -
(...)
Q - Nous sommes à deux semaines, Monsieur Juppé, de la grande négociation qui va commencer à Turin sur les institutions européennes.

Vous avez, cette semaine, donné la position de la France et vous avez, en gros, défendu une Europe à deux niveaux ?

R - C'est un moment important. D'ailleurs, contrairement à ce que l'on dit souvent.

L'Europe est assez populaire. Je regarde beaucoup d'enquêtes d'opinion, et les Français sont bien conscients d'abord de ce qu'elle leur a apporté depuis 20 ou 30 ans. Je n'ai pas le temps de le rappeler, mais quand vous demandez aux paysans, quand vous demandez aux étudiants avec l'équivalence des diplômes, quand vous demandez aux consommateurs, avec un certain nombre de normes qui les protègent, quand vous demandez aux entreprises qui peuvent pénétrer sur les marchés de l'ensemble des 15 pays de l'Union européenne, tout le monde est bien conscient que l'Europe nous a apporté beaucoup et qu'elle peut encore nous apporter beaucoup.

Pourquoi faut-il la réformer ?

Parce que nous allons continuer à nous agrandir. Nous sommes 15 aujourd'hui, et nous avons tendu la main à une dizaine d'autres pays qui vont nous rejoindre.

Pour cela, que faut-il faire ?

D'abord il faut faire en sorte que le fonctionnement de la machine européenne soit mieux huilé. Je ne rentre pas dans le détail. C'est un des enjeux de la Conférence de Turin.

Ensuite, il faut de nouvelles solidarités entre les Européens, parce que, quand on est très nombreux, il faut resserrer un peu les solidarités : c'est la monnaie, c'est la Défense, c'est tout ce qui est politique étrangère par exemple, et nous avons fait des propositions en ce sens pour Turin.

Et puis, c'est l'idée que vous évoquiez, lorsqu'on est si nombreux, il faut que ceux qui veulent aller plus vite, dans un certain nombre de domaines, puissent le faire sans être freinés par ceux qui veulent prendre plus de temps, c'est ce qu'on appelle les solidarités renforcées ou, parfois, l'Europe des différents cercles. Voilà quelques-unes des idées fortes qui sont les nôtres.

J'ajouterai une troisième idée à laquelle je tiens beaucoup : c'est que - là aussi on retrouve mon fil conducteur - l'Europe doit faciliter et améliorer la vie quotidienne de ses citoyens. Il faut donc remettre la personne humaine au centre de la construction européenne.

L'Europe, ce n'est pas fait simplement pour les marchandises ou pour les capitaux, c'est fait aussi pour les hommes et pour les femmes. Et voilà pourquoi le Président de la République française, à Turin, fera des propositions dans le domaine social, par exemple pour qu'il y ait un vrai dialogue social au niveau européen.

Il y a des syndicats. Il y a des organisations professionnelles, on peut parler temps de travail, on peut parler Sécurité sociale entre nous, il faut aussi que.....

Q - ...Parler, c'est une chose mais avoir une politique commune sociale, on voit bien que cela a achoppé !

R - Il y a des progrès. Je vous cite un seul exemple ; il y a très peu de semaines, 15 jours ou 3 semaines je crois, il y a eu, dans le cadre de ce qu'on appelle le protocole social européen, un accord a 15 sur le congé parental d'éducation de façon à harmoniser, les règles entre les 15.

Donc, vous voyez que la dimension sociale, la dimension quotidienne, la dimension d'amélioration de la vie, c'est aussi très important, parce que beaucoup, dans les 10 ou 15 ans qui viennent, dépendra, dans notre vie quotidienne, de ce que l'Europe sera ou ne sera pas sur la planète.

Enfin, c'est un réflexe de bon sens ! Quand on voit 1 milliard 200 millions de Chinois qui ont une croissance économique de 10 à 15% par an, on se rend bien compte que nous ne resterons forts et prospères que si nous sommes davantage unis et soudés entre nous.
(...)

Q - On va parler un tout petit peu de politique étrangère : la Chine et Taïwan jouent à la guerre. Les grands de ce monde encouragent la paix. Et des enfants, petits, fragiles, sont tombés sous les balles d'un tueur dément. Charm eI-Cheikh, c'était fort en symbole mais assez pauvre en décisions, finalement ?

C'est surtout la symbolique qui était forte ?

R - Oui. Je viens de regarder les images que vous venez de diffuser. Je voudrais
simplement dire un mot de l'Ecosse Je ne sais même pas si je suis capable de dire un mot de l'Ecosse, parce que, quand on voit ces images, on reste un peu sans voix. On se dit que le Mal, avec un grand M, cela pose un problème ! On n'a sans doute pas le temps d'en parler ce soir.

Sur Charm el-Cheikh, ce qui était important, c'était de marquer la solidarité des grandes puissances auprès d'Arafat et de Pérès. Je connais les deux hommes J'ai eu l'occasion, quand j'étais ministre des Affaires étrangères, d'aller à plusieurs reprises à Jérusalem et puis aussi à Gaza. Il faut bien voir dans quel degré de solitude ils pouvaient se trouver. Et le fait que Clinton, Eltsine, le Président Chirac, d'autres encore, soient là à leurs côtés, leur disent : c'est vous qui avez raison. C'est vous les bâtisseurs de l'avenir et non pas ceux qui veulent assassiner la paix. Je crois que c'est psychologiquement beaucoup plus important qu'on ne le croit !

Vous dites peu de décisions, beaucoup de symbole, mais la vie internationale, c'est souvent aussi beaucoup de symbole.

Et puis l'on a pris quand même quelques décisions, notamment celles de s'attaquer aux circuits financiers qui alimentent le terrorisme international.

Donc, je crois qu'il y a là un acte très positif et la France y a joué un rôle non négligeable.

Q - Oui, la France défend, en tête de l'Europe, une position qui est différente de celle des Américains, en ce qui concerne le bouclage des territoires autonomes et le soutien aux Palestiniens pour éviter qu'ils ne soient étouffés économiquement ?

R - Vous savez, quand on va à Gaza, cela m'est arrivé à deux ou trois reprises, on se rend compte combien ce territoire est dépendant de ce qui se passe à côté, en Israël : c'est l'emploi, c'est l'approvisionnement en nourriture. Et, donc, boucler la frontière... on comprend que les Israéliens réagissent lorsqu'on voit les attentats horribles qui se produisent sur leur territoire, mais il faut bien voir les conséquences que cela peut avoir, et donc le Président Chirac a eu raison de dire : attention, cette politique de bouclage systématique risque de déstabiliser ceux qui, à Gaza, veulent la paix. Et cela, je crois que c'est 1e message de la France. Cela a d'ailleurs été le message de Charm el-Cheikh.

Q - Et sur l'Iran, la position dite de dialogue critique des Européens en a choqué plus d'un vis-à-vis d'un pays qui exporte sa violence, son intolérance ?

R - Moi, là-dessus, j'ai une conviction très claire : je ne crois pas que le cordon sanitaire, I'embargo, la mise à l'index totale soient jamais très productifs, mais le dialogue critique, il doit être critique.

Et je crois que si les autorités iraniennes veulent vraiment nous convaincre qu'elles ne sont pas solidaires des terroristes, il faut qu'elles le disent !

Ce que je souhaite, ce que je demande, c'est qu'elles condamnent, sans ambiguïté possible, les actes terroristes et même, je crois, là, les choses seraient définitivement clarifiées, qu'elles soutiennent le processus de paix.

Dans certaines circonstances, il faut être clair : la France soutient ceux qui soutiennent la paix, et pas les autres.

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 14 août 2002)

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