Discours de M. Alain Juppé, Premier ministre, sur son rôle et celui de la diplomatie française face au conflit bosniaque, Ottawa le 10 juin 1996. | vie-publique.fr | Discours publics

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Discours de M. Alain Juppé, Premier ministre, sur son rôle et celui de la diplomatie française face au conflit bosniaque, Ottawa le 10 juin 1996.

Personnalité, fonction : JUPPE Alain.

FRANCE. Premier ministre

Circonstances : Voyage officiel au Canada du 9 au 11 juin 1996 ; remise de la distinction de docteur "Honoris causa" à Alain Juppé à Ottawa le 10

ti : Madame le Chancelier,
Monsieur le Recteur,

C'est un grand honneur pour moi de m'exprimer devant l'Université d'Ottawa..

Permettez-moi, tout d'abord, de vous exprimer ma profonde reconnaissance pour la distinction que vous avez bien voulu me décerner. J'en mesure le prix, car elle émane d'une institution, non seulement prestigieuse, mais aussi symbolique de l'histoire canadienne et de sa double tradition culturelle. Quel chemin parcouru depuis que des missionnaires français ont créé, en 1848, l'ancêtre de l'université d'aujourd'hui ! Vous êtes devenus entre temps la plus grande université bilingue d'Amérique du Nord, forte d'un réseau d'échanges et d'accords internationaux exceptionnel.

Ex-Yougoslavie - Bosnie - PESC - ONU - OTAN - Groupe de contact - Accord de paix Je suis d'autant plus touché de votre geste que vous l'avez justifié par l'action que j'ai menée à la tête du ministère des Affaires étrangères, plus particulièrement en Bosnie. Je ne suis pas sûr d'avoir tout le recul qui siérait à un historien, mais je puis témoigner que la crise yougoslave, pendant les deux années que j'ai passées au Quai d'Orsay, a constitué ma préoccupation quotidienne. Je vous remercie de l'occasion que vous m'offrez de revenir sur cette période de notre histoire récente, période difficile, douloureuse, mais riche en enseignements.

Lorsque j'ai pris mes fonctions, l'éclatement de la Yougoslavie était déjà consommé, et la guerre ensanglantait la Bosnie depuis plus d'un an. Les atrocités de la purification ethnique suscitaient partout un sentiment d'horreur, mais la communauté internationale semblait impuissante à enrayer ce drame.

Le défi que lançaient les Serbes de Bosnie au monde entier était triple.

Il s'adressait d'abord aux Européens : pour la première fois depuis la deuxième guerre mondiale, un conflit armé se déroulait sur leur continent. La guerre frappait une région de fracture historique particulièrement fragile et risquait de s'étendre par contagion à l'ensemble des Balkans. L'Union européenne, qui venait de se doter d'une politique étrangère et de sécurité commune allait-elle se montrer à la hauteur de ses responsabilités ?

Ce défi s'adressait aussi aux Nations unies : l'organisation, affranchie des blocages du conflit Est-Ouest, aurait-elle la capacité et l'autorité pour ramener la paix entre les belligérants, conformément à sa mission essentielle ?

Ce défi s'adressait enfin à l'Alliance atlantique : l'OTAN, dont la cohésion avait permis d'empêcher la guerre dans l'Europe divisée de la guerre froide, allait-elle montrer une nouvelle raison d'être en contribuant à éteindre une crise qui sortait de son champ d'action traditionnel ?
Face au drame qui se déroulait aux portes de la France, l'indifférence était inconcevable.

La géographie, le sens du devoir et de nos responsabilités nous l'interdisaient, tout comme les convictions profondes que nous avons, Français et Canadiens, en commun.

L'engagement dans la guerre au côté des Musulmans, comme le souhaitaient certains, était-il une solution ? Pour l'opinion, en effet, les choses paraissaient claires. Il y avait l'agresseur et il y avait l'agressé. Pourtant, la guerre eût été impuissante à rétablir cette Bosnie multiculturelle et tolérante à laquelle nous aspirions. Le respect d'autrui, la confiance mutuelle ne s'imposent pas par les armes. Toute la difficulté consistait donc à trouver la forme d'intervention correspondant au but politique que nos deux pays avaient en commun.

La mission des casques bleus déployés en Bosnie à partir de l'été 1992 relevait des interventions classiques des Nations unies. Elle était de nature essentiellement humanitaire et son exécution reposait sur l'accord et le bon vouloir des parties.

Cette conception permettait d'alléger les souffrances de la population un résultat qui n'a pas de prix- mais pas vraiment de peser sur le cours des choses et de conduire à un règlement négocié.

Ma conviction était donc que nous devions nous fixer un objectif plus ambitieux, passant par une combinaison constante de l'initiative diplomatique et de la pression militaire.

Mais pour avoir une chance de succès, il fallait tout d'abord définir une vision équilibrée et aussi juste que possible de l'issue du conflit. L'agresseur devait être clairement désigné et sanctionné : c'est la raison pour laquelle dès le mois d'avril 1993, la France a plaidé pour que soit imposé à Belgrade un régime de sanctions particulièrement sévère. Nous devions exiger des Serbes la restitution d'une part considérable des territoires qu'ils avaient conquis et soumis à la purification ethnique. Les criminels de guerre devaient être jugés et condamnés. Mais nous devions aussi rappeler qu'une paix durable ne pourrait s'instaurer en Bosnie que si chacune des communautés, y compris les Serbes, voyait ses droits essentiels respectés.

Il fallait, en second lieu, nous tenir prêts à utiliser la force dans certaines circonstances et accepter les risques qui pouvaient en découler pour nos soldats. C'est dans cet esprit que nous avons demandé à l'OTAN de prêter son concours à la défense des casques bleus et à la protection des populations les plus menacées. Tel était le but - souvent mal compris à l'époque - des zones de sécurité : empêcher la poursuite du fait accompli et du nettoyage ethnique, afin de préserver les chances d'une négociation et d'une nouvelle forme de coexistence entre les communautés. Tel était le but, également, de l'ultimatum de Sarajevo de janvier 1994 dont la France avait pris l'initiative pour mettre fin aux bombardements aveugles et meurtriers de l'artillerie serbe.

Il fallait en dernier lieu coordonner l'action des grandes puissances, car les belligérants cherchaient sans cesse à tirer parti de leurs différences. Cette tendance à réagir en fonction de considérations ou d'affinités propres à chacun existait aussi au sein de l'Union européenne, dont la capacité d'influence s'est trouvée longtemps affaiblie pour cette raison. C'est la raison pour laquelle j'ai souhaité, en novembre 1993, ressouder l'entente franco-allemande aussi nécessaire sur le plan politique que l'était sur le terrain la coopération avec les Britanniques : cette initiative a donné naissance au plan d'action de l'Union européenne dont l'esprit et les principaux paramètres ont été repris dans les accords de Dayton et de Paris. C'est la raison pour laquelle, après l'ultimatum de Sarajevo, j'ai proposé la création d'un groupe de contact regroupant les Etats-Unis, la Russie, l'Allemagne, la France et la Grande-Bretagne. Ce groupe, à toutes les phases importantes du conflit, a joué un rôle décisif pour parvenir à des positions communes.

Pendant les deux années de ma charge, nous avons donc jeté les bases d'un accord de paix, mais les obstacles ont été considérables.

Les résolutions des Nations unies étaient souvent le fruit de compromis délicats, et ces ambiguïtés se traduisaient par des contraintes très fortes sur la liberté d'action des casques bleus. Les Etats participants à la FORPRONU n'avaient pas, il faut l'avouer, la même conception du recours à la force et de son utilité, et il est juste de reconnaître que, malgré l'exemple donné par un petit nombre de pays, dont le vôtre et le mien, jamais les commandants de la force n'ont reçu les moyens militaires qui leur paraissaient nécessaires au plein accomplissement de leur mission.

En second lieu, la coordination entre les Nations unies et l'OTAN n'a pas toujours été aussi étroite qu'il eût été souhaitable. Les Etats-Unis, qui étaient soumis aux fortes pressions du Congrès en faveur de la levée de l'embargo sur les armes et n'avaient pas de troupes au sol, ont parfois préconisé des options militaires que leurs alliés ne pouvaient accepter telles quelles. Ces discordances publiques ont affaibli l'autorité des Nations unies et des casques bleus, tout en encourageant les Serbes de Bosnie à s'enhardir.

Ces obstacles étaient tels qu'ils auraient pu conduire la communauté internationale à l'échec : au printemps de 1995, les combats reprenaient partout, les prises d'otages illustraient la vulnérabilité extrême des casques bleus et leur incapacité à défendre les zones les plus exposées, comme devait le démontrer, hélas, le drame de Srebrenica et de Zepa. C'est un sursaut des Européens et des Etats-Unis qui a permis d'atteindre nos objectifs communs. La création de la force de réaction rapide proposée par le Président Chirac a permis de donner enfin aux casques bleus les moyens de se défendre et de se faire respecter. La détermination du Président de la République et ses effets sur le terrain ont marqué, sans conteste, un tournant dans le conflit.

L'intervention massive de l'aviation alliée, rendue possible par le renforcement des casques bleus, a porté un coup décisif au potentiel militaire des Serbes de Bosnie, ouvrant ainsi la voie à la négociation finale.

L'engagement diplomatique des Etats-Unis, convaincus désormais de la nécessité d'arracher un règlement politique, a permis l'heureux aboutissement des efforts du groupe de contact.

Les six derniers mois de l'année dernière ont ainsi confirmé les convictions qui m'animaient lorsque j'étais ministre des Affaires étrangères. Mais il convient de rester vigilant.

Une nouvelle phase s'est ouverte en Bosnie, mais c'est peut-être la plus difficile, car si nous avons réussi à faire taire les armes, nous sommes encore loin d'avoir fait triompher la paix dans les esprits et dans les c¿urs.

Ce défi ne sera relevé et gagné que si nous tirons les leçons de l'expérience.

Rien ne se fera sans une entente constante entre Américains, Européens et Russes.

Aucune paix ne sera durable si les principes de base de notre civilisation sont impunément bafoués.

Aucun règlement ne peut s'appliquer si la communauté internationale, agissant sous l'autorité du conseil de sécurité des Nations unies, n'est pas disposée à mettre sa force au service du droit, avec mesure certes, mais aussi avec détermination.

C'est pour cette cause commune que la France et le Canada ont consenti en Bosnie les sacrifices que vous connaissez. Nos deux pays peuvent aujourd'hui en être fiers et je suis certain qu'ils continueront, au cours des mois à venir, à parachever ensemble l'¿uvre entreprise au service de la paix et des Droits de l'Homme.

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 13 août 2002)

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