Déclarations de M. Alain Juppé, Premier ministre, sur les relations entre la France et le Canada, la francophonie et le climat politique au Québec après le référendum, Montréal et Québec le 11 juin 1996. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclarations de M. Alain Juppé, Premier ministre, sur les relations entre la France et le Canada, la francophonie et le climat politique au Québec après le référendum, Montréal et Québec le 11 juin 1996.

Personnalité, fonction : JUPPE Alain.

FRANCE. Premier ministre

Circonstances : Voyage de M. Alain Juppé au Canada du 9 au 11 juin 1996 ; visite au Québec le 11 juin

ti : INTERVENTION DU PREMIER MINISTRE, M. ALAIN JUPPE, AU PARLEMENT DU QUEBEC
(Québec, 11 juin 1996)

Monsieur le Premier Ministre, Madame,
Mesdames et Messieurs,

Le geste que vous venez d'avoir à mon égard, Monsieur le Premier Ministre, me touche infiniment et je voulais vous en dire ma profonde reconnaissance.

Cette distinction, je le sais, est d'abord un symbole pour le Québec lui-même, un symbole d'identité auquel vous tenez. Cet ordre a été institué, je crois, il y a une douzaine d'années, à l'initiative de René L'évêque, par un vote unanime de votre Assemblée nationale et vous y attachez une charge forte, symbolique et politique au sens noble du terme. Je sais qu'elle n'est attribuée qu'à peu de personnalités étrangères, et que mon dernier prédécesseur, si j'ose utiliser ce mot en cette circonstance, a été Jacques Chirac.

J'y vois aussi une marque forte de l'attachement que nous avons, vous et nous, à la relation directe et privilégiée du Québec et de la France. Je n'ai cessé de le répéter depuis que je suis arrivé sur votre sol, il y a entre nous quelque chose d'unique et, quelles que soient les circonstances à l'avenir, ce lien ne peut que se renforcer parce qu'il se fonde tout simplement dans le c¿ur de nos deux peuples qui ont une histoire, une langue, une tradition, et surtout une volonté commune pour l'avenir.

Enfin j'y vois aussi une marque d'amitié personnelle. Je vous remercie des mots très exagérés que vous avez eus à mon égard. Je voudrais simplement vous dire que, dans ce voyage officiel parfois un petit peu, comment dire, trop rempli, on n'a pas le temps de beaucoup souffler, il se crée tout de même, à l'occasion des contacts, des entretiens, des déplacements en voiture, des repas aussi, des liens personnels et je voulais vous dire, Monsieur le Premier Ministre, toute mon admiration pour le courage que vous avez eu dans ce combat politique, pour celui que vous menez aujourd'hui avec beaucoup d'intelligence, beaucoup de mesure mais en même temps une détermination très forte et très grande. Vous êtes, chacun le sait ici, à la fois un homme de conviction et un homme d'Etat et le fait que ce soit vous qui m'ayez remis cette distinction ajoute encore au prix que je lui porte. Et pour terminer, je ne saurais que citer, je crois, la devise de notre Ordre : "Bonheur au peuple du Québec".

CONFERENCE DE PRESSE CONJOINTE DU PREMIER MINISTRE, M. ALAIN JUPPE,
ET DU PREMIER MINISTRE DU QUEBEC, M. LUCIEN BOUCHARD
(Montréal, 11 juin 1996)


M. Lucien Bouchard -

Après cette visite, qui a duré deux jours et qui nous a permis d'approfondir considérablement, et même de renouer les rapports juridiques et les rapports politiques, les rencontres alternées seront dorénavant rétablies de façon systématique. Ce resserrement politique s'accompagne d'un approfondissement de la dimension culturelle, mais aussi d'un nouvel élan que nous voulons imprimer aux rapports économiques et commerciaux entre la France et le Québec.

Trois piliers donc, politique, culturel, mais il faut consolider, élargir, renforcer le pilier économique. C'était donc la marque du commerce que nous avons donnée à cette visite de Monsieur le Premier ministre. Je crois que les résultats que nous rencontrons dans les domaines économique et commercial sont extrêmement encourageants et prennent l'allure d'un décollage ; il faut donc accroître tout ça, et utiliser tout ce que nous avons réussi jusqu'à maintenant comme tremplin pour aller plus loin.

Le Premier ministre -
En mon nom personnel, et au nom de la délégation importante qui m'accompagne et qui était composée de plusieurs ministres du gouvernement français et de nombreux parlementaires, de nombreux chefs d'entreprises, je voudrais vous dire notre reconnaissance pour la manière dont vous nous avez accueillis, avec beaucoup de chaleur, et même un peu plus que de la chaleur, de l'amitié, et un lien personnel auquel nous avons été tous extrêmement sensibles. Nous avons beaucoup parlé au cours de cette visite. En de multiples circonstances nous avons pu aller au fond des choses en procédant à un large tour d'horizon. Comme vous l'avez dit, notre coopération et notre amitié se fondent sur trois piliers. Le pilier politique, qui est ancien et solide, cette relation directe et privilégiée que le Québec et la France entretiennent, et que nous avons bien l'intention de développer, d'approfondir, de renforcer à l'avenir. Ensuite le pilier culturel et linguistique, et Dieu sait que nous y tenons.

Beaucoup de choses ont été faites dans le passé. Il faut aller de l'avant, et à l'occasion de la réunion du Conseil d'administration de l'Office franco - québécois pour la Jeunesse, ce matin à Québec, nous avons mis le projecteur sur tout ce qui concerne la formation des jeunes. Nous avons, vous et nous, un problème de chômage. Il faut que nous favorisions l'insertion professionnelle dans le monde du travail. C'est un domaine de coopération que nous pouvons approfondir et renforcer.

Le troisième pilier est le pilier économique. Il existe, il est déjà fort. Les résultats obtenus au cours des dernières années sont brillants. La France est devenue un partenaire économique du Québec, et réciproquement, qu'il s'agisse des investissements ou qu'il s'agisse du commerce. Nous souhaitons, vous et nous, développer ce partenariat économique parce qu'il est d'intérêt mutuel, et qu'il permet à la France de trouver une porte sur le continent américain, sur l'ALENA. Il permet sans doute au Québec de trouver en France une porte ouverte sur l'Union européenne.

Nous avons, à ce propos, défini quelques grandes lignes d'action. D'abord, le renforcement du partenariat entre nos petites et moyennes entreprises, et l'accord qui vient d'être signé à l'instant, pour favoriser le financement et les financements croisés, va tout à fait dans ce sens. Ensuite, le renforcement de notre coopération dans les domaines stratégiques, comme la gestion des services publics, et aussi le tourisme, puis enfin quelques grands projets structurants, comme l'ont été par le passé le métro de Montréal ou l'aménagement de la Baie James, et nous avons pensé tout particulièrement aux autoroutes de l'information. Un mémorandum vient d'être signé aujourd'hui. Egalement, ce qui pourrait à l'avenir constituer une grande ambition pour nos industriels, je veux parler de la réalisation d'une liaison ferroviaire entre Québec et Windsor ou entre Montréal et Toronto. C'est un projet auquel nous tenons beaucoup, et nous allons continuer à y travailler. Nous savons qu'il soulève toute une série de questions légitimes, mais nous sommes convenus de continuer à en parler, avec la volonté d'aboutir.

Voilà, Mesdames et Messieurs, les points forts de nos entretiens, mais nous sommes maintenant à votre disposition pour répondre à vos questions.


Q - Vous avez hier soir au Saguenay-Lac-St-Jean, et ce matin, fait référence au référendum, "au fait que la France accompagnerait toujours le Québec quel que soit Le destin qu'il va choisir". Est ce qu'il faut comprendre dans vos propos qu'au lendemain du référendum, si le oui l'emportait, la France reconnaîtrait un Québec souverain quel que soit le résultat ?

Et j'aurais une question supplémentaire à poser à M. Bouchard. Est-il exact, M. Bouchard, que vous avez déclaré à la radio française que les propos de M. Juppé avaient la même portée que ceux tenus par le Général de Gaulle en 1967 ?

R - Le Premier ministre - Je suis très impressionné, en ce qui me concerne... d'abord je ne crois pas avoir prononcé depuis que je suis au Québec, et au Canada en général, le mot de "référendum"... Alors peut-être ! Vous êtes plus attentif que je ne le suis, mais pas au Saguenay en tous cas. J'ai dit ce que j'ai dit, je le répète, et je n'ai pas l'intention de gloser sur mes propres déclarations. J'ai dit que quels que soient les choix du Québec, aujourd'hui ou demain, il pourra compter sur l'amitié et sur la solidarité de la France, et que nous serons en toute hypothèse à ses côtés. Cela parle de soi-même, et je n'ai rien à ajouter à cette déclaration.

R - M. Lucien Bouchard - Et pour ce qui est de la partie de la question que vous me destiniez, j'utiliserai simplement les propos qu'a tenus hier le Premier ministre : le Général de Gaulle faisait les choses à sa manière, qui est unique, il faut bien la lui laisser, chacun faisant les siennes à sa manière. Je pense qu'il faut prendre les propos du Premier ministre pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire un respect de la démocratie québécoise.

Q - Si le résultat d'un nouveau référendum donnait 50% plus une voix, la France reconnaîtrait-elle la souveraineté du Québec ?

R - Le Premier ministre - Je salue, Madame, votre persévérance mais vous verrez qu'elle n'a d'égale que la mienne. J'ai déjà répondu à cette question.... J'espère ne pas être discourtois mais vous comprendrez que je m'en tienne à ce que j'ai dit.

Q - (A propos du débat constitutionnel au Canada).

R - Le Premier ministre - Eh bien, je vous souhaite de continuer ce débat entre vous, mais pas avec moi.

R - M. Lucien Bouchard - Comptez sur eux !

Q - Vous savez qu'il y aura un troisième référendum au Québec. Est-ce que cette situation créera un climat politique défavorable, est-ce que cela pourra nuire à d'éventuels investissements étrangers au Québec ?

R - Le Premier ministre - D'abord une précision, je ne suis pas électeur au Québec. Donc je n'ai pas l'intention de me prononcer sur l'éventualité d'un nouveau référendum. Je n'ai pas véritablement assisté à la table ronde qui a eu lieu cet après-midi, mais j'ai eu beaucoup d'échos et entendu les conclusions qui m'ont été présentées par M. Landry et M. Borotra. Qu'est-ce que je constate?

C'est que le flux d'investissements venant de France vers le Québec se renforce, que nous sommes aujourd'hui en deuxième position, que nos échanges commerciaux se développent, et que nous avons bien l'intention d'aller de l'avant. Ce n'est pas moi qui le dis, ce sont les chefs d'entreprises présents dans la salle tout à l'heure. Voilà me semble-t-il une bonne réponse à vos inquiétudes.

Q - Mais est-ce que le climat politique au Québec est défavorable actuellement ?

R - Le Premier ministre - Il me semble vous avoir dit que si le climat était défavorable, je ne pourrais pas vous dire ce que je vous ai dit. Un climat défavorable provoquerait une baisse des investissements français, alors que je constate que c'est l'inverse qui se produit. Alors je n'en tire aucune conclusion politique en ce qui me concerne. Politique de la France en Afrique - Accords de défense - Aide au développement - Sommet du G7 à Lyon.

Q - Je m'excuse, Monsieur le Premier ministre, d'être hors contexte, mais je tenais à vous poser une question qui touche particulièrement l'Afrique. On connaît les relations historiques qui existent entre la France et les pays francophones d'Afrique, et on sait que des accords de coopération militaire et de défense ont été signés. On voudrait savoir - c'est une préoccupation constante chez nous - si la France va continuer d'intervenir dans les pays d'Afrique qui ont signé des accords avec elle, tout comme elle l'a fait en République Centrafricaine en avril et mai dernier. Je me demande si la France se soucie également de préserver le capital de sympathie qui lui reste encore auprès des populations africaines.

R - Le Premier ministre - De ce point de vue-là, je ne suis pas inquiet, le capital de sympathie est grand, et il a plutôt tendance à se renforcer. Quelques éléments de réponse qui nous amènent - excusez-moi, Monsieur le Premier ministre - un peu loin de Québec. D'abord la France honore sa signature. Deuxièmement la France n'intervient jamais qu'à la demande du gouvernement démocratique issu d'élections libres. D'abord, c'est ce qui s'est passé dans les circonstances que vous évoquiez, et j'ai observé que les démocraties africaines avaient approuvé le respect des engagements de la France. Voilà les règles qui continueront à nous guider, mais au-delà de cet aspect des choses qui me paraît le plus important - et là nous revenons au Québec si je puis dire - il faut que nous soyons toujours à la pointe du combat pour le développement. Vous savez qu'il y a peu de grandes puissances au monde qui partagent ce souci. C'est un souci commun au Québec et à la France. Le Président de la République française en fera un thème fort à la prochaine réunion du G7 à Lyon, et je forme vraiment le voeu que tout le monde comprenne - en particulier les grandes nations riches - qu'il est de notre intérêt et de notre devoir - c'est à la fois une exigence morale, une exigence politique, et économique - de ne pas relâcher nos efforts dans les pays en développement, et tout particulièrement dans l'aide à l'Afrique.

Q - Il y a une disposition dans la Constitution française qui dit que "la France est une République indivisible" ?

Pourquoi avez-vous cette disposition dans votre Constitution?

R - Le Premier ministre - La Constitution n'a pas la prétention de s'appliquer en dehors des limites du territoire de la République. Chacun fait ce qu'il veut chez soi.

Q - Croyez-vous que le Canada devrait avoir une telle disposition dans sa Constitution ?

R - Le Premier ministre - C'est à vous d'en décider, ce n'est pas à moi ! Pourquoi voulez- vous m'immiscer dans les affaires qui vous concernent ?

Je ne souhaiterais pas que vous vous mêliez des conditions dans lesquelles la Constitution française est appliquée. Cela me paraîtrait discourtois, alors ne me demandez pas de me mêler de ce qui ne me regarde pas Référendum sur la souveraineté du Québec

Q - Oui, mais les remarques qui ont été prononcées hier au Saguenay ne sont-elles pas une forme d'ingérence dans un débat politique ?

R - Le Premier ministre - J'ai déjà répondu à cette question à Ottawa, elle avait été formulée d'une manière curieuse. On m'a fait remarquer que les Etats-Unis, avant le référendum, puisque vous voulez que j'en parle, avaient laissé entendre que tel ou tel vote pourrait avoir des conséquences négatives, et on m'avait dit aussi que la position de la France ne constituait pas une ingérence. J'avais trouvé la question curieuse. Ingérence ? Ingérence et demi dans ce cas-là, vous voyez !

Q - Un ministre québécois nous a dit ce matin qu'il trouvait les remarques que vous avez prononcées tout à fait correctes, mais que les remarques prononcées par Bill Clinton à la Chambre des Communes, dans lesquelles il indiquait préférer un Canada uni, n'étaient pas acceptables.

Q - Quel serait le délai dont aurait besoin le gouvernement français pour reconnaître les résultats d'un référendum, si jamais Ottawa décidait de les remettre en question ?

R - Le Premier ministre - Il y a un proverbe français qui dit "Avec des si, on pourrait mettre Paris en bouteille".

Q - M. Bouchard, vous nous avez dit que vous seriez à la conférence des Premiers ministres quand l'examen de la Constitution sera à l'ordre du jour.

R - M. Lucien Bouchard - Parlons de ce qui est à l'ordre du jour aujourd'hui. Demain, je répondrai à ces questions. Laissez-nous quelque chose pour demain.

Q - Nous parlons de la Constitution, nous parlons de M. Clinton, du gouvernement français, est-ce que ce n'est pas dans le contexte ?

R - M. Lucien Bouchard - Ecoutez : nous avons le Premier ministre de France, pas M. Clinton. Nous venons d'avoir une rencontre très importante sur la création d'emplois au Québec et en France, et sur le commerce. Parlons de cela. Ce sont les questions d'aujourd'hui, et vous persistez à perturber cette conférence par des questions qui nous détournent de ce qui nous concerne directement aujourd'hui !....

Q - C'était finalement ... un appui à la démocratie québécoise, (quelle serait votre attitude dans l'hypothèse d'un résultat serré au référendum ?)

R - M. Lucien Bouchard - Il faut prendre les choses comme elles sont dites. Un Premier ministre d'un très grand pays étranger, la France, qui est un pays ami du Québec, un pays ami du Canada aussi, dit qu'il respectera les décisions qui seront prises par la démocratie québécoise. C'est une déclaration universelle qui pourrait être dite à l'occasion de tout ce qui se passe dans tous les pays du monde. Dans les pays démocratiques, dont le nôtre.

R - Le Premier ministre - Permettez-moi de vous faire remarquer qu'avant de venir à Québec, j'étais à Ottawa, et que mon voyage s'est très bien passé. Je n'ai pas l'habitude de dire des choses différentes à des interlocuteurs différents.

Q - Mais vous, Monsieur Bouchard, qu'attendez-vous de la France dans ce débat ?
Qu'est-ce que vous attendiez éventuellement du Premier ministre français ?

R - M. Lucien Bouchard - J'attends de la France ce que j'attends de tous les pays du monde : qu'elle respecte la démocratie québécoise lorsque nous déciderons de l'avenir du Québec.

Q - Monsieur Bouchard ... il y a eu hier une déclaration au Canada qui est reliée à la
visite de M. Juppé. C'est celle du Président de Golf Oil Products. Ce sont des commentaires sur le Québec et ses relations avec le Canada. Il a dit que si les Québécois voulaient se séparer, ils n'avaient qu'à "rembarquer" et retourner en France. Que pensez-vous de ces déclarations faites par un homme d'affaires respecté ?

R - M. Lucien Bouchard - Il y a beaucoup de Québécois qui ont voté pour la souveraineté, et je crois que nous avons perdu beaucoup de temps sur cette question.

Q - Monsieur Bouchard, vous avez dit tout à l'heure que les rencontres alternées franco-québécoises seraient rétablies. Est-ce que vous vous êtes mis d'accord, et sur quel rythme ?

R - M. Lucien Bouchard - J'ai reçu une invitation très aimable du Premier ministre français à me rendre l'an prochain en France. Je serai très heureux de me rendre à cette invitation.
Entente franco-québécoise sur les PME

Q - Monsieur Bouchard, Monsieur Juppé : concernant cette entente qui a été signée aujourd'hui sur les PME, est-ce qu'il y a des fonds spéciaux attachés à cette entente? Quelle est leur importance ?

R - Le Premier ministre - Il n'y a pas de fonds publics. Il y a des engagements des établissements financiers, qui ont signé cette entente, d'apporter des financements ou des garanties de financements aux petites et moyennes entreprises qui auraient des projets croisés, soit en France, soit au Québec. Mais il n'y a pas de fonds publics.

R - M. Lucien Bouchard - Dans le cas où se réaliserait le projet de TGV - nous savons que la technologie du TGV a été conçue en France - cependant tout cela a fait l'objet d'un accord de consortium entre GEC-ALSTHOM, Bombardier, et je crois une firme ontarienne ...
Alors l'apport français serait bien sûr celui de la contribution de GEC-ALSTHOM.

Q - Monsieur Juppé, ne pourrait-on pas dire, pour résumer, que le Québec est un endroit où il faut faire attention à tout ce que l'on peut dire sur plan politique, alors que sur le plan économique tout serait plus simple, avec des possibilités de développement considérables ?

R - Le Premier ministre - On peut dire cela, mais je ne suis pas sûr que votre affirmation ne s'applique pas aussi à Paris. C'est un endroit où il faut faire attention à tout ce que l'on dit sur le plan politique.
ALLOCUTION DU PREMIER MINISTRE, M. ALAIN JUPPE, DEVANT LA COMMUNAUTE FRANCAISE
(Montréal, 11 juin 1996)

Mes chers compatriotes,

C'est un grand plaisir pour mon épouse et moi, ainsi que pour toute la délégation qui m'accompagne - membres du gouvernement, parlementaires, chefs d'entreprises - de participer à Montréal à cette rencontre avec la communauté française au Canada. Même si vous êtes dans cette salle aussi nombreux, j'en suis impressionné, je sais aussi que je ne verrai qu'une petite partie de cette communauté. Mon propos s'adresse bien sûr à l'ensemble de nos compatriotes présents au Québec.

Je voudrais adresser un salut particulier à ceux qui, parmi vous, sont venus dans ce pays. Ils ne sont parfois qu'en tout petit nombre dans les villes où ils se trouvent pour affirmer la présence française. Mais je me dois aussi d'évoquer ma satisfaction d'être ici, sur les rives du Saint-Laurent, dans la plus grande ville francophone du monde après Paris, devenue, au fil du temps, le foyer de dizaines de milliers de nos compatriotes. Si la puissance de votre communauté doit sans aucun doute beaucoup aux liens que l'histoire a tissés entre la France et le Canada, depuis les origines de celui-ci jusqu'à récemment encore, lors de la seconde guerre mondiale, elle le doit tout autant à l'attrait exercé sur nos compatriotes par le Québec, et particulièrement par Montréal. Ce sont là, sans aucun doute, des terres d'accueil traditionnelles puisqu'on y dénombre quelque quatre-vingts communautés d'origine étrangère, mais ce n'est pas non plus un hasard si les Français, en général peu enclins, dit-on, à l'expatriation, ont été si nombreux à y venir, à y travailler, à y vivre. Et cela, je crois, pour plusieurs grandes raisons :

D'abord, l'origine française de 80 % de la population, le partage d'une langue et d'une culture et aussi de valeurs identiques, font que nos compatriotes se sentent ici tout naturellement à l'aise, au point de se fondre dans des milieux d'accueil, perdant même parfois en visibilité ce qu'ils acquièrent en rapidité d'intégration.

Sans nier l'importance de ces éléments et la place que l'histoire et les affinités jouent dans la faveur de nos compatriotes pour le Québec, il en est d'autres aujourd'hui, non moins décisifs : l'appel d'une communauté dynamique, l'accès à une société ouverte qu'anime l'esprit d'entreprise, l'attrait d'une économie moderne entraînée par les nouvelles technologies.

J'ajouterai une troisième raison à l'importance de votre communauté. C'est le développement mais aussi le profond renouvellement d'une coopération franco-québécoise maintenant trentenaire, où interviennent, tout autant que les pouvoirs publics, les hommes et les entreprises, les universités et les instituts de recherche.

Cette coopération doit maintenant embrasser, aussi bien que les champs de la culture et de la communication, qui sont traditionnels et qui doivent bien sûr se développer, ceux de l'économie, des nouvelles technologies, en matière, par exemple, de transports, de santé et d'environnement ou d'autoroutes de l'information, pour ne citer que des domaines évoqués avec mes interlocuteurs au cours de cette visite. Tout à l'heure, nous avions, ici à Montréal, une table ronde qui réunissait des chefs d'entreprise, représentant des groupes très puissants du Québec comme de France, et nous avons pu constater la vitalité de nos relations économiques qui font de la France le deuxième investisseur étranger au Québec.

Je m'en voudrais de ne pas mentionner au passage le rôle international joué par Montréal, siège entre autres de l'Organisation de l'Aviation Civile Internationale où ¿uvrent de nombreux Français, mais aussi lieu de rayonnement de la Francophonie, avec notamment l'Agence francophone pour l'Enseignement supérieur et la recherche ou encore le siège de TV5 en Amérique.

Depuis, mes entretiens à Ottawa comme à Québec m'ont fait pressentir une communauté française active, engagée, par-delà le socle de notre patrimoine commun - culture et francophonie - dans le développement de nos échanges économiques, technologiques, financiers.

Cette réunion - dont je regrette qu'elle soit forcément trop brève - me donne maintenant l'occasion de constater votre force et votre ardeur. Français de Montréal ou d'ailleurs, vous démontrez par votre présence et votre activité dans tous les secteurs - entreprises, enseignement, universités, lieux des arts et de la culture, commerce - votre vitalité et votre capacité à assurer ici le rayonnement de la France. Je m'en réjouis. Je peux ainsi vous apporter le témoignage des liens étroits et attentifs que le gouvernement entend maintenir avec vous, comme avec tous les Français établis à l'étranger.

Conscient du rôle que vous jouez, je puis vous assurer que le gouvernement ne manquera pas de continuer à vous apporter son soutien et à se pencher, avec le précieux concours de notre représentation diplomatique et consulaire et du Conseil supérieur des Français de l'Etranger dont je salue les membres présents, sur la solution de vos problèmes.

Je tiens à remercier Monsieur l'Ambassadeur de France au Canada d'avoir organisé cette visite à la perfection. Je tiens à remercier aussi Monsieur le Consul général à Québec. Le seul incident qui a émaillé notre parcours a été une légère panne d'ascenseur qui n'a pas duré plus de trois minutes. Tout le reste a été tout à fait impeccable.

Je voudrais aussi, sans prolonger mon propos, vous donner, encore que vous soyez, j'en suis sûr, des observateurs attentifs, des téléspectateurs, des lecteurs de journaux, quelques brèves nouvelles du pays. Ca va mieux, pas uniquement pour moi, ça va mieux en général, c'est sérieux. Nous avons enregistré depuis le début de l'année de bons résultats. Notre croissance au premier trimestre de l'année a été deux fois plus rapide que prévue. Les données fondamentales de notre économie sont saines : pas d'inflation, une bonne monnaie, des exportations exceptionnellement dynamiques. La sécurité sociale nous donne encore des soucis, mais raison de plus pour mettre en ¿uvre le plan que j'ai proposé il y a quelques mois, dont on voit aujourd'hui l'absolue nécessité. Le chômage reste notre préoccupation de chaque jour. Les derniers chiffres marquent une légère amélioration, mais la bataille est loin d'être gagnée et nous devons renforcer notre politique dans ce domaine. C'est ce à quoi nous nous préparons.

J'ai encore devant moi, j'en suis sûr, des moments difficiles. Je dis souvent que ce qu'il y a de plus populaire quand on est Premier ministre, c'est de baisser les impôts et d'augmenter les dépenses. Cela fait des mois que je cherche, et ça, je ne sais pas faire. Pour baisser les impôts, je vais donc être obligé de contenir mes dépenses, ce qui est évidemment beaucoup moins facile et beaucoup moins populaire, mais on va le faire. On va le faire parce que c'est le point de passage obligé pour renforcer la confiance qu'inspire aujourd'hui l'économie française. La baisse historique des taux d'intérêt obtenue depuis un an dans notre pays montre que les marchés financiers font confiance à la France.

Ce n'est pas à vous que j'ai besoin de dire que notre pays est aujourd'hui la quatrième puissance économique mondiale. Si vous êtes là, c'est parce que vous y croyez, parce que vous êtes entreprenants, imaginatifs et audacieux. Alors, je vous le dis, au nom du gouvernement français, au nom du Président de la République, tout simplement au nom de la France : merci pour ce que vous faites ici afin de défendre nos intérêts, notre présence, notre langue, notre prestige, notre économie et de tout c¿ur merci aussi d'avoir pris la peine de venir à notre rencontre.

Vive les Français de l'étranger ! Vive la République et vive la France !.

TOAST PRONONCE PAR LE PREMIER MINISTRE, M. ALAIN JUPPE, LORS DU DINER OFFERT EN SON HONNEUR PAR LE PREMIER MINISTRE DU QUEBEC, M. LUCIEN BOUCHARD, AU CHATEAU FRONTENAC
(Québec, 11 juin 1996)

Monsieur le Premier Ministre,
Madame,

Nous avons été, mon épouse et moi, très sensibles à l'accueil exceptionnellement chaleureux qui nous a été réservé hier dans le Saguenay, et permettez-moi de vous redire toute notre gratitude.

Vous n'imaginez sans doute pas à quel point il est émouvant pour un Français de France de rencontrer, à des milliers de kilomètres de son pays, une telle ardeur, un tel enthousiasme, une telle passion et surtout, lorsque ces sentiments s'expriment en français !

Permettez-moi également de vous dire combien je suis heureux que vous soyez mes hôtes dans ce Château Frontenac, dont la silhouette familière surplombe le fleuve et qui a servi de cadre au repas offert au Général de Gaulle en 1967.

C'est Jacques Chirac qui effectua la dernière visite d'un Premier ministre français au Québec. Et aujourd'hui j'éprouve - comme il l'a éprouvée lui-même il y a neuf ans - une très grande joie à me trouver au coeur de l'Amérique française à Québec, ville du patrimoine mondial.

Nous renouons aujourd'hui avec une tradition qui remonte à près de 20 ans, lorsque nos prédécesseurs décidèrent d'instituer le principe de visites alternées, et d'en faire la pierre angulaire de notre relation directe et privilégiée.

Vous savez, Monsieur le Premier ministre, que la France n'est jamais indifférente à ce qui se passe au Québec, et qu'elle a donc suivi avec la plus grande attention le choix qu'ont exprimé les Québécois le 30 octobre dernier, lors du référendum.

Notre pays est toujours désireux d'accompagner le Québec dans son chemin, depuis la visite historique du Général de Gaulle, et il le fait en respectant scrupuleusement vos orientations, vos décisions, car c'est vous, bien évidemment, qui tenez votre destin entre vos mains. Vous êtes "Maîtres chez vous", comme vous aimez à le dire, mais nous sommes toujours la "mère patrie", et vous avez toujours respecté cette affirmation constitutive de votre révolution tranquille.

Le mot n'est pas trop fort, en effet, pour décrire la formidable aventure du peuple québécois. Durant trente ans, partout, dans tous les secteurs, ce fut la reconquête ; et parce que la langue est le premier facteur d'unité et de cohésion dans laquelle une communauté spirituelle se reconnaît, c'est naturellement la reconquête de la langue française qui constitue votre premier objectif.

La langue que nous partageons a joué au cours de l'histoire, un rôle souvent déterminant dans la naissance, le développement et la consolidation de nombreux peuples à travers le monde.

La raison en est vraisemblablement que le français demeure une des langues universelles, qui fait partie du patrimoine commun de l'humanité. L'ancienneté de la langue française, sa lente maturation, la richesse de ses qualités propres, sa faculté d'adaptation aussi, lui confèrent une vocation à l'universalité.

Et vous avez bien compris, chers amis québécois, que vous étiez, vous aussi, dépositaires de cet héritage et qu'il convenait de le faire fructifier ; vous avez, à ce titre, souvent montré l'exemple, y compris à notre pays, en défendant la langue française, partout où elle était menacée.

Ce n'est bien évidemment pas un hasard si tant d'écrivains, tant de chanteurs, tant d'artistes québécois qui s'expriment dans notre langue avec passion et générosité, connaissent une renommée exceptionnelle aux quatre coins du monde.

Je vois dans cette salle beaucoup de visages connus, célèbres dans mon pays. Qu'il me soit permis de saluer tous ces talents ici réunis.

Si le Québec est connu par les Français, c'est à vous qu'il le doit, à tous ceux qui nous ont fait rêver à la suite de Félix Leclerc, à tous ceux qui nous ont donné envie de venir avec nos souliers flâner de Charlevoix au Carré Saint-Louis, à tous ceux qui nous ont donné envie de nous joindre à Charles Trénet pour chanter la ville de Québec.

Mais la culture québécoise, ce n'est pas uniquement la chanson, même si elle en est un des flambeaux, c'est aussi une génération de metteurs en scène et de comédiens audacieux, iconoclastes, qui s'approprient nos grands classiques, de Molière à Michel Tremblay, et qui, j'en suis sûr, feront bientôt vibrer le c¿ur de tous les francophones.

C'est aussi et enfin une grande richesse littéraire qui, malgré les auteurs et les livres déjà bien connus en France, n'a pas encore trouvé tout l'essor qu'elle mérite et je le regrette.

Je vous lance donc un appel pour que vous mobilisiez toutes vos énergies pour faire entendre votre voix forte et originale. La porte est déjà ouverte, il vous appartient de vous y engouffrer et de montrer à nos spectateurs, à nos critiques, la fécondité de cette culture française d'Amérique.

La reconquête que j'évoquais tout à l'heure, vous l'avez aussi accomplie dans le domaine économique, où progressivement, grâce à l'Etat québécois, à l'intelligence, à l'audace et à l'énergie de ses femmes et de ses hommes, le Québec est devenu une authentique puissance économique, résolument tournée vers les technologies les plus modernes.

C'est vous qui construisez le bras de la navette spatiale et qui participez à l'aventure des trains à grande vitesse. C'est vous qui faites preuve d'une imagination et d'une créativité remarquables dans la communication et l'audiovisuel.

Tout cela fut accompli sans jamais renier vos origines, alors même que le Québec accueillait et intégrait des hommes et des femmes venus chercher chez vous la liberté et la tolérance.

Votre passion d'entreprendre ne s'est jamais démentie, et elle a su s'adapter à un monde qui a beaucoup changé. La France aussi a changé. Son destin est plus que jamais intimement lié à la construction de l'Europe. Le Québec, de son côté, ne peut ignorer l'espace nord- américain auquel il appartient.

Mais nous éprouvons, l'un comme l'autre, le besoin de ne pas nous laisser enfermer dans les contraintes géopolitiques. Notre coopération revivifiée, réorientée autour des préoccupations de nos deux sociétés, est le moyen le plus sûr et le plus fort d'organiser un vrai dialogue entre les deux côtés de l'Atlantique.

Il y a près de dix ans, Jacques Chirac lançait un appel pour que la France et le Québec deviennent d'authentiques partenaires. J'ai le sentiment, à regarder les résultats, que cet appel fut largement entendu. Désormais la France est votre deuxième client. Elle investit plus que jamais au Québec et partout, dans tous les secteurs, se sont nouées de fructueuses alliances.

Vos groupes ont aussi entendu le message de la France qui est, je le rappelle, la terre d'Europe la plus ouverte aux investisseurs étrangers. Mais il faut aller plus loin, plus fort, plus vite.

Les avancées qui restent à accomplir ne relèvent pas seulement de la coopération économique.
La communication de tous les instants que nous devons établir doit aussi être portée par cette langue que nous avons en héritage et en partage, et qui est au c¿ur de l'aventure francophone à laquelle votre pays a participé dès l'origine.

Membre fondateur de l'Agence de Coopération Culturelle et Technique, le Québec a été de tous les combats pour faire de l'espace francophone une réalité internationale. Vous savez, Monsieur le Premier ministre, car vous y avez pris une part éminente dans d'autres fonctions, le rôle que mon pays a joué pour faire que la place du Québec soit non seulement reconnue, mais aussi consacrée dans nos institutions francophones Le dernier sommet de Cotonou a montré aussi l'impulsion que le Québec sait donner à nos institutions communes.

La Francophonie n'a pas exclusivement pour vocation de défendre et de promouvoir la langue française. C'est aussi une communauté de valeurs, un idéal politique, une chance pour nos peuples, pour les centaines de millions de francophones qui souhaitent affirmer leur identité.

Pour cela, il faut lui donner une autorité internationale incontestable. Nous en avons les moyens ; il y a parmi la cinquantaine de pays et de gouvernements qui composent le monde francophone, beaucoup d'hommes et de femmes, d'une valeur exceptionnelle, Français, Québécois, Africains, Asiatiques et bien d'autres... Il nous appartient de faire en sorte que les orientations prises à Cotonou soient rapidement traduites dans les faits.

Je pense bien entendu à la révolution de l'information. Il revient à la Francophonie de prendre la tête d'un grand mouvement en faveur du pluralisme linguistique et de la diversité culturelle sur les inforoutes de demain. Nous ne pouvons pas accepter d'y subir tel ou tel modèle dominant.

Toutes les autres grandes civilisations partagent cette même ambition, elles entendent aussi défendre le pluralisme. La jeunesse du monde attend autre chose que l'uniformité ; ne la décevons pas !

Voilà, Monsieur le Premier ministre, ce que j'étais venu vous dire aujourd'hui, dans votre grand et beau pays que je vais quitter à regret.

Cette visite m'a beaucoup apporté, et elle aura j'espère contribué à renforcer encore davantage l'amitié de nos deux peuples.

Je lève mon verre à cette amitié franco-québécoise. Soyez assuré que ce déplacement restera pour longtemps gravé dans ma mémoire.

Vive le Québec !

Vive la France !.

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 13 août 2002)

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