Déclaration de politique générale de M. Alain Juppé, Premier ministre , sur ses orientations en matière d'emploi et de modernisation de la démocratie, à l'Assemblée nationale le 2 octobre 1996 et au Sénat le 8. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de politique générale de M. Alain Juppé, Premier ministre , sur ses orientations en matière d'emploi et de modernisation de la démocratie, à l'Assemblée nationale le 2 octobre 1996 et au Sénat le 8.

Personnalité, fonction : JUPPE Alain.

FRANCE. Premier ministre

Circonstances : Déclaration de politique générale à l'Assemblée nationale le 2 octobre 1996 et au Sénat le 8 ; engagement de la responsabilité du gouvernement en vertu de l'article 49-1

ti : Au commencement d'une session parlementaire qui nous mènera jusqu'à l'été 1997, j'estimais normal et utile de vous présenter les grandes orientations de la politique que nous allons construire ensemble.

Il est en effet normal et utile à mes yeux qu'avant d'entrer dans la discussion des textes qui seront inscrits à votre ordre du jour, le Gouvernement et sa majorité parlementaire puissent réaffirmer leur accord sur l'essentiel. Les Français l'attendent. Ils l'attendent d'autant plus que notre pays vit une période de mutation qui est longue, qui est difficile, où chacun cherche des repères et des perspectives. Nous connaissons bien les raisons du malaise que vit aujourd'hui la société française, et je ne m'y attarderai pas. Bien sûr, d'abord et avant tout, le chômage, mais aussi le sentiment de beaucoup de nos concitoyens que l'Etat est lointain, bureaucratique, archaïque, éloigné des préoccupations quotidiennes, la peur de ce phénomène qui a été analysé, la peur de la mondialisation qui remet en cause toutes les certitudes et toutes les habitudes. Face à tous ces défis nous avons des atouts. Et ils sont considérables : la qualité de nos ressources humaines, de nos hommes, de nos femmes, le dynamisme de nos entrepreneurs - de nos jeunes entrepreneurs souvent -, l'excellence de notre recherche, les performances de notre secteur de pointe et la place de notre pays dans l'Europe et dans le monde, qui a été incontestablement très renforcée depuis un an et demi.


Pour tirer le meilleur parti de ces atouts il nous faut insuffler à nos concitoyens l'esprit de réforme, l'esprit de conquête. Et pour cela notre responsabilité, la mienne tout particulièrement, est de dresser quelques orientations claires. C'est ce que je voudrais essayer de faire le plus brièvement possible aujourd'hui, devant vous.


Première grande orientation : compléter, renforcer, dynamiser notre politique pour l'emploi. La politique que nous menons depuis un an et demi repose sur quelques convictions toutes simples. La première, c'est qu'il n'y aura pas d'emploi s'il n'y a pas de croissance et qu'il n'y aura pas de croissance sans de bonnes finances pour la France et pour les Français. C'est cette orientation qui inspire les grands textes que vous allez avoir à débattre dès le début de la session parlementaire. D'abord le projet de loi de finances pour 1997, qui est un texte profondément original, puisque c'est la première fois depuis bien des décennies que l'Etat va maîtriser ses dépenses - ça ne s'était jamais produit depuis de longues années -, ce qui lui permettra de ramener l'ensemble des déficits publics à 3 % de notre richesse nationale. Cet objectif est tout à fait à notre portée et je voudrais souligner - ça ne vous a pas échappé, j'en suis sûr - qu'en 1995 nous avons fait mieux que l'objectif que nous nous étions fixé à nous mêmes, puisque les derniers chiffres montrent que le déficit public est inférieur à 5 %, très exactement 4,8 % de la richesse nationale grâce aux mesures que nous avons prises l'an dernier.


Ce projet de loi de finances comportera aussi une réforme sans précédent de l'impôt sur le revenu, et je voudrais, sans m'y attarder, rappeler quelques unes de ses caractéristiques essentielles. C'est d'abord une réforme juste parce qu'elle met un terme à la profonde injustice qu'ont vécue les contribuables depuis une quinzaine d'années et qui a consisté à pénaliser systématiquement les revenus du travail au profit du revenu du capital, de l'argent qui dort, et de la rente. Et cela, nous allons le changer. C'est ensuite une réforme ambitieuse puisqu'on ne s'est jamais fixé comme objectif de réduire d'un quart l'impôt sur le revenu en cinq ans. C'est en troisième lieu une réforme durable, qui ouvre des perspectives, puisque je vous proposerai de voter le barème de l'impôt sur le revenu pour cinq années. Et enfin, c'est une réforme simple puisqu'elle consiste tout simplement à baisser tous les taux de toutes les tranches du barème.


Le deuxième acte fort de cette session qui commence sera le projet de loi de financement de la Sécurité sociale qui est à lui seul une sorte de révolution dans la manière d'aborder l'équilibre de la Sécurité sociale. Ce n'est - vous l'avez bien compris - évidemment pas un de ces énième plans élaborés en catastrophe comme on en a vécus pendant dix ans, c'est le premier rendez-vous annuel entre le Parlement, c'est-à-dire la nation, et sa Sécurité sociale. Et cela est une innovation de première grandeur. Vous aurez ainsi l'occasion de faire avancer la réforme qui se met en place et qui se concrétisera - j'en prends un seul exemple - en particulier par l'apparition, au mois d'octobre, du carnet de santé qui sera généralisé aux millions d'assurés sociaux d'ici l'été prochain, et qui sera l'un des instruments de la maîtrise médicalisée des dépenses de santé.


Troisième instrument enfin dans cette politique de rétablissement de la bonne santé de nos finances : la stabilité de la monnaie qui assure la baisse des taux d'intérêts. Ces taux aujourd'hui, pour ce qui concerne le long terme, s'approchent de 6 %. Ils pourraient même - je ne veux pas faire évidemment de pronostic en ce domaine, mais j'écoute ce qu'on dit ici ou là - franchir cette barre des 6 % à la baisse. Ce qui constitue des taux historiquement bas. Ainsi est crédibilisée la marche vers la monnaie unique qui a fait des progrès à Dublin récemment, avec notamment la mise en place d'un système monétaire européen pour les pays qui n'entreront pas d'emblée dans la monnaie unique. Il y a là - j'ai eu souvent l'occasion de le dire devant vous - non seulement une ambition technique, si je puis dire, et économique, mais plus encore un véritable projet politique qui est le seul à même de renforcer l'Union européenne au moment même où elle va s'élargir et dans un monde qui s'organise. Et je le dis à tous ceux qui parfois se laissent emporter par un peu d'euroscepticisme alors que l'Amérique du Nord fait l'ALENA, alors que l'Amérique du Sud fait le MERCOSUR, alors que l'Asie fait l'ASEAN, nous laisserions nous, l'Union européenne, se séparer ou se fragiliser. L'union économique et monétaire, la monnaie unique seront, j'en suis sûr, la locomotive de cette Europe dont nous avons besoin dans le monde du XXème siècle qui va émerger. Cet assainissement de notre situation économique commence à donner de premiers signes encourageants. Les bases de notre économie sont solides, l'inflation est jugulée - il a fallu tant d'années pour le faire que je suis parfois surpris d'entendre tel ou tel s'en émouvoir -, notre commerce extérieur est fortement excédentaire, nos taux d'intérêts - je l'ai dit tout à l'heure - sont historiquement bas, quant aux perspectives de croissance pour 1997, elles sont positives. L'enquête de conjoncture de l'INSEE qui a été publiée il y a deux jours montre que, pour la première fois depuis bien longtemps, les indicateurs sur la production récente, sur les carnets de commande, sur le niveau des stocks s'améliorent simultanément. Et cette croissance qui revient est désormais - comme le disait tout à l'heure J. Barrot - une croissance plus riche en emplois grâce notamment à ce que vous avez décidé pour la baisse des charges sur les entreprises de main d'oeuvre peu qualifiée. Le passage notamment au 1er octobre à une nouvelle étape de la ristourne sur les charges sociales va constituer, j'en suis sûr, pour nos entreprises un ballon d'oxygène considérable.


Voilà donc le premier axe de cette stratégie pour l'emploi. Le deuxième, c'est qu'il n'y a évidemment pas, il n'y aura évidemment pas, d'inversion durable de la courbe du chômage sans une croissance nouvelle, sans une croissance, précisément, plus riche en emplois.


Enrichir la croissance en emplois c'est d'abord aider nos PME. Je viens de dire ce que nous avons fait en matière d'allégement des charges : 46 milliards de baisse des charges sociales sur les exercices 1995 et 1996 et ça marche, je le répète. Cela permet d'enrichir la croissance en emplois. Une aide au financement qui se met en place puisque la Banque de développement des PME sera opérationnelle dans les tout prochains jours. Il nous faut faire plus pour les PME, plus pour la création d'entreprise, et dans ce domaine il ne suffit pas de distribuer des aides, il faut aussi évaluer la qualité des projets de façon que la mortalité d'entreprises ne soit pas aussi élevée que la natalité d'entreprises et nous vous ferons des propositions en ce sens. Il faut aussi aider nos PME à l'exportation et l'un des moyens les plus efficaces de les y aider c'est de permettre aux jeunes Français et aux jeunes Françaises d'aller travailler à l'étranger. Nous avons dans ce domaine un retard considérable par rapport à ce qui existe dans beaucoup des pays comparables d'Europe. Aider les PME, ce sera aussi réformer le code des marchés publics, et nous vous ferons des propositions en ce sens, de façon que les collectivités publiques puissent acheter mieux sans être toujours paralysées par des règles trop rigides. Il faut aussi que les entreprises en général et les PME en particulier, disposent d'un cadre juridique clair, modernisé, efficace, et c'est la raison pour laquelle, sur la base des travaux parlementaires qui ont été effectués depuis plusieurs mois, je vous proposerai, en 1997, une réforme ambitieuse du droit des sociétés.


Aider les PME, développer aussi les emplois de proximité, deuxième manière d'enrichir la croissance en emplois. Nous avons fait dans ce domaine beaucoup : les emplois de ville, les contrats initiative-emploi qui ont été ouverts aux jeunes sans qualification. Il faut aller de l'avant et le 1er janvier prochain, nous irons de l'avant en concrétisant l'un des engagements du Président de la République pendant sa campagne électorale, je veux parler de la prestation-autonomie qui commencera à se mettre en place. Toutes les expériences qui ont été faites sur ce sujet montrent que pour quatre personnes âgées dépendantes, prises en charge par la collectivité, on crée un emploi à temps plein. Ce sera donc une mesure puissante pour aider à la création d'emplois de proximité.


Dans le même esprit, la loi de cohésion sociale qui vient d'être transmise au Conseil économique et social - et j'y reviendrai - qui est un projet de loi d'une très grande ambition, prévoit la création de 300 000 emplois d'initiative locale en cinq ans pour réaliser, là aussi, un engagement que nous avions pris et qui consiste à mobiliser l'argent pour payer des jeunes en difficulté afin qu'ils travaillent plutôt que de les enfermer dans la prison de l'assistance où ils se trouvent trop longtemps aujourd'hui cantonnés.


Enrichir la croissance en emplois c'est aussi favoriser le temps choisi, aménager le temps de travail, le réduire, on connaît le débat, on sait en tout cas ce qu'il ne faut pas faire, on sait les erreurs qu'il ne faut pas commettre puisqu'on les a déjà commises il y a quelques années. Il ne faut pas, comme dit le Président de la République, de prêt-à-porter, mais du surmesure et c'est dans cet esprit-là que nous poursuivrons dans la voie de la promotion du temps choisi. C'est la philosophie qui inspire le projet de loi que vous avez voté récemment, projet de loi sur l'aménagement et la réduction du temps de travail adopté à l'initiative de la majorité parlementaire. Et je peux vous dire, comme le confirmait tout à l'heure Monsieur Barrot, que l'ensemble du dispositif qui va permettre à cette loi de donner ses premiers effets est désormais opérationnel. Il faut, là encore, aller plus loin et ce sera l'objet du rendez-vous que nous nous sommes fixé, partenaires sociaux et Gouvernement sur la réduction du temps de travail avant la fin de cette année.


Des PME davantage aidées ; le temps choisi encouragé ; les emplois de proximité développés, enfin amplifier l'alternance et les efforts que nous avons faits pour insérer les jeunes dans la vie de travail. L'apprentissage a été réformé et rénové, 400 000 apprentis aujourd'hui existent dans notre pays. Il faut aller plus loin et cela sera l'un des axes forts de la réforme de l'Education nationale, dont les principes et les objectifs ont été fixés après une très large concertation, qui a abouti à un accord général de la communauté universitaire. Il y a là une grande ambition, peut-être la plus grande ambition du Gouvernement pour les années qui viennent et qui commence à se mettre en oeuvre pour 1997, avec un budget de l'Education nationale qui augmente contrairement à la majorité des autres budgets. Je voudrais même souligner que le budget de l'Enseignement supérieur qui vous est proposé est en augmentation de plus de 5 % l'année prochaine, ce qui, compte tenu de la dureté des temps, marque bien la priorité que nous voulons réserver à l'éducation de nos jeunes.


Voilà ce que nous avons entrepris et, tout en écoutant bien sûr avec beaucoup d'attention les avis et les conseils qui nous demandent d'aller plus loin et plus fort, je n'ai pas entendu de changements d'orientation qui nous permettent d'espérer de meilleures réponses à ce problème du chômage que celles qui ont été données dans le passé ou que celles que nous nous sommes efforcés de donner. Mais une nouvelle mobilisation est nécessaire, j'en ai bien conscience. Les derniers chiffres du chômage sont inacceptables et je l'ai déjà dit devant vous. Le Gouvernement est donc ouvert à toute initiative et à toute proposition nouvelles. Nous essaierons tout pour nous battre contre ce fléau, et je les attends. Mais tout n'incombe pas aux pouvoirs publics dans ce domaine. Tous les acteurs de la société française doivent se mobiliser, les collectivités décentralisées : vous savez que c'est dans cet esprit que j'ai proposé aux régions de signer avec l'Etat et les partenaires sociaux des programmes régionaux d'emplois pour les jeunes qui ont été conclus au mois de juillet dernier, qui vont donner leurs effets. Il faut là-aussi aller plus loin, jusqu'au niveau départemental, jusqu'au niveau municipal. J'ai la conviction qu'un effort supplémentaire de décentralisation et de déconcentration devrait nous permettre de faire des maires de véritables chefs de guerre contre le chômage et pour l'emploi.


Mobiliser aussi nos entreprises. Je leur ai proposé il y a plusieurs mois un devoir national d'insertion, et j'avoue que parfois il m'arrive de me tourner vers elles pour savoir à quel rythme progresse ce devoir national d'insertion qui est le seul à même de concrétiser ce que nous disait Jacques Chirac il y a peu de temps : que chaque jeune en France, à la fin de ses études, ait droit à une formation, à un stage, à une insertion, à un emploi. En tout cas, dans ce domaine de la lutte pour l'emploi et contre le chômage, une conviction s'impose de plus en plus : il faut agir au plus près du terrain en décentralisant et en déconcentrant. Je souhaite donc élaborer avec les élus et les entrepreneurs qui l'accepteront de véritables plans d'actions décentralisées pour l'emploi, et notamment pour l'emploi des jeunes, partout en France, en métropole comme dans la France d'outre-mer.


Deuxième grande orientation, dans cette période de mutation que j'évoquais tout à l'heure, il nous faut entreprendre aujourd'hui de bâtir une nouvelle démocratie pour le citoyen de l'an 2000. A chaque période de son histoire, où la France a vécu de profondes mutations, elle a su renouveler le pacte social qui unit ses citoyens. Certes, les idéaux républicains fondamentaux sont d'une vivante actualité : liberté, égalité, fraternité. La montée des discours et des comportements racistes, antisémites et xénophobes sur notre sol nous appelle à nous mobiliser pour les défendre. Et pour ma part, je ne me laisserai pas intimider. Je continuerai à parler et à agir comme me le dicte ma conscience. Et c'est dans cet esprit que je vous soumettrai les améliorations législatives qui me paraîtront nécessaires pour que la France reste fidèle à ses valeurs essentielles. Chacun, naturellement, se déterminera selon ses convictions. Mais dans un monde qui change si profondément, il nous faut aussi faire preuve d'imagination et d'innovation. Une nouvelle citoyenneté, avec ses nouveaux droits - et ses nouveaux devoirs - doit se construire pour accueillir le XXIème siècle qui s'approche. Et j'aimerais que nous y réfléchissions ensemble, que nous y travaillions ensemble.


Quelles sont aujourd'hui, telles qu'on peut les déceler, les aspirations de nos concitoyens ? La nouvelle démocratie, c'est d'abord, je crois, la recherche d'un nouveau mode de relations avec l'Etat, un Etat qui doit être plus simple, plus transparent, plus proche. Nous avons élaboré un projet de loi sur les relations entre les administrations et les citoyens qui vous sera prochainement soumis et qui comporte bien des mesures novatrices, notamment dans le déroulement des procédures administratives. J'ai demandé également à l'ensemble des membres du Gouvernement de préparer des mesures de simplification concrètes - nous y avions travaillé cet été lors du séminaire gouvernemental - et je les annoncerai quand elles seront opérationnelles, au guichet de chaque administration concernée. Dans le même esprit, j'installerai bientôt la Commission nationale du débat public qui permettra d'associer les Françaises et les Français à tous les grands choix d'infrastructures comme nous l'avons fait à propos du canal Rhin-Rhône. Et puis, la réforme de l'Etat doit aller beaucoup plus loin sur le terrain de la déconcentration. Nous avons en France besoin d'un Etat fort, mais d'un Etat qui ne soit pas dans les ministères, d'un Etat qui soit sur le terrain. Et ce que je vous propose, c'est de réaliser dans les mois et les années qui viennent pour la déconcentration ce qui a été fait avec bonheur - et aussi erreurs - pour la décentralisation depuis le début des années 80. C'est une réforme majeure des structures de l'administration et de l'Etat qui est en cause.


La nouvelle démocratie, c'est aussi une nouvelle relation entre la justice et les citoyens. On voit bien aujourd'hui qu'il y a une exigence, un besoin, une aspiration à plus de sérénité, de rapidité, d'égalité dans le fonctionnement de la justice. C'est ce qui motive le projet de loi sur la détention provisoire qui vous est soumis, que vous êtes en train de discuter ou que vous allez discuter. Vous examinerez aussi un projet de loi modifiant la procédure de jugement en matière criminelle. Nous préparons, et cela ne se fera pas sans une très large concertation avec toutes les forces vives du pays, une réforme d'ensemble de la procédure pénale de façon que l'une des libertés fondamentales de la personne humaine qui est la présomption d'innocence soit effectivement assurée. Je pense qu'il faut aller là-encore plus loin et engager une grande réflexion sur la place et la responsabilité de la justice dans la société française, sur le point d'équilibre qu'il faut trouver entre, évidemment, la nécessaire protection des libertés individuelles et la non moins nécessaire autorité de l'Etat qui est garant de la cohésion sociale et de la cohésion nationale.


La nouvelle démocratie, ce peut être aussi une plus grande participation des citoyens à la prise de décisions, aussi bien au niveau national qu'au niveau local. Beaucoup d'entre vous, sur tous les rangs de cette assemblée, ont souhaité que soit ouvert le débat sur la modernisation de la vie publique. Je vais donc consulter dès la semaine prochaine les responsables des formations politiques qui sont représentées à l'Assemblée nationale et au Sénat pour recueillir leurs avis et leurs propositions sur quelques sujets qui ont trait à cette modernisation de la vie publique : la place des femmes et des jeunes dans la vie politique, le cumul des fonctions et le statut de l'élu, le rôle des fondations politiques, les modes de scrutin. Sur ces différents sujets, j'ai quelques certitudes personnelles, et j'ai plusieurs interrogations, celles, notamment, qui concernent les modes de scrutin où aucun projet n'a été arrêté par le Gouvernement. Mon intention est d'écouter pour apprécier s'il existe sur tel ou tel point une possibilité d'accord et naturellement, à ce moment-là, nous en parlerons ensemble.


La nouvelle démocratie, c'est aussi d'autres aspirations qui participent à ce besoin de citoyenneté renouvelée de nos compatriotes : le respect de l'environnement, le besoin d'engagement au service de la communauté - la vie associative se développe et vous savez que nous avons avec les associations un dialogue fructueux et régulier. C'est dans cet esprit que la réforme du service national, qui vous sera soumise très prochainement et qui comportera des mesures destinées à susciter dans la jeunesse de France un véritable volontariat. C'est aussi la recherche d'une responsabilité mieux partagée face à des défis comme la violence à l'école. C'est l'exigence de solidarité et de cohésion sociale, et je voudrais sur ce point, insister à nouveau sur l'importance du texte qui vous est soumis en matière de cohésion sociale. Il organise pour la première fois l'accès de tous aux droits de tous, qu'il s'agisse du droit à la santé en retransférant, par exemple, la tâche de lutte contre la tuberculose à l'Etat, parce que c'est redevenu un fléau national et donc une priorité nationale, ou bien en vous proposant une série d'innovations très fortes sur le droit au logement. Ce texte prévoit aussi d'intensifier la lutte contre l'illettrisme, qui touche près de 10 % de la population française aujourd'hui, et il repose tout entier sur la grande ambition que j'évoquais tout à l'heure à propos des contrats d'initiative locale, celle de transformer en salaire d'activité des prestations telles que le RMI ou l'allocation spéciale qui enferment jusqu'à présent leurs titulaires dans les barreaux d'une prison qui est l'assistance. Eh bien, c'est cela qu'il faut transformer en activant les dépenses passives.


La nouvelle démocratie, ce doit être enfin, à côté de l'aspiration à la cohésion sociale, l'aspiration nationale. Etre citoyen du XXIème siècle, c'est vivre de nouveaux droits - et de nouveaux devoirs. C'est aussi concilier la modernité, l'ouverture, la mondialisation, avec le besoin que nous éprouvons tous de nous ressourcer et de retrouver nos racines. On nous parle souvent du droit à la différence - et nous le respectons tous. Mais ne faut-il pas aussi respecter le droit à l'identité. Ce qui me conduit à dire un mot d'un sujet difficile, je le sais, passionnel, mais que nous n'avons pas le droit d'éluder, qui est celui de l'immigration. En la matière, la politique que je vous propose repose sur trois piliers. Tout d'abord, la fidélité de la France à sa tradition d'accueil et d'asile et donc à une politique d'intégration qui est généreuse et qui restera généreuse, parce que c'est notre conception de la solidarité au sein de la communauté nationale. Le deuxième pilier de cette politique de l'immigration, c'est un engagement de la France, qui est un engagement sans exemple sur la scène mondiale - je n'hésite pas à le dire -, pour le développement et la coopération. Nous sommes aujourd'hui le deuxième pays au monde, en valeur absolue - je ne parle pas en valeur relative par rapport à la population -, en valeur absolue, pour l'aide que nous apportons au développement, juste après le Japon, loin devant l'Allemagne, loin devant les Etats-Unis. Vous savez le combat que le Président de la République a mené pour cette cause, notamment à Lyon à l'occasion de la réunion du G7. Vous avez peut-être observé que lors des dernières réunions du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, les engagements pris à Lyon ont été concrétisés dans des décisions prises par la collectivité internationale et c'est un succès pour la France. Les pays d'Afrique, eux, le savent bien, si nous n'en avons pas, nous, toujours conscience.


Enfin, le troisième pilier de cette politique de l'immigration, c'est évidemment le refus de l'immigration illégale, car l'accepter, c'est miner tout ce que nous faisons par ailleurs pour rester fidèles à notre tradition d'accueil et d'asile. C'est pourquoi, afin de remédier aux lacunes et aux incohérences de notre législation en ce domaine, le Gouvernement vous proposera deux projets de loi, l'un pour mieux lutter contre le travail clandestin qui sera présenté par le ministre du Travail et des Affaires sociales, l'autre pour modifier l'ordonnance du 2 novembre 1945 relative aux conditions d'entrée et de séjour des étrangers en France qui vous sera présenté par le ministre de l'Intérieur.


Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les députés, mobiliser la nation toute entière pour l'emploi, à commencer par l'emploi des jeunes, et le faire au plus près du terrain, commencer à bâtir une nouvelle démocratie pour le citoyen de l'an 2000, un citoyen plus épanoui dans ses droits et plus conscient de ses devoirs, telles sont les deux lignes de force du projet que je vous propose de réaliser ensemble.


Pour aller de l'avant, il faut remplir au moins deux conditions supplémentaires. Il faut d'abord entraîner les Français. Ils nous disent aujourd'hui leurs attentes, leurs impatiences, leurs déceptions, leur mécontentement, et nous les comprenons. Mais ils gardent, comme toujours, de la mesure et du bon sens. Et je suis d'ailleurs frappé du décalage qui existe souvent entre la sinistrose de ce que l'un de mes prédécesseurs appelait le " microcosme ", et le réalisme courageux de nos concitoyens sur le terrain, qui ne réagissent pas toujours comme on l'entend dire ici ou là.


Les Français n'ont pas oublié par où notre pays est passé depuis quinze ans. Ils comprennent que son rétablissement demande des efforts et du temps. Ils l'acceptent avec lucidité car ils savent que ni l'archaïsme des uns ni l'extrémisme des autres ne fournit d'alternative sérieuse. Ils redoutent parfois les changements et les réformes dont ils voient, en même temps, la nécessité. Les Français sont au total un peuple attachant et sage. Notre responsabilité, notre mission, c'est de leur montrer le sens de ce que nous les convions à faire, c'est de les convaincre que les sacrifices demandés vont porter leurs fruits. La tâche est rude aujourd'hui. Je le sais parce que les résultats ne sont pas encore au rendez-vous. Faut-il pour autant lâcher prise, au moment où, j'en suis sûr, nous nous rapprochons de l'objectif ? Tel est le choix devant lequel se trouve maintenant placé chacun d'entre nous, chacun et chacune d'entre vous. Pour ma part, je crois de toutes mes forces que la persévérance paiera et que 1997 sera une année d'amélioration.


Donner du sens à ce que nous faisons, c'est aussi expliquer que le bien-être matériel n'est pas seul en cause mais qu'il y va aussi de nos valeurs républicaines : la liberté que menacent à la fois la complexité d'un monde de plus en plus bureaucratique et le sectarisme des extrêmes ; l'égalité qui ne doit pas brider l'esprit d'entreprise et l'esprit de conquête mais leur permettre de s'épanouir en chacune et chacun de nous, avec des chances égales ; la fraternité qui n'est pas l'assistance démotivante mais la solidarité entre personnes responsables, la tolérance, la générosité, l'harmonie et le respect de la vie familiale, l'affirmation du sentiment national dans le respect de toute personne humaine. Nous avons besoin, plus que jamais, dans un monde sans frontières et apparemment sans règles du jeu, de retrouver les fondements de la morale républicaine et le sens de quelques grands idéaux tout simple, mais que je crois pour ma part immortels. J'ai dit liberté, égalité, fraternité ; on peut ajouter responsabilité, goût du travail, respect d'autrui, sentiment familial, amour de la paix, amour de la France.


De tout cela, nous devons être nous mêmes convaincus si nous voulons convaincre les Français. Leur donner confiance, telle est précisément la deuxième condition de la réussite, et voilà pourquoi je vous ai invité, Mesdames et Messieurs les députés, à faire acte de solidarité et de confiance dans une procédure qui est solennelle et qui implique un engagement personnel, comme je l'ai dit, de l'esprit et du c¿ur. Confiance dans la politique que, sous l'impulsion du Président de la République, mène votre Gouvernement ; confiance en vous-mêmes et en nous-mêmes, en notre capacité à convaincre les Français que nous leur montrons le bon chemin ; confiance surtout en la France et en son peuple dans sa lucidité, dans son courage, dans sa ténacité, dans sa générosité. Et c'est pour que s'exprime clairement, sans ambiguïtés et sans arrière-pensées, cette confiance, Mesdames et Messieurs les députés, qu'après y avoir été autorisé par le Conseil des ministres, j'ai l'honneur d'engager devant vous la responsabilité du Gouvernement, au titre de l'article 49 premier alinéa de la Constitution, sur la déclaration de politique générale que je viens de prononcer.

(Source http://www.archives.premier-ministre.gouv.fr, le 15 mai 2002)

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