Déclaration de M. Jean Arthuis, ministre de l'économie et des finances, sur la notion de défense économique et la politique en matière d'intelligence économique, Paris le 3 février 1997. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Déclaration de M. Jean Arthuis, ministre de l'économie et des finances, sur la notion de défense économique et la politique en matière d'intelligence économique, Paris le 3 février 1997.

Personnalité, fonction : ARTHUIS Jean.

FRANCE. Ministre de l'économie et des finances

Circonstances : Conférence intitulée "L'économie française, les enjeux de la défense", l'Institut des Hautes études de la défense nationale (IHEDN) à Paris le 3 février 1997.

ti : Mon général,
Monsieur le Préfet,
Mesdames et Messieurs,
Chers Camarades,


C'est avec un grand plaisir que j'interviens ce matin devant la 49e promotion de l'Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale. D'abord comme ministre de l'Économie et des Finances, puisque vous le savez, j'exerce une responsabilité de coordination de la Défense économique de la France mais également comme ancien auditeur. J'étais en effet sur les bancs de cet amphithéâtre il y a quelques années et j'y ai trouvé, comme vous je le pense, un environnement et une matière favorable à une réflexion stimulante sur les questions de Défense. Personne plus que moi n'est conscient du rôle de l'IHEDN dans la diffusion de l'esprit de défense au sein de la société.

L'année qui vient de débuter est décisive à plus d'un titre. Elle est décisive pour la réussite de la politique engagée par le Gouvernement depuis l'élection du Président de la République ; elle est décisive car nous franchirons cette année une étape déterminante vers notre rendez-vous avec l'euro, et je n'oublie pas qu'elle est décisive pour l'IHEDN. Avant l'été, l'Institut aura évolué vers le statut d'Établissement public administratif et il deviendra, au 1er janvier 1998 pleinement opérationnel sous cette forme.

J'ai conscience de l'effort accompli par les cadres de l'Institut pour faire aboutir cette réforme et je voudrais les en remercier. Elle doit permettre une efficacité accrue dans l'accomplissement des missions de l'Institut et en favoriser le développement par la mise en oeuvre de nouvelles formes d'enseignement auprès de publics spécifiques ou par une accentuation des partenariats et des échanges internationaux.

Par ailleurs, saisi par son directeur qui m'a fait valoir la diminution des moyens financiers prévus par la loi en 1997 pour l'Institut, j'ai demandé à mes services d'en tenir compte dans la phase d'exécution du budget.

Comment peut-on concevoir aujourd'hui la défense économique de la France ?

Aucune menace militaire n'apparaît envisageable entre les grands ensembles politiques malgré de multiples conflits régionaux. L'heure est à la coopération militaire entre Etats, à la réflexion commune. Ainsi le texte signé le 17 décembre dernier à Nuremberg par le Président de la République et le Chancelier Helmut KOHL sur le concept franco-allemand de défense consacre une longue tradition de travail en commun : la relance de l'UEO en 1984, l'annonce de la consultation franco-allemande sur l'emploi des armes nucléaires préstratégiques par le Président de la République en 1987, la création de la brigade franco-allemande en 1988, l'Eurocorps en 1992, pour ne citer que ces quelques exemples.

Bénéficiant d'une accélération soudaine, notamment du fait de la chute du communisme soviétique et de l'émergence de nouvelles technologies de communications, l'économie libérale s'est mondialisée.

Outre les tensions et les déchirements sanglants qui prennent la forme de guerres civiles, d'affrontements ethniques ou religieux, les conflits se sont dès lors déplacés sur le terrain de l'économie, devenue champ de manoeuvre des antagonismes commerciaux.

Les firmes multinationales, organisées selon une logique de réseaux et parfois soutenues par leur Gouvernement dans un véritable activisme commercial et industriel - je pense aux États-Unis et au Japon -, ont désormais des stratégies planétaires, dopées par l'ouverture des frontières et la libéralisation des échanges. Les relations croisées qu'elles établissent peuvent leur conférer une position dominante et créer des risques de dépendance technologique accrue des entreprises ou des Etats qui n'y sont pas associés. En dernier ressort, on peut assister à la prise de contrôle de secteur jugés stratégiques et à l'élimination d'opérateurs nationaux.

Nous vivons désormais dans un monde totalement interdépendant dans lequel les notions de territoire, de Nation et d'Etat ont moins de force qu'auparavant. Le citoyen peut parfois se demander si le politique a encore prise sur ce qui conditionne sa vie quotidienne, sa sécurité, la cohésion sociale et la solidarité collective.

Que font les pouvoirs publics nationaux - dont la marge de manoeuvre se réduit - pour relever ces défis ?

En observant nos partenaires-compétiteurs, nous constatons qu'ils s'organisent collectivement pour augmenter leur performance économique globale. Les pouvoirs publics nationaux - à l'image de ceux des Etats-Unis et du Japon - s'engagent radicalement aux côtés des entreprises nationales dans la conquête de marchés extérieurs. Ils renforcent leur arsenal législatif - loi d'Amato, loi Cohen aux Etats-Unis- contre les compagnies étrangères tout en assurant de manière concertée la promotion de leurs intérêts au sein des organisations internationales.

Ainsi le concept de géo-économie a remplacé celui, devenu désuet, de géostratégie. Plus une économie est compétitive, moins elle subit de contraintes extérieures. La santé économique d'une nation conditionne aujourd'hui directement son rang sur la scène internationale, son autonomie dans le choix de ses politiques, son indépendance. Et puisque l'économie est au service de l'homme, la santé économique d'un pays garantit sa cohésion sociale.

C'est cette idée qui a guidé l'action que je mène au sein du Gouvernement. Elle se concrétise autour de trois axes.

*Le premier est celui de la libération des énergies productives par la redéfinition du rôle et de la place de l'Etat dans l'économie.
*Le deuxième est la promotion de nos intérêts sur la scène européenne et au plan international.
*Le troisième est la modernisation de l'Etat pour mieux promouvoir nos intérêts nationaux, ce qui implique notamment la promotion du concept d'intelligence économique.

Libérer les énergies productives, c'est en premier lieu réduire les prélèvements publics. Le constat est malheureusement bien connu. Avec des prélèvements obligatoires qui approchent 45 % du PIB, la France est l'un des pays industrialisés qui assèche le plus son économie productive.

L'action du Gouvernement est aujourd'hui sans équivoque avec à la fois la grande réforme de l'impôt sur le revenu qui sera réduit d'un quart en cinq ans, et le plan de régulation du système de santé destiné à stabiliser les cotisations sociales. Mais le plus important est que cet engagement de réduction des prélèvements est crédibilisé par notre politique de baisse de la dépense publique.

Le budget qui a été voté il y a quelques semaines, est le premier sous la Ve République à faire reculer la dépense publique en francs constants. C'est une révolution dont je souhaiterais que l'on ait bien conscience aujourd'hui.

Libérer les énergies productives, c'est aussi canaliser les ressources financières vers les entreprises. La baisse historique des taux d'intérêts que nous avons connue depuis maintenant plus d'un an est évidemment le meilleur moyen d'y parvenir. Dois-je vous rappeler que les taux à court terme sont à leur plus bas niveau depuis vingt-cinq ans et que les taux à long terme sont aujourd'hui au voisinage de leur plus bas niveau depuis trente-cinq ans ?

La politique de redressement des finances publiques a largement contribué à cette amélioration des conditions monétaires. Ceci montre que les efforts engagés portent leurs fruits.

Le deuxième axe de notre politique est la promotion de nos intérêts sur la scène européenne et au plan international. Nos résultats en matière de commerce extérieur montrent qu'il existe un savoir-faire français que l'on peut exploiter. Avec 120 milliards de francs d'excédent commercial en 1996 - 80 à 90 milliards de francs si l'on tient compte des échanges avec les DOM - nous avons atteint un record historique qui nous place au deuxième rang mondial pour les produits agricoles et les services, et au quatrième rang pour les produits manufacturés. Aujourd'hui, près du quart de la population active française travaille pour l'exportation.

La monnaie unique va nous permettre de creuser notre avantage. Elle est une bouffée d'oxygène considérable pour les entreprises, en particulier celles qui commercent avec l'étranger.

Avec l'euro, les entreprises n'auront plus à supporter de risques de change puisque leurs ventes seront libellées dans la monnaie avec laquelle elles paient leurs salariés et leurs fournisseurs. C'est un avantage compétitif important par rapport aux entreprises implantées hors d'Europe.

A partir du 1er janvier 1999, avec l'euro, 92 % de notre PIB marchand sera à l'abri des fluctuations de change. C'est un avantage considérable.

Quant à nos échanges avec les autres pays, l'euro, qui a vocation à devenir rapidement une grande monnaie de réserve internationale, permettra qu'ils soient fondés sur des niveaux de parités reflétant mieux les données économiques véritables de chacun. L'euro, c'est la fin des fluctuations monétaires qui pénalisent nos entreprises par rapport à leurs concurrentes étrangères.

Vous l'aurez compris, la préparation de l'euro est l'une de mes toutes premières priorités. Le récent conseil de Dublin est à ce sujet une grande réussite pour l'Europe, à laquelle la France a su apporter une contribution décisive.

Qu'on en juge : le SME bis disciplinera les relations de l'euro avec les autres monnaies européennes n'ayant pas encore rejoint le premier cercle ; le pacte de stabilité et de croissance, véritable règlement de copropriété de l'euro, permettra d'éviter qu'un pays conduise une politique laxiste au détriment des autres ; enfin, nos partenaires se rallient peu à peu à l'idée d'un Conseil de stabilité et de croissance, instance informelle chargée de permettre aux pays disposant de l'euro de mieux coordonner leurs politiques économiques.

Troisième axe de travail, moderniser l'Etat pour le mettre au service de nos intérêts nationaux. Le Premier ministre m'a confié, dès mon entrée au Gouvernement comme Ministre du développement économique et du Plan, la présidence du Comité pour la Compétitivité et la Sécurité économique. Composé d'industriels, de financiers, de scientifiques et de représentants des entreprises, le CCSE - dont le secrétariat est assuré par le Secrétariat Général de la Défense Nationale - est chargé d'éclairer le Gouvernement quant à la politique à mener en matière d'intelligence économique.

Au service des entreprises, l'intelligence économique doit permettre la mise à disposition et l'appropriation de l'information utile à leur développement. C'est le sens de la réalisation du serveur Internet du Ministère de l'Economie et des Finances qui permet, par exemple, aux entreprises de rentrer en contact direct avec les postes d'expansion économique du monde entier et d'obtenir les informations de base concernant les conditions d'exportation dans le pays souhaité.

Utilisée comme levier de la réforme et de la modernisation de l'Etat, l'intelligence économique favorise la définition de politiques, de stratégies, la mise en cohérence, le développement d'outils, de modes d'organisation et de travail au sein du Gouvernement et de l'administration visant à augmenter la performance de la France notamment par une meilleure circulation de l'information et une collaboration plus fréquente.

Ainsi l'opération d'intelligence économique que j'ai lancée l'été dernier sur quatre pays - la Chine, la Malaisie, la Corée et le Brésil - a permis aux conseillers commerciaux de mieux mobiliser la communauté française locale et aux administrations centrales d'engager une collaboration approfondie sur ces pays. Le dernier maillon de cette opération dans quatre régions de France permettra d'identifier, de former et d'accompagner les entreprises dont les produits correspondent aux marchés cibles.

Le Comité pour la Compétitivité et la Sécurité économique a remis il y a quelques semaines au Premier ministre une série de propositions relevant de ces domaines. Si le Premier ministre choisit de les approuver et de les mettre en oeuvre, nous pourrons mieux encore accompagner les entreprises françaises dans la conquête de contrats stratégiques, par une capacité à anticiper retrouvée, par une meilleure circulation de l'information, et par une collaboration accrue entre administrations. Il nous sera notamment possible d'envisager une stratégie accentuée de pénétration des organisations internationales clés, pour la promotion de nos intérêts économiques.

L'Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale a lancé au cours de l'année passée une formation consacrée à l'intelligence économique. Il s'agit d'un concept parfaitement adapté aux défis que la compétition internationale nous amène à relever. Aux côtés d'autres acteurs, car nul ne peut prétendre au monopole de l'intelligence économique, je souhaite que l'Institut poursuive cette sensibilisation. Je travaille, pour ma part, à la préparation d'une manifestation d'envergure impliquant tous les représentants de la communauté nationale sur ce thème.

Comment peut-on concevoir aujourd'hui la défense économique de la France ? Tel était le point de départ de mon intervention. Je suis convaincu que l'essentiel des propos que j'ai tenus devant vous relève bien d'un concept renouvelé de défense économique.


Les textes qui définissent aujourd'hui la responsabilité et les missions du Ministre de l'Economie et des Finances sont historiquement datés. En trente-cinq ans, l'environnement de notre pays a considérablement évolué. En 1997, assurer la défense économique de la France, ce n'est plus seulement garantir la production, la réunion, l'utilisation des différentes catégories de ressources ou réévaluer leurs plans de répartition. Nous devons aujourd'hui repenser le concept de défense économique nationale. Avant tout travail interministériel qu'il appartiendra au Secrétariat Général de la Défense Nationale de mener le cas échéant, j'ai décidé d'engager une réflexion sur ce thème en demandant au Commissariat Général du Plan de préciser le champ de la défense économique de la France, dans un contexte de guerre économique et de construction européenne.

Auditeurs de la 49e promotion, vous venez d'horizons divers et vous montrez par votre présence votre attachement à l'idée de défense. Je souhaiterais vous associer à ce travail et recueillir vos réflexions. Puis-je vous demander de me communiquer le fruit de vos travaux pour la fin de cet hiver ? Votre contribution marquera, j'en ai la conviction, le printemps de l'intelligence économique. D'avance, je veux vous en remercier.

Le Président de la République nous a montré le chemin à plusieurs reprises. Il y a un an presque jour pour jour, il souhaitait que l'esprit de conquête, celui qui a fait de la France la puissance économique, commerciale et financière que nous connaissons aujourd'hui, habite chacun d'entre nous.

C'est le sens de son engagement personnel dans le soutien aux entreprises françaises sur tous les marchés du monde. La mondialisation est une chance pour tous. Elle recèle des gisements d'emplois très importants pour les jeunes Français et représente une chance unique pour notre économie.

Ce que sera notre pays demain dépend de la capacité de chacun d'entre nous à vivre et faire vivre un véritable patriotisme économique. Ce sera votre mission au sein de la société civile comme au sein des Armées.

Il nous appartient de démontrer avec cohérence et conviction que nous sommes capables de préserver la force et la cohésion de notre communauté nationale tout en ouvrant largement notre économie au monde. L'esprit de défense et l'aptitude à la réforme doivent être exaltés et cultivés avec une farouche détermination.

Je vous remercie de votre attention.

(source http://www.minefi.gouv.fr, le 1 août 2002)

Rechercher