Déclaration de M. Lionel Jospin, Premier ministre, sur le cinquantenaire de la naissance de l'Etat d'Israel, le procès de M. Maurice Papon, la politique de l'immigration, la lutte contre le racisme et l'antisémitisme, et la situation au Proche Orient, Paris le 29 novembre 1997. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Lionel Jospin, Premier ministre, sur le cinquantenaire de la naissance de l'Etat d'Israel, le procès de M. Maurice Papon, la politique de l'immigration, la lutte contre le racisme et l'antisémitisme, et la situation au Proche Orient, Paris le 29 novembre 1997.

Personnalité, fonction : JOSPIN Lionel.

FRANCE. Premier ministre

Circonstances : Diner du Conseil Représentatif des Institutions Juives de France (CRIF), le 29 novembre 1997

ti : Monsieur le Président,

Madame et Messieurs les Ministres,
Mesdames, Messieurs,

Participer au dîner du Conseil Représentatif des Institutions Juives de France est pour moi un honneur et un plaisir.

En raison, tout d'abord, de la sympathie et du respect que j'éprouve pour votre institution : nombreux sont ici les amis que je me réjouis de retrouver.

Ensuite, parce que, venu souvent, et encore l'an passé, au dîner du CRIF, je suis heureux de m'inscrire dans la continuité républicaine des Premiers ministres que vous avez successivement conviés depuis 1985 à cette table et à cette tribune.

Enfin, parce que cette année, comme vous l'avez souligné, nous célébrons le cinquantenaire d'un événement considérable -la naissance de l'Etat d'Israël. Nous saluons également la mémoire de deux personnages historiques, Itzhak RABIN et Anouar El SADATE, disparus respectivement il y a deux ans et seize ans.

En France, l'année 1998 sera riche de célébrations significatives : le quatre centième anniversaire de l'Edit de Nantes, témoignage de tolérance -vertu essentielle portée par notre pays, mais vertu fragile comme l'a montré la révocation ultérieure de cet édit- ; le cent cinquantième anniversaire de l'abolition de l'esclavage qui nous rappelle aussi que la dignité de tous les hommes a tardé à être reconnue ; le cinquantième anniversaire de la déclaration universelle des droits de l'homme, événement qui dépasse bien évidemment notre pays -mais ce n'est pas dans cette enceinte que j'ai besoin de souligner le rôle éminent joué dans sa rédaction par René CASSIN.

Si je suis, comme vous, sensible à l'oeuvre et au travail de mémoire, c'est parce que je crois profondément que l'identité collective se forge, pour le meilleur comme pour le pire, dans ces temps forts qui ont marqué notre histoire.

Tout cela m'invite à placer mon intervention sous le signe de l'Histoire. Celle d'Israël, que nous voulons ensemble célébrer (I). Celle, également, que notre pays exhume actuellement de la pénombre de l'oubli (II). Celle, enfin, qui se construit mais parfois aussi se déconstruit, jour après jour, au Proche-Orient (III).


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Le 29 novembre 1947, il y a donc 50 ans jour pour jour, le Conseil de Sécurité de l'ONU votait une résolution mettant fin au mandat exercé par les Britanniques sur la Palestine et engageant la création de deux Etats.

Vous l'avez dit, Monsieur le Président : parce que les Etats voisins, sur le moment, choisirent de dire " non ", alors qu'il fallait dire " oui " ou, à tout le moins, " pourquoi pas ? ", cette date historique ouvrit une période au cours de laquelle les armes, et non les hommes, eurent trop souvent la parole.

Représentant l'aboutissement des efforts entrepris au siècle dernier par Théodore HERZL, cet événement, auquel la France apporta son soutien par son vote à l'ONU, revêtait une valeur particulière pour tous les juifs d'Europe qui avaient échappé à l'horreur de la Shoah. La naissance de l'Etat d'Israël, en concrétisant son rêve d'indépendance, offrait enfin au peuple juif le socle de sa sécurité, de sa prospérité économique et de son épanouissement culturel.

La France s'associera à cette année de célébrations. Dès le 23 décembre de cette année, à l'orée de ces commémorations, j'organiserai à l'Hôtel de Matignon une réception à l'occasion de laquelle j'essaierai d'en marquer le sens et la portée. Une semaine franco-israélienne, notamment, sera organisée. Je forme le voeu que ces manifestations concourent au souvenir, mais également au partage.


Au souvenir, bien sûr : déjà, le 11 juillet dernier la République rappelait le courage de ceux qui, il y a cinquante ans, oeuvrèrent au départ de l'EXODUS, dont la terrible odyssée cristallisa les volontés et permit le vote de la résolution du 29 novembre 1947.

Au partage, également : si ce cinquantenaire émeut tout particulièrement nos concitoyens de confession juive, je souhaite qu'il contribue à une meilleure connaissance d'Israël chez tous les Français. Comment ne pas regretter, en effet, que la société israélienne, riche de sa culture, forte de ses succès technologiques et industriels, soit aussi peu familière à nombre de nos compatriotes ? C'est pourquoi je me réjouis que, dès 1998, grâce à l'action conjointe de la ville de Paris et de l'Etat, le Musée d'Art et d'Histoire du Judaïsme ouvre ses portes dans le très bel Hôtel Saint Aignan, mettant un patrimoine profondément ancré dans notre histoire nationale.


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Mais l'Histoire resurgit même lorsqu'elle n'est pas convoquée : le procès de Maurice Papon, qui s'est ouvert le 8 octobre dernier à Bordeaux, en témoigne.

L'ordonnance de renvoi du 18 septembre 1996 impute à l'ancien secrétaire général de la préfecture de Gironde la déportation de 1.484 personnes, hommes, femmes, enfants. Déportés, parce que juifs.


Ces faits, terribles, ont conduit le ministère public à renvoyer M. Papon devant la Cour d'Assises pour complicité de crimes contre l'Humanité.

Trop longtemps empêchée, la justice suit désormais son cours.

Je l'ai dit à l'Assemblée Nationale : ce procès est celui d'un homme. Il doit le rester. Mais il est l'occasion de faire la lumière sur les forfaits d'une administration complaisante, sur les crimes d'un régime illégitime, sur les infamies d'un Etat dévoyé.

Comme vous, je constate que ce procès s'accompagne d'un retour en force du souvenir, dont la portée dépasse de beaucoup la salle des Assises du palais de justice de Bordeaux. Vous avez mentionné la déclaration des Évêques de France ; l'on pourrait également faire référence aux déclarations de certains ordres professionnels. Comme vous, je me réjouis de ce mouvement puissant, sincère et difficile, par lequel chacun fait, en conscience, l'examen de ses responsabilités. Je confirme aujourd'hui que je soutiendrai le projet d'agrandissement et d'aménagement du mémorial du Martyr juif inconnu à Paris ; j'ai demandé à Madame la ministre de la Culture et de la Communication de conduire la concertation interministérielle nécessaire pour déterminer les modalités de l'aide de l'Etat.

Aux historiens de prolonger par leur travaux ce mouvement de mémoire, afin de l'inscrire dans le livre de notre histoire commune. Pour servir ce devoir de mémoire, le Gouvernement a pris des engagements dont la mise en oeuvre suit désormais son cours. J'ai ainsi souhaité qu'avant même que ne soit adoptée une nouvelle législation, plus favorable aux recherches des historiens, l'accès aux archives de la période 1940-1945 soit facilitée. Je l'ai demandé aux ministres par une circulaire en date du 2 octobre 1997, parue au Journal Officiel de la République Française, qui est d'ores et déjà entrée en application. Pour la même raison, j'ai bien évidemment confirmé dans sa mission le groupe de travail sur la spoliation des bien des juifs de France, conduit par le Président MATTEOLI, qu'avait installé mon prédécesseur, Monsieur Alain JUPPÉ. J'ai également veillé à ce que les moyens d'investigation de la mission MATTEOLI soient renforcés. En saisissant la Commission Nationale Informatique et Libertés, afin que la mission MATTEOLI soit autorisée à collecter et à traiter des informations nominatives ; en mettant à sa disposition 35 personnes supplémentaires. Avant la fin de l'année, M. MATTEOLI me remettra un rapport d'étape.

Soyez assuré Monsieur le Président, que je vous tiendrai personnellement informé de l'avancement de ces travaux, comme je l'ai fait lors de notre entretien du 11 septembre dernier à l'Hôtel de Matignon.

Soyez surtout certain, Monsieur le Président, que mon Gouvernement met et mettra tout en oeuvre pour lutter contre les forces de haine que vous évoquiez. Comme vous, je suis inquiet, Monsieur le Président, de voir l'intolérance gagner des voix dans notre pays.

La seule réponse à cette progression est politique.

Depuis six mois, mon Gouvernement a affirmé et commence à conduire une politique que je souhaite inspirée par les valeurs de la République qui ont fait la grandeur de notre pays, tout en manifestant sa prise en compte des préoccupations des citoyens de notre pays, notamment en matière d'emploi et de sécurité.

La lutte contre l'insécurité -inégalité dont souffrent particulièrement les plus démunis d'entre nous ; l'action vigoureuse en faveur de l'emploi ; la priorité redonnée à l'école, creuset de notre République ; l'effort déployé pour parvenir à une politique de l'immigration ferme et digne : tout cela participe de cette ambition et témoigne de notre attachement à une France plus juste mais aussi plus unie. Les différences de sensibilité, l'affirmation de cultures différentes n'appauvrissent pas un pays, elles l'enrichissent. Voilà pourquoi, déjà lorsque j'étais ministre de l'Education Nationale, j'avais plaidé pour une laïcité tolérante : l'absolue neutralité des services publics ne doit pas interdire à chacun d'exprimer sa foi et ses convictions, dès lors qu'il le fait sans agressivité et sans prosélytisme. Cette position a été confirmé à plusieurs reprises -et encore récemment- par le Conseil d'Etat. Elle manifestait alors notre confiance dans la capacité d'accueil et d'ouverture de la France, tout comme le fait aujourd'hui le projet de loi présenté par Elisabeth GUIGOU -que je salue- sur l'acquisition de la nationalité française.

Dans le combat contre l'extrême-droite, le Gouvernement, vous le voyez, a pris ses responsabilités. A l'opposition, il revient de ne pas succomber à la tentation mortelle d'alliances électorales perverses qui ruineraient son projet politique et la compromettraient irrémédiablement.

A la majorité incombe le devoir de ne jouer en rien avec les thèmes qui nourrissent l'extrémisme. Croyez que j'y suis tout à fait attentif ! A chaque citoyen également de prendre sa part -à sa mesure- dans la lutte pour la République et pour la démocratie.

Le Conseil Représentatif des Institutions Juives de France est un gardien de la mémoire, de cette mémoire que je veux partagée par nos concitoyens et qui doit, vivante et vigilante, inspirer notre lutte contre le racisme, contre l'antisémitisme, contre la haine qu'instille l'extrême-droite.

Mais un autre rôle lui revient. Celui, conforme à l'éthique de responsabilité qui est la vôtre, de peser de tout son poids sur l'Histoire à venir, celle qui se fait sous nos yeux, celle dont nos enfants nous attribueront la responsabilité.

En ce jour placé sous la signe de l'Histoire, je souhaite évoquer celle qui se construit actuellement au Proche-Orient.

Vous avez rappelé, Monsieur le Président, le geste héroïque du Président SADATE, venu il y a exactement vingt ans briser à Jérusalem le mur de la haine. Ce geste indiquait aux yeux du monde entier que la guerre n'était pas inscrite dans le destin des pays arabes et d'Israël, que la paix était possible, que le courage et la lucidité politiques étaient présents des deux côtés, également porteurs de promesses.

Je m'associe plus personnellement encore -parce que je le connaissais bien- à l'hommage que vous avez rendu à Itzhak RABIN. Tout comme Anouar EL SADATE, il a payé son courage et sa lucidité de sa vie.


Tous deux sont morts non sous les balles de l'ennemi d'hier qu'ils avaient combattu avec détermination, mais victimes de la haine et du fanatisme nés dans leur propre camp.

Leur sacrifice ne doit pas être inutile. Ils ont montré la voie à suivre : le long, chaotique et douloureux chemin de la réconciliation.

L'Europe sait combien choisir la paix est difficile. Des générations d'hommes s'y sont épuisés, depuis Jean JAURES qui en paya lui-même le prix. Sur notre continent où se sont lancées tant d'insultes, où se sont fourbies tant d'armes, où se sont engagés tant de combats, triomphent aujourd'hui la coopération et la confiance. Là où sévissait la haine, s'élève aujourd'hui une Communauté d'Etats, mutuellement respectueux, ayant choisi d'unir leurs destins pour un même avenir.

C'est sur ce même chemin de la réconciliation qu'Israël et ses voisins arabes doivent continuer à avancer. La direction en fut donnée à Oslo. Elle doit demeurer l'inspiration constante des israéliens et des palestiniens C'est ce que leur a dit le ministre des Affaires Etrangères français, M. Hubert VEDRINE, au cours de son tout récent voyage.

Les préoccupations que vous avez exprimées, Monsieur le Président, sont légitimes et je les partage. Nul ne peut rester indifférent devant les images de désolation et de souffrance qui nous sont parvenues trop souvent d'Israël. Nul ne saurai contester le droit à la sécurité de l'Etat juif. Nul ne saurait se soustraire au juste et indispensable combat contre le terrorisme.

Mais je continue à croire à la force et à la lucidité de la formule de Itzhak RABIN : "Il faut combattre le terrorisme comme s'il n'y avait pas le processus de paix et poursuivre le processus de paix comme s'il n'y avait pas de terrorisme".

Vous connaissez, Monsieur le Président, l'ancienneté et la vigueur de mon engagement aux côtés d'Israël. Tout au long de mon parcours politique, comme Secrétaire National aux Questions Internationales du Parti Socialiste, comme Premier Secrétaire de cette même formation, comme Ministre de l'Education nationale, comme Premier Ministre, enfin, j'ai toujours soutenu Israël. De la première rencontre " 12 heures pour Israël " -où je vous ai connu-, à la grande manifestation contre les attentats en Israël que j'avais organisée avec vous sur le parvis des Droits de l'Homme, au Trocadéro, sans oublier ma présence à la manifestation contre l'odieux attentat perpétré contre la synagogue de la rue Copernic, ni mon soutien aux comités pour la libération des juifs d'URSS, je me suis toujours porté aux côtés des juifs de France.

La sincérité, l'honnêteté et la franchise, tout autant que l'amitié profonde que je porte à l'Etat d'Israël, et celle que je vous porte, me commandent donc de ne pas dissimuler les inquiétudes que m'inspire la politique menée aujourd'hui par les dirigeants d'Israël. On ne peut demander à l'Autorité palestinienne de faire la preuve de sa bonne volonté, de donner des gages de son action contre le terrorisme sans lui donner aussi des raisons d'espérer une reprise effective du processus de paix, sans lui offrir une perspective de négociation politique.


Si cette Autorité palestinienne se trouvait durablement et fortement affaiblie, c'est alors, Monsieur le Président, que les mouvements extrémistes, les partis intégristes qui souhaitent encore la destruction totale de l'Etat d'Israël seraient singulièrement renforcés. La France souhaite donc que le Gouvernement de l'Etat d'Israël, poursuivant la voie tracée à Oslo par Itzhak RABIN, s'engage résolument dans les négociations avec Yasser ARAFAT sur l'avenir des territoires occupés, et reprenne un dialogue confiant avec ses voisins arabes. C'est là le garant le plus sûr de la sécurité à long terme d'Israël.

Toute provocation, tout refus de discussion se retournerait sans nul doute contre l'Etat d'Israël. Cinquante ans après sa création, que lui souhaiter de mieux que la paix ? Que souhaiter de mieux à cette région éprouvée que l'entente et la prospérité ? C'est là, assurément, un chemin lent et difficile. Je ne doute pas qu'Israël en soit capable.

(source http://www.premier-ministre.gouv.fr, le 31.mai.2001)

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