Déclaration de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, sur l'histoire du tableau de Foujita "Deux femmes nues", disparu pendant la deuxième guerre mondiale et restitué aux héritiers de son propriétaire, M. James Schwob d'Héricourt, Paris le 13 février 1998. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, sur l'histoire du tableau de Foujita "Deux femmes nues", disparu pendant la deuxième guerre mondiale et restitué aux héritiers de son propriétaire, M. James Schwob d'Héricourt, Paris le 13 février 1998.

Personnalité, fonction : , , VEDRINE Hubert.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

Circonstances : Restitution d'un tableau de Foujita aux héritiers de M. James Schwob d'Héricourt à Paris le 13 février 1998

ti : Madame,

Il me revient de procéder, au nom de l'Etat français, à la restitution à votre famille du tableau de Foujita intitulé "Deux femmes nues", qui compte au nombre des oeuvres d'art spoliées par l'occupant nazi pendant la Seconde guerre mondiale. Ce faisant, j'ai le sentiment d'accomplir un geste important et significatif : en France, de 1940 à 1944, la légalité républicaine n'existe plus. Tous ses fondements sont niés. Pendant ces années-là parmi les plus noires, c'est la trame même de notre pays qui se déchire et certains de ses fils resteront brisés à jamais. Ainsi lorsque Mme Schwob quitte Drancy pour Auschwitz par le convoi n° 61. Mais quelques-uns peuvent encore être renoués. C'est le sens que je donne à cette cérémonie : le retour de l'oeuvre de Foujita dans la famille Schowb d'Héricourt est avant tout un retour au droit, celui qui s'enracine dans la Déclaration universelle de 1789 .

La restitution est certes tardive mais, il faut le savoir, elle doit tout à la persévérance des autorités françaises. L'histoire du tableau telle que nous pouvons la reconstituer aujourd'hui le montre bien.

- Le 6 février 1942, des membres du service allemand dirigé par Alfred Rosenberg, se rendent au domicile de Marcel Schwob d'Héricourt, et emportent deux oeuvres : le Foujita et une toile de F. Beltran Masses, portraitiste mondain des années 20. Cette dernière toile, décrite par les spoliateurs comme un portrait de femme juive en robe du soir (et qui représentait peut-être Mme James Schwob d'Héricourt) doit être considére comme détruite, si l'on en croit les archives de Rosenberg.

- Quant au Foujita, il est inventorié par les Allemands le 6 avril 1943, au Jeu de Paume, où étaient rassemblées les oeuvres d'art pendant la guerre. Il y restera jusqu'en août 1944, date à laquelle la Commission de récupération artistique l'y retrouve parmi les oeuvres abandonnées par les Allemands.

- En 1945, les oeuvres spoliées - plus de 60 000 - font l'objet d'un inventaire systématique et, pour la plus grande partie, sont restituées. Dans l'immédiat après-guerre, plus de 45 000 oeuvres sont ainsi rendues.

- Le Foujita est bien catalogué dans l'inventaire de la Commission de récupération mais avec une mention "SDH" que personne alors ne sait interpréter. La famille, de son côté, pour des raisons restées indéterminées, ne présente pas de dossier de réclamation. En outre, la copie des listes établies pendant la guerre par les Allemands ne seront transmises à la France par les Américains qu'après 1950.

- En 1949, l'oeuvre n'a toujours pas été revendiquée. Il y a plus d'un millier de peintures dans ce cas. Elle sont alors confiées à la garde des Musées nationaux qui la portent dans une catégorie spéciale, les MNR (Musées nationaux récupération), en attendant que d'éventuels propriétaires se manifestent ou que les recherches lancées dans les archives aboutissent.

- Exposée à Compiègne jusqu'en 1954, la toile de Foujita est mise en dépôt au Musée de Bordeaux de 1957 à 1978, puis au Musée de Roubaix où elle est exposée depuis 1994.

- Ce n'est en fait qu'au cours des recherches effectuées dans les archives de la Récupération artistique du ministère des Affaires étrangères, en 1997, à l'occasion de l'exposition de 38 toiles non restituées au Musée d'art moderne, qu'il a été possible de déterminer que la mention "SDH" correspondait, dans la liste de l'Einsatzstab Rosenberg, à la famille Schwob d'Héricourt.

- Le ministère des Affaires étrangères, aidé notamment par le Musée national d'Art moderne, s'efforça alors de retrouver les héritiers de cette oeuvre. La collaboration entre l'administration et votre famille, dont je me plais à souligner qu'elle fut excellente, permet aujourd'hui de vous rendre ce tableau. Il me faut ici saisir l'occasion de remercier ceux qui, au Quai d'Orsay, à la direction des Musées de France comme dans les Musées nationaux et dans les autres administrations concernées, conduisent les recherches sur les oeuvres d'art spoliées. Car leur tâche est difficile et réclame une rigueur et une compétence rarement appréciées à leur juste valeur.

La restitution qui intervient aujourd'hui, après plusieurs autres, témoigne, encore une fois, de la volonté du gouvernement de faire tout ce qui est en son pouvoir pour restituer les biens culturels spoliés pendant la dernière guerre mondiale et les années noires. Prévue dès le printemps dernier, elle s'inscrit dans le droit fil des conclusions du rapport d'étape de la Mission d'étude sur la spoliation des Juifs de France que le président Jean Mattéoli a remis il ya quelques semaines au Premier ministre.

Madame, Puisque vous êtes mandatée par votre famille, j'ai donc le très grand plaisir de vous remettre cette oeuvre qui n'a en réalité jamais cessé de vous appartenir./.


(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 26 septembre 2001)

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