Déclaration de M. Alain Richard, ministre de la défense, sur les mutations stratégiques depuis dix ans, le nouvel ordre international, la défense européenne et la réforme de l'armée française, Paris le 10 février 1998. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Alain Richard, ministre de la défense, sur les mutations stratégiques depuis dix ans, le nouvel ordre international, la défense européenne et la réforme de l'armée française, Paris le 10 février 1998.

Personnalité, fonction : RICHARD Alain.

FRANCE. Ministre de la défense

Circonstances : Discours de M. Alain Richard à l'Institut des Hautes Etudes de la Défense nationale (IHEDN) à Paris le 10 février 1998

ti : C'est avec plaisir que je me retrouve à l'IHEDN dont une des fonctions est de contribuer à entretenir et à diffuser l'esprit de défense. C'est pour moi l'occasion de faire avec vous le point sur la profonde mutation stratégique que nous vivons depuis neuf ans, et sur l'évolution des choix de défense que notre pays en a déduit.

Je rappellerai en quelques traits la nature de ce bouleversement dont nous ne maîtrisons pas encore toutes les conséquences.

Jusqu'en 1989, le monde a vécu sur une division en deux blocs organisant séparément leurs sphères d'influence, s'affrontant idéologiquement, économiquement et parfois militairement sur des théâtres périphériques. Beaucoup des conflits éclatant sur le globe étaient interprétés, parfois trop sommairement, à la lumière de cet affrontement entre l'Est et l'Ouest. Mais il est vrai que chacun des deux grands tendait à exploiter chaque conflit dans son rapport de force avec l'autre. L'affrontement général fut contenu paradoxalement par un équilibre de la terreur, reposant sur la constitution de deux formidables arsenaux nucléaires. L'Europe divisée était l'enjeu d'une rivalité entre deux alliances militaires : l'Alliance atlantique et le Pacte de Varsovie.

Tout notre système de défense conventionnel fut organisé afin de participer aux côtés de nos alliés à un éventuel conflit sur le théâtre Centre-Europe. Ainsi que le rappelait l'ancien chef d'état-major américain, le général Powell dans ses mémoires, " déterminer les besoins des armées était alors simple, il suffisait de décrire la menace soviétique... ". La loi de programmation votée en 1984 désignait sans aucune ambiguïté l'Union soviétique comme une menace potentielle pour nos intérêts de sécurité et la loi votée par le Parlement en 1987 prévoyait le renouvellement de l'ensemble de nos matériels afin de faire face. Cette loi prévoyait un modèle d'armée comprenant 450 avions de combat en ligne, 1 100 chars, 500 pièces d'artillerie, 8 000 blindés et 500 hélicoptères. C'était il y a seulement dix ans.

Cet ordre apparemment figé fut remis en cause en l'espace de quelques mois, dès l'instant où M. Gorbatchev décida d'abandonner la doctrine dite Brejnev permettant ainsi aux pays de l'Europe orientale d'accéder à une réelle indépendance et à la démocratie. La chute du mur de Berlin fut le symbole même de cette évolution. Nous avons connu alors un phénomène " d'accélération de l'Histoire ". En juillet 1990, la rencontre entre le chancelier allemand et le président de l'Union soviétique scellait la fin de cet ordre international instauré à Yalta et à Potsdam. Ce qui était impensable quelques mois auparavant devenait non seulement raisonnable mais réel. Les Soviétiques acceptaient non seulement de quitter l'Allemagne de l'Est, mais l'Allemagne réunifiée conservait son statut plein et entier de membre de l'Alliance atlantique. Un an plus tard, l'Union soviétique, l'une des deux superpuissances militaires cessait d'exister. Pour la première fois, un ordre mondial s'effondrait sans qu'il ait été précédé par un onf it généralisé comme en 1815 en 1919 ou 1945.

Et dans les quelques années qui suivent, le conflit du Golfe et les crises de l'ex-Yougoslavie surgissent pour nous montrer comme en contre-point, que la fin de l'ordre bi-polaire peut faire place à des affrontements régionaux beaucoup moins prévisibles et suffisamment violents pour mettre en péril la stabilité mondiale et pour obliger la communauté internationale à des choix de gestion de crise nouveaux pour elle.

Ce rappel des faits, connus de tous, me semblait nécessaire car nos esprits sont restés trop longtemps imprégnés par cette période de la guerre froide. Nous devrions vivre une révolution de la pensée stratégique, mais il faut bien constater que celle-ci a parfois du mal encore à émerger.

Comment interpréter le nouvel ordre international ?

Allons-nous connaître désormais au sortir de la guerre froide, une longue période de paix et de stabilité, ou sommes-nous entrés au contraire dans une ère marquée par la " géopolitique du chaos " ? Après l'effacement de l'ordre de Yalta, n'assistons-nous pas également à la fin de celui instauré après la première guerre mondiale, à Versailles et à Sèvres ?

Je crois qu'il est superficiel de verser dans le catastrophisme. La France ne connaît plus à proximité de ses frontières de grande menace conventionnelle. La fin de la rivalité entre l'Est et l'Ouest a permis la résolution de plusieurs crises. Je pense à l'abolition de l'apartheid en Afrique du Sud, ou à la résolution des conflits en Amérique centrale. Certes, en Europe, la zone des Balkans reste porteuse de risques. Mais plusieurs problèmes chargés de tensions ont pu être réglés grâce à l'action diplomatique : la séparation de la Tchécoslovaquie en deux Etats, la signature d'accords de protection des minorités hongroises avec la Croatie, la Slovénie et la Roumanie, la délimitation frontalière entre l'Allemagne et la Pologne. Les craintes que nous pouvions avoir sur un risque d'instabilité en Europe centrale et orientale se sont aujourd'hui estompées.

Donc, il n'y a pas de tendance uniforme à la dégradation et à l'instabilité qui transformerait a posteriori la guerre froide en un équilibre harmonieux qui n'a jamais existé.

Il est vrai que les crises ont aujourd'hui en partie changé de nature. Les antagonismes entre communautés ethniques ou religieuses partageant un même état en transfrontalières gagnent en vigueur et en fréquence avec la fin des blocs. La non-maîtrise de l'environnement, la gestion des ressources et matières premières, la pression démographique constituent autant de facteurs belligènes. De véritables empires du crime, que ce soit sous la forme de mafias, de cartels, voire de sectes, n'hésitent plus à affronter directement les appareils d'Etats afin de préserver leurs marges de profit.

La question de la prolifération balistique, nucléaire, biologique et chimique est aussi une des questions stratégiques majeures à résoudre pour le futur. (cf. l'Irak). Les conflits entre Etats ne disparaîtront pas, comme on a pu le constater en 1995 entre l'Equateur et le Pérou. Mais les guerres - et c'est une constante depuis 1945, c'est seulement notre regard qui a changé - sont de plus en plus intra-étatiques.

La prévention et la gestion des crises est donc un des grands sujets internationaux que nos démocraties ont (re)découvert au lendemain de la guerre du Golfe avec le déclenchement de la crise yougoslave et qu'elles devront résoudre dans les prochaines années, dans un contexte d'opinion publique rendu plus exigeant par la marge d'action nouvelle de la communauté internationale.

La France, contrairement à ce qu'on peut lire parfois ici ou là, a pris très tôt conscience de cette mutation et s'est mise en mouvement pour adapter ses options stratégiques et ses moyens militaires à la nouvelle donne mondiale. La situation budgétaire française n'est plus une exception. Nos crédits d'équipement ont été réduits de 30% depuis 1990. Le risque d'un affrontement généralisé, débouchant sur une guerre nucléaire, s'est aujourd'hui éloigné - même " s'il subsiste à l'est de l'Europe, et pour de longues années un arsenal militaire surdimensionné dont l'évolution et le contrôle demeurent encore un sujet de préoccupation " (extrait du document franco-allemand dit de Nuremberg). Nous faisons en sorte d'être prêts à faire face aux nouveaux périls, d'autant plus préoccupants qu'ils n'épousent pas les contours des anciennes menaces.

Dès 1991, des décisions furent prises afin de tenir compte des premiers enseignements des événements que nous venions de connaître : la suppression du glacis que représentaient les pays de l'Europe centrale et orientale pour l'URSS, et la guerre du Golfe.

Les crédits pour l'espace furent sensiblement augmentés pour atteindre aujourd'hui 4% du titre V et les services de renseignement réorganisés et regroupés dans une nouvelle Direction du renseignement militaire (DRM).

Une nouvelle posture nucléaire était adoptée avec le retrait des missiles Pluton et la mise sous cocon des missiles Hadès. En 1996, le chef de l'Etat décidait d'arrêter définitivement le système Hadès, de démanteler le plateau d'Albion et de fermer le centre d'expérimentation du Pacifique ainsi que les usines de Marcoules et de Pierrelatte.

En 1994, un nouveau Livre blanc était rédigé qui après une analyse de notre nouvel environnement stratégique dégageait six scénarios d'emplois pour nos forces.

Le 22 février 1996, le président de la République annonçait aux Français sa décision de professionnaliser l'ensemble de nos forces armées et de procéder à la restructuration de notre industrie de défense. Dans sa déclaration de politique générale du 19 juin 1997, le Premier ministre Lionel Jospin a confirmé le maintien de cet objectif de professionnalisation. Le Premier ministre a précisé, dans cette enceinte même, le 4 septembre 1997, quelles étaient les orientations du gouvernement en matière de politique de défense. Ce sont ces orientations que je voudrais développer devant vous.

Nous sommes entrés dans une importante phase de transition de notre système de défense. Il s'agit moins désormais de préparer la guerre que de la prévenir et de l'empêcher, voire de s'interposer entre les parties belligérantes. Pour reprendre l'expression heureuse du général Poirier, nous devons conserver une " posture d'attente stratégique " nous garantissant dans un futur lointain d'assurer la sûreté de notre pays.

Même s'il n'existe plus de menaces directes à nos frontières, encore que le développement des diverses familles de missiles a profondément changé cette notion de temps et d'espace, nos forces armées doivent assurer la sécurité et la protection du territoire national et de sa population, en métropole et en outremer. Il s'agit de nos intérêts vitaux.

La mondialisation des échanges nous rend de plus en plus dépendants des mutations et des bouleversements qui se produisent loin de notre territoire. Il nous faut préserver nos intérêts stratégiques, que ce soit l'assurance des voies de communication ou nos approvisionnements en matières premières

Enfin et surtout, la France n'entend pas esquiver ses responsabilités. Elle a un statut qui lui donne des obligations auxquelles elle doit souscrire.

Elle est membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU. Appartenant au club très fermé des Etats nucléaires, elle est signataire du Traité de non-prolifération. Adhérente dès la première heure à l'Union de l'Europe Occidentale et de l'Alliance atlantique, la France veut y faire entendre sa voix et participer à leurs rénovations. Ancienne puissance coloniale ayant conservé des liens souvent étroits avec les nouveaux Etats, se traduisant souvent par des accords de coopération et de défense, la France entend jouer un rôle dans le monde et y défendre ses intérêts de sécurité.

C'est particulièrement le cas en Afrique Subsaharienne. Or qui s'intéresse encore à l'Afrique ? Ce continent n'est plus un enjeu stratégique depuis la fin de la guerre froide. Certains ont parlé, comme M. Ruffin dans son ouvrage " L'empire et les nouveaux barbares ", des nouvelles terrae incognitae. Si le génocide perpétré au Rwanda a ému, à juste titre, l'opinion publique, qui se soucie de la guerre au sud-Soudan qui a sûrement fait des centaines de milliers de morts ? Les massacres continuent dans la région des grands lacs dans la plus totale indifférence. Les inondations de Somalie de l'automne dernier provoquant le déplacement de 300 000 personnes n'ont ému personne en Europe.

L'Afrique est en proie à une crise profonde. Certains Etats se délitent, en proie à la criminalisation. Les foyers de guerre sont loin d'être éteints. Il y a cependant quelques lueurs d'espoir. Des Etats comme l'Afrique du Sud, le Nigéria, voire l'Ouganda ont les capacités nécessaires pour devenir de futures puissances régionales. L'Afrique a connu en 1996 une forte croissance de 5% qui devrait se poursuivre. Le maintien de la paix est une des conditions de la poursuite de cette croissance, sans laquelle l'Afrique subsaharienne ne pourra se développer. La France entend conduire pour une large part sa politique africaine dans un cadre multilatéral. Nous apportons notre soutien en lien avec la Grande-Bretagne et les Etats-Unis à la formation et à l'équipement de bataillons africains de maintien de la paix. Ainsi le TCD Orage vient de livrer au Sénégal les matériels nécessaires à l'équipement du bataillon appelé RECAMP signifiant Renforcement des capacités africaines de maintien de la paix qui doit être mis ur pied prochainement dans le cadre de l'exercice Guidimakha. Le succès de la MISAB en Centrafrique nous encourage à poursuivre dans cette voie.

Une part non négligeable de la coopération militaire, devrait être consacrée à la formation au maintien de la paix. En cohérence avec la réforme de la coopération, notre dispositif militaire est en voie de remaniement afin de tenir compte des restructurations et de la diminution des effectifs des armées suite à la décision de professionnalisation. Il est prévu, en concertation avec nos partenaires africains, de resserrer notre dispositif autour de cinq bases, après la fermeture de celles de Centrafrique, avec un effectif de 5 600 hommes à l'horizon 2002. L'amélioration de nos moyens de projection et de communication doit améliorer sensiblement la qualité de notre dispositif africain.

La France est liée à huit pays africains par des accords de défense qu'elle entend respecter. Mais certains de ces accords ont été pris dans un contexte différent et mériteraient d'être révisés. La France qui propose à ses partenaires d'orienter eux-mêmes l'adaptation de leurs forces armées entend respecter scrupuleusement le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats et souhaite favoriser la coopération militaire entre Etats voisins.

Si l'état du monde peut donner le sentiment qu'il est aujourd'hui unipolaire, nous sentons distinctement les prémisses d'une multipolarité. Le Pentagone n'exclut pas d'avoir à affronter un compétiteur à son niveau à l'horizon 2010, pensant bien entendu à la Russie mais également à la Chine. D'autres puissances régionales majeures pourraient émerger en Asie : l'Inde mais également le Japon, dont le budget de défense est supérieur au nôtre avec 260 milliards de Francs.

Pour l'heure et le futur proche, certes, les Etats-Unis se retrouvent sans rival. C'est indiscutablement la première puissance militaire mondiale et l'ancien conseiller à la sécurité du président Carter, M. Brzezinski, n'hésite pas à affirmer qu'ils sont désormais " la première et la seule vraie puissance globale ". Les Américains cherchent à conserver ce leadership, en préservant toutes leurs capacités technologiques - tel est l'objet de ce qu'ils appellent la révolution dans les affaires militaires (RMA). La force des Etats-Unis tient moins au nombre de leurs chars ou de leurs porte-avions qu'à leur domination du marché de l'information et de la communication. La politique " d'enlargement " est désormais le fil conducteur de la politique étrangère américaine même s'ils n'ont pas entièrement abandonné la politique de " containment ", comme nous pouvons le voir au Proche-Orient

Quant à la Russie, il suffit de regarder une carte pour s'apercevoir qu'elle restera une grande puissance. Tout dépend du nombre d'années qui lui seront nécessaires pour réussir pleinement sa mutation politique et économique. La Russie doit gérer un empire en décomposition, et le passage d'une économie administrée à une économie de marché tout en faisant l'apprentissage de la démocratie. Elle demeure une puissance militaire, surtout dans le domaine nucléaire avec un total d'ogives estimé à 8 000 têtes. Le parc des armes dites tactiques est plus préoccupant. Leur nombre est estimé entre 10 et 30 000 têtes et nous ne disposons que de données fragmentaires quant à leur contrôle. Il est important pour la sécurité et la stabilité en Europe que la Russie n'ait pas le sentiment d'être exclue du nouvel ordre international. La Russie doit perdre le sentiment d'être une nation encerclée, sentiment que l'on retrouve dans son hostilité à tout élargissement de l'Alliance atlantique. Il motive le refus de la Douma de ati ier le traité START 2. C'est pourquoi l'Acte fondateur OTAN-Russie est un texte important à condition de le faire vivre. La France ne ménagera pas ses efforts pour asseoir des relations nouvelles dans les nouvelles instances instaurées par cet Acte.

Et l'Europe ? Ainsi que le précisait le Premier ministre, ici même " des pays qui vont jusqu'à battre monnaie commune ne sauraient avoir durablement des politiques de défense disjointes ". Nous devons faire de l'Europe un véritable acteur stratégique. " Divisée en Etats nationaux, elle rétrogradera. Unie, elle possède une capacité de peser sur les affaires du monde ", a pu écrire un fin connaisseur des rapports de forces Henri Kissinger.

Cette construction de l'Europe de la défense semble marquer le pas. Pourtant des étapes significatives ont été atteintes ces dernières années, et d'abord auprès de l'Alliance atlantique qui est actuellement la seule architecture de sécurité en Europe qui soit pleinement opérationnelle.

Nous souhaitons, on le sait, repenser la nature des rapports entre la France et l'OTAN. Le contexte est fondamentalement différent de celui de la période de la guerre froide. En 1991, à l'occasion du Sommet de Rome consacré au nouveau concept stratégique, l'Alliance atlantique reconnaissait une complémentarité entre l'Alliance et une identité de sécurité et de défense européenne prenant sa forme au sein des douze aujourd'hui quinze et de l'UEO. Plusieurs pas ont été faits à partir de 1994 vers une amélioration des rapports entre la France et l'OTAN. En 1995, le gouvernement précédent annonçait la pleine participation de la France au comité militaire. Cette question de la présence du ministre français de la défense et du chef d'état-major se posait dès lors que nous avions accepté que nos forces en Bosnie soient sous le contrôle opérationnel de l'OTAN. De plus, il devenait difficile de faire entendre l'aspiration à la responsabilité européenne sans être plus impliqué au sein de l'Alliance atlantique. Mais nt er dans l'Alliance ne signifie pas que nous entendons tout abandonner de notre spécificité.

Quelle est aujourd'hui notre position vis-à-vis de l'OTAN après le sommet de Madrid et les réunions de Bruxelles du mois de décembre dernier ?
Si nous ne participons pas au commandement intégré, nous entendons prendre toute notre place dans le débat sur le nouveau concept stratégique de l'Alliance et sur les réformes internes. Il nous semble important de pouvoir être présent au sein du système des GFIM, en particulier dans les éléments permanents d'état-major et dans la cellule chargée de leur planification opérationnelle. Nous souhaitons être associés à la planification opérationnelle, et nous recherchons l'interopérabilité avec nos alliés.

Nous restons ouverts à toute nouvelle proposition vis-à-vis d'une meilleure affirmation de l'identité européenne de défense. J'ai noté avec satisfaction la proposition du porte-parole allemand de la CDU-CSU pour les affaires extérieures, M. K. Lamers, exposée dans un quotidien du soir, le 22 janvier, sur la nécessité de demander conjointement une " véritable européanisation de l'OTAN, y compris le commandement sud pour un européen. "

Il y a trente-cinq ans, était signé le Traité de l'Elysée. Ce texte marquait non seulement la réconciliation entre la France et l'Allemagne, mais également le début d'un processus de coopération fructueuse pour l'élaboration d'une défense commune à l'Europe. Qui pouvait penser en 1963 qu'aujourd'hui, les soldats allemands et français serviraient dans la même unité en Bosnie afin de garantir des accords de paix ?

Nous avons avec nos partenaires allemands les mêmes priorités : construire une Europe politique forte, avec un prolongement dans la défense. Cette Europe de la défense qui ne se fera pas en opposition aux Etats-unis, doit être un apport significatif à la sécurité et à la stabilité de tout le continent.

L'année 1998 sera de ce point de vue une étape importante pour le projet européen avec la mise en place de l'Euro et la ratification du Traité d'Amsterdam. Ce traité présente plusieurs avancées, certes modestes, mais bien réelles. Le conseil européen est désormais un acteur principal pour l'élaboration de la PESC, la définition de ses principes et de ses orientations y compris en matière de défense.

Les Européens disposent désormais d'une base juridique pour entreprendre des opérations de gestion de crises puisque les missions dite de Petesberg (19 juin 1992) sont inscrites dans le traité. A terme, à la condition que le Conseil européen l'ait décidé, il devient possible d'intégrer l'UEO dans l'Union européenne. Il est convenu du resserrement des liens institutionnels, " l'UEO pouvant assister l'Union dans la définition de la PESC ayant trait à la défense ".

La prise de décision commune est facilitée avec l'adoption du principe " d'abstention constructive ", même s'il demeure une possibilité de blocage par plusieurs Etats-membres.

Je pense qu'il est nécessaire de faire vivre ces quelques dispositions avec l'appui et le concours de nos partenaires allemands. Nous pouvons avec nos partenaires européens, réfléchir et confronter nos analyses sur nos intérêts de sécurité pour mieux définir nos orientations communes en matière de défense. Le rôle du secrétaire général du Conseil en qualité de Haut représentant pour la PESC doit être conforté en activant la cellule de planification et d'alerte rapide prévue auprès de lui. Nous pouvons amener des options de défense dans les débats du Conseil européen.

Nous devons compléter l'axe franco-allemand en explorant avec nos partenaires britanniques la possibilité d'élargir les compétences européennes en matière de sécurité. Ceux-ci demeurent favorables à faire jouer un rôle à l'UEO, étant entendu que cela ne doit pas entraver l'action de l'OTAN.
Je relève au passage qu'après la réussite de l'opération Alba qui a reposé en grande partie sur l'Italie et nous-mêmes, certains de nos partenaires admettent aujourd'hui que celle-ci aurait pu se faire sous l'égide de l'UEO.

L'action de coopération militaire avec nos partenaires européens doit se poursuivre. Nous avons constitué plusieurs structures militaires certes hétérogènes quant à la nature des forces qui les composent et quant à leurs missions et conditions d'emploi. De toutes ces forces multinationales, le corps européen est la plus élaborée. Regroupant des unités de cinq pays, forte de 54 000 hommes, le Corps européen est depuis 1995 une force opérationnelle. Les Euroforces, créées en mai 1995, comprennent l'Eurofor qui est une structure de commandement permanente et l'Euromarfor force navale non permanente. Enfin il faut citer le Groupe aérien européen franco-britannique qui n'est aujourd'hui qu'un état-major d'une dizaine d'officiers et qui ne relève pas des forces relevant de l'UEO.

Le gouvernement est également attaché à la constitution d'une base industrielle et technologique de défense à l'échelle européenne, composée d'entités puissantes et dynamiques. Le salut de l'industrie française de défense passe par des regroupements européens qui seuls permettront de donner cette taille critique nécessaire afin de faire face à l'offensive de l'industrie américaine. Je ne donnerai qu'un chiffre : le rapprochement, l'été 1997, entre Northrop Grumann et Lockheed Martin a donné naissance à un groupe ayant un chiffre d'affaires de 37 Mds $, soit environ quatre fois notre budget d'armement et de développement de technologies de défense. Face à ce défi, l'OCCAR constitue un premier pas important vers la constitution d'une agence européenne d'armement. Nous considérons que l'OCCAR a vocation à gérer les programmes en coopération européenne qui impliquent ses membres.

Pour l'ensemble de ces raisons, notre budget pour 1998, et c'est un message politique important que nous adressons à nos partenaires, a préservé les crédits consacrés aux programmes menés en coopération : l'hélicoptère de combat Tigre, l'antichar AC3G LP, l'hélicoptère NH90 et le VBCI sont préservés. Il en est de même pour le programme franco-italien des systèmes sol-air futur (FSAF) et la frégate Horizon menée également avec la Grande-Bretagne dont le premier exemplaire est commandé cette année.

Avec les gouvernements allemand et britannique, nous avons publié le 9 décembre 1997 une déclaration conjointe demandant aux entreprises Dasa, Aérospatiale et Bae de présenter pour le 31 mars 1998 un projet clair et un échéancier détaillé en vue de la réorganisation et de l'intégration civile et militaire. Nous nous sommes engagés à mettre en oeuvre les mesures nécessaires de politique nationale, en appelant à une participation d'autres entreprises et nations européennes.

Le gouvernement s'est attaché à ouvrir le chantier des restructurations industrielles nationales afin de rendre nos industries plus fortes et compétitives. En 1997, nous avons décidé la constitution d'un grand pôle d'électronique professionnelle et de défense autour de Thomson-CSF avec le groupe Alcatel comme partenaire stratégique. Ce pôle regroupe les activités d'électronique professionnelle et de défense de Dassault Electronique, les activités " télécommunications militaires " d'Alcatel ainsi que les activités satellites d'Aérospatiale, mais surtout l'accord sur la recherche et le développement avec Alcatel permet à ce pôle de disposer d'une puissance technologique significativement renforcée et s'inscrit dans la volonté du gouvernement de privilégier la dualité. Dans notre esprit, il s'agit bien d'une première étape qui renforce Thomson afin de lui permettre de nouer des alliances européennes.

Ce mouvement d'alliances et de modernisation doit se poursuivre au sein des autres entreprises de défense telles que la SNPE et de GIAT-industrie. GIAT devra également prendre sa part au sein de ce mouvement de restructurations et d'alliances, tout en poursuivant l'effort de productivité afin de restaurer durablement sa compétitivité. Le grand chantier de cette année concernera la DCN qui doit impérativement s'adapter afin de pouvoir continuer à fournir à notre marine les équipements nécessaires mais aussi être à même d'avoir toute sa place dans les marchés à l'exportation, c'est-à-dire en étant la plus compétitive possible.

Cette modernisation de notre industrie de défense est également importante pour nos armées en leur permettant de s'équiper à moindre coût. Elle doit être poursuivie résolument tout en veillant à ce que les conditions de sa mise en oeuvre soient économiquement et socialement supportables pour les bassins d'emploi et les personnels concernés. Beaucoup des programmes décidés il y a dix ans dans des conditions économiques différentes, sont arrivés aujourd'hui dans une phase de production. La lecture du journal officiel de l'époque, je parle des débats sur la loi de programmation en 1987, nous montre que déjà, certaines voix se faisaient entendre pour mettre en garde contre le risque de goulot d'étranglement à la fin du siècle. Nous y sommes et depuis nous avons connu une profonde rupture dans l'ordre géopolitique.

Le titre V est indiscutablement en diminution par rapport à la loi de programmation (-8,7 MdF). Mais mon souci a été de préserver les grands programmes d'armement, de conserver aux armées toutes leurs capacités opérationnelles et également de permettre la poursuite des programmes menés en coopération avec nos partenaires européens, comme je le rappelais précédemment. Des économies peuvent être faites sans remettre en cause la loi de programmation. C'est pourquoi j'ai lancé au sein du ministère un exercice appelé " Revue de programme " dont la première phase analytique est achevée. Les différents programmes ont été examinés tout en tenant compte de l'évolution des risques et menaces depuis la rédaction du Livre blanc en 1994 et de l'environnement financier. Nous étudions actuellement les différentes économies possibles, les alternatives envisageables et leurs conséquences possibles, en veillant aux risques de rupture dans les capacités que nous jugeons indispensables.

Cette loi ne programme pas seulement des équipements militaires mais aussi des " systèmes d'hommes ". La professionnalisation est un véritable défi car elle met fin, peut-être, provisoirement à une tradition historique de notre système de défense : la conscription.
Je dis provisoirement car la loi du 28 octobre 1997 ne supprime pas la conscription mais la suspend. Dans le but de pouvoir élargir la ressource humaine, les jeunes hommes mais aussi les jeunes filles devront à partir de 1999 se faire recenser dès l'âge de 16 ans. Ce recensement permettra leur inscription automatique sur les listes électorales. Les jeunes, une fois recensés seront convoqués pour une journée d'appel de préparation à la défense. Ils recevront durant cette journée une sensibilisation sur la défense, ses enjeux , ses objectifs, son organisation. Le gouvernement a tenu à ce que cette journée s'inscrive dans le prolongement de l'initiation aux questions de défense qui devrait être enseignée à tous les jeunes dans les cours d'histoire et d'instruction civique.
Je sais, mon général que l'IHEDN a organisé onze séminaires régionaux pour les jeunes afin de les sensibiliser aux questions stratégiques et de défense. Je vous invite à poursuivre dans ce sens. De même, j'ai vu avec beaucoup d'intérêt que vous vous proposiez de mettre sur pied des séminaires de formation à l'intention des élus locaux.

Il est important que la Nation, et notamment sa jeunesse, puisse être sensibilisée aux problèmes de défense, qu'elle s'en saisisse. C'est pourquoi j'attache une importance particulière aux problèmes de communication et d'information. Je réfléchis à la façon dont la communication du ministère de la défense pourrait être plus moderne et dynamique afin de toucher toutes les couches de la société.
Il est primordial que les liens entre les armées et la nation puissent être préservés. Il est important à cet égard que les régiments soient fortement enracinés dans le tissu local. Les cadres et militaires professionnels doivent pouvoir participer à la vie de la cité, s'engager dans les associations locales, coopérer sur des projets avec la société civile. Je sais que c'est déjà le cas dans de nombreux endroits où nos unités sont implantées depuis longtemps.

L'osmose armées-nation passe également par les réserves. L'élaboration d'un statut du réserviste est un objectif pour 1998. Conséquence de la professionnalisation, notre politique des réserves sera en rupture avec le passé. Les réservistes seront moins nombreux mais mieux utilisés et insérés dans les unités professionnelles. Leur apport sera significatif lorsque nos unités professionnelles seront présentes sur des théâtres extérieurs. Nous pourrons ainsi faire appel à des spécialistes de haut niveau, dans des domaines techniques. De même, ceux-ci pourraient remplacer les militaires d'active engagés à l'extérieur afin de permettre la poursuite de leur activité. Nous envisageons également d'utiliser les réservistes, lors des " sorties de crise " dans ce qu'il est convenu d'appeler les actions civilo-militaires, c'est-à-dire la remise sur pied d'économies dévastées par la guerre, la reconstruction d'infrastructures, la reconstitution d'administrations.

La décennie future sera vitale pour notre défense. Nous devons mettre en oeuvre les réformes décidées par le Président de la République ainsi que le Premier ministre le rappelait devant vous le 4 septembre 1997. Ces réformes constituent une véritable rupture dans l'histoire de notre défense. Tout en veillant à préserver leurs capacités opérationnelles, le gouvernement s'emploiera à la mise en place progressive de la professionnalisation.

Vous avez un rôle important à jouer en débattant, réfléchissant, confrontant vos opinions sur les grands enjeux stratégiques du monde, sur les nouvelles conditions de la sécurité et de la défense de notre pays. Vous contribuez par vos travaux à la défense de notre pays. Continuez dans ce sens.


(Source http://www.défense.gouv.fr, le 17 septembre 2001)

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