Conférence de presse de M. Alain Richard, ministre de la défense, à Paris le 7 juillet 1998 et interview à France 2 le 8, sur les restructurations de l'organisation territoriale des armées, la modernisation des industries de défense, la réorganisation de la DCN et de GIAT Industries et sur les ventes d'armes. | vie-publique.fr | Discours publics

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Conférence de presse de M. Alain Richard, ministre de la défense, à Paris le 7 juillet 1998 et interview à France 2 le 8, sur les restructurations de l'organisation territoriale des armées, la modernisation des industries de défense, la réorganisation de la DCN et de GIAT Industries et sur les ventes d'armes.

Personnalité, fonction : RICHARD Alain, FARKAS Marie-pierre.

FRANCE. Ministre de la défense

ti : Conférence de presse du ministre de la défense, Alain RICHARD, sur les restructurations de la défense, le 7 Juillet 1998

Alain RICHARD : Bonjour à tous. Je vais simplement vous mettre en perspective l'ensemble des mesures ponctuelles de restructuration des soutiens et de l'organisation territoriale des armées. Vous avez eu les documents et je préfère répondre ensuite à vos questions.

Le choix d'ensemble de réorganisation de nos armées part d'une option internationale, de présence de ce pays, et tout dispositif de professionnalisation vise à préparer notre dispositif militaire à faire face aux crises dans un contexte de grande mobilité. Tel est le schéma de la professionnalisation. Les unités que nous déploierons demain seront moins nombreuses, plus légères en effectifs que notre armée traditionnelle, mieux équipées et très entraînées.

Comme ont pu s'en rendre compte ceux d'entre vous qui sont intéressés à la mise en place de la nouvelle organisation de l'armée de terre, la semaine dernière à Lille, tout tourne autour des objectifs d'adaptabilité et de mobilité. Cela doit donc modeler la nouvelle organisation des soutiens et de la structure permanente des armées. Ce n'aurait pas de sens de chercher d'un côté à avoir des unités - qu'elles soient de l'armée de terre, de la marine ou du dispositif aérien - à la fois légères en effectifs et très mobiles si c'était pour avoir une structure permanente qui soit anormalement lourde et immobile.

Donc, les soutiens et l'organisation territoriale vont être plus concentrés, plus adaptables, de manière à pouvoir détacher des groupes suivant des opérations, et fonctionner avec un concept d'économie de moyens, puisque la Défense a un budget qui a des limites que chacun connaît, et tout ce qui est consacré à des unités fixes non directement employables dans le conflit est évidemment pris sur la substance active des armées.

Par ailleurs, nous poursuivons une démarche de modernisation des industries de Défense, dont je voudrais souligner que, pour l'essentiel, cette modernisation est largement acquise. Quelle que soit la façon de dénombrer le potentiel de nos industries de Défense, en effectifs, en chiffre d'affaires ou en valeur, l'essentiel aujourd'hui est composé d'entreprises très ouvertes sur l'international, compétitives et duales, c'est-à-dire qui développent aussi bien des technologies d'application civile que militaires.

Il reste à négocier, et à mener avec détermination, l'adaptation de deux groupes industriels, l'un qui est dans l'Etat, la Direction des constructions navales (DCN), l'autre qui est GIAT Industries. Pour l'essentiel de nos industries de Défense, l'enjeu est de savoir comment elles vont prendre leur place - et elle est importante - dans des structures européennes qui sont d'emblée dans le sommet de la compétition mondiale.

Alors, cet ensemble de mesures, qui concernent les services de la Défense, de l'Etat, dont je dois vous parler principalement, et l'accompagnement de certaines mesures de GIAT Industries, tout cela suppose une gestion territoriale pour ne pas créer de déchirure dans le tissu territorial du pays. Nous avons essayé de prendre en compte l'ensemble du dispositif, notamment l'acquis des mesures de professionnalisation déjà en cours.

Car la professionnalisation représente la création de 68.000 emplois rémunérés supplémentaires par rapport à la situation de départ de nos armées. Ce sont les emplois qui viennent en remplacement de tout le potentiel humain des appelés. L'ensemble des services dont la réorganisation est annoncée aujourd'hui perdront, en tout et pour tout sur six ans, ou plutôt sur les quatre ans qui restent, 6.000 emplois. Ceux-ci se comparent avec les 68.000 autres qui sont en voie de création et dont, en gros, le tiers est fait aujourd'hui. Si on veut raisonner en solde d'emplois, le solde est très fortement positif.

Il y a en plus des dispositions d'accompagnement, qu'on a essayé de gérer par région, au moins les créations et restructurations, de manière que le solde régional soit positif. Il faut que nous sachions assurer certains redémarrages industriels car il y a des bassins d'emploi - ça concerne plus ceux qui sont touchés par les industries de défense que par les restructurations des services - qui connaîtront, c'est vrai, des pertes de substance non négligeables.

Nous avons, à partir du budget de l'année dernière, renforcé et réorganisé la délégation interministérielle aux restructurations de défense et tout le dispositif financier et professionnel est prêt à se déployer sur le terrain au contact des responsables locaux. C'est avec eux que doit se développer le partenariat pour soutenir les créations ou implantations d'entreprises qui peuvent bénéficier aux quelques bassins qui connaissent une déperdition significative. Je crois que l'Etat - c'est le ministre de la défense qui vous parle, mais c'est tout l'Etat qui s'est organisé pour ça - est mobilisé pour permettre à tous les projets de développement, de renforcement de la structure économique des bassins concernés, de relever la tête.

Enfin il y a une gestion des carrières, une gestion des situations professionnelles des 30 à 40.000 personnes concernées qui peuvent être amenées à une mobilité, au cours des années qui viennent. C'est un dispositif qui a été longuement négocié avec les organisations professionnelles et les personnels civils, lorsqu'il concerne les civils, et qui a fait l'objet d'un travail de concertation dans les conseils représentatifs pour les personnels militaires.

L'avantage que nous nous donnons par cet ensemble de mesures groupées, c'est que tout est décidé au début juillet 98, et ces mesures vont s'appliquer pour l'essentiel entre le début 2000 et la fin 2002. Le " préavis " est compris entre un an et demi et quatre ans et demi. Il pourra y avoir quelques mesures, notamment sur la réorganisation des états-majors, qui commenceront à prendre effet l'été prochain, en 1999, mais uniquement sur la base du volontariat.

Cela se traduit par des mutations de diverses natures et je voudrais souligner que, contre une idée parfois répandue, la mobilité est réelle : au cours des deux dernières années, les mouvements de réaffectation de personnels civils ont été de plus de 2 000 par an, d'un service à l'autre, d'une spécialité à l'autre, dont plus du tiers avec un changement géographique d'au moins un changement de département. La capacité de se reclasser et de se reconvertir dans les personnels relevant de la défense est assez élevée, elle nous permet de faire ce travail de résorption de sureffectifs ou de structures qui sont supprimées dans les délais prévus avec le réemploi des gens dans des structures qui sont en développement. C'est quelque chose que nous sommes capables de poursuivre pendant les quatre années qui viennent.

Sans aller plus loin, je veux simplement dire que cet ensemble de mesures, qui vont ensuite connaître des applications territoriales très dispersées, puisqu'il y a plus de 300 mesures au total, 330 ou 340, sont simplement l'application d'un objectif global de modernisation et d'un souci de bonne gestion des moyens au service d'objectifs politiques qui sont la capacité de mouvement et la capacité d'action en temps réel de nos moyens militaires, qui sont compris et partagés par les français parce qu'il ne veulent pas que ce pays se comporte comme un pays de seconde zone, seulement témoin des crises internationales. Ils comprennent et ils souhaitent que nous ayons une démarche active, une démarche de prise de risques.

On peut être amené à en parler sur vos questions, en parlant de telle ou telle crise sur lesquelles nous prenons position, mais l'ensemble du dispositif militaire, à partir de ces réformes, sera donc complètement adapté à la capacité de réaction et d'intervention volontaire de la France sur des objectifs qui, je crois, sont partagés par nos concitoyens.


M. le Ministre, avant de poser une question, je voudrais évoquer un petit problème, un peu corporatiste mais je crois qu'il est nécessaire de le faire. Je m'exprime au nom d'un certain nombre de mes collègues de l'association des journalistes de défense. On nous a demandé de respecter un embargo jusqu'à 15 heures sur les informations qui sont diffusées maintenant. Un certain nombre d'entre nous ont participé à une réunion hier soir, où on nous a gentiment et d'une manière extrêmement compétente expliqué le plan qui nous est présenté aujourd'hui ; malheureusement, nous retrouvons toutes ces informations à 13 heures dans un quotidien du soir. Je pense que c'est un problème de fonctionnement de vos services et j'aimerais...

Alain RICHARD : Non, c'est un problème de fonctionnement de votre association. Quand il y a une règle du jeu, ceux qui la respectent sont parfois victimes de ceux qui ne la respectent pas, tout le monde l'a accepté.

Nous avons retrouvé, presque mot pour mot, ce qu'on nous a dit hier soir...

Alain RICHARD : C'est à vous de porter une appréciation, pas à moi. Sachez que celle que vous portez, je la partagerai. Ce sont les règles de votre profession. Nous nous efforçons de les respecter loyalement et, de temps en temps, il y a une bavure.

Vous avez dit que la France ne voulait pas être spectateur et que l'ensemble du pays est décidé à ce que nous ayons une défense qui continue à être active. Pouvez-vous préciser ?

Alain RICHARD : Quand vous regardez la demi-décennie qui s'est écoulée, la France est sans doute, dans les pays de son rang économique et démographique, celui qui a été le plus directement partie prenante du traitement des crises, dans sa " zone d'influence " ou ailleurs. S'il y a une logique à assumer nos responsabilités de membre permanent du Conseil de sécurité, à porter un certain nombre de thèmes et de messages sur les relations internationales qui sont les nôtres et qui tiennent à des rapports entre les pays davantage fondés sur la règle de droit et respectant des principes humanitaires, alors cela ne peut pas se faire une fois que les dégâts sont faits, avec un accompagnement de discours ou une intervention a posteriori.

Il faut être capable de traiter les crises y compris dans leurs phases les plus violentes, nous l'avons fait à différentes reprises, que ce soit dans le sud-est de l'Europe, en Afrique, parfois en Asie. Donc, nous souhaitons pouvoir continuer à jouer ce rôle là dans une communauté internationale, et vous en êtes souvent l'expression pour la partie française, qui met la barre plus haut qu'avant. Cela me frappe beaucoup quand je vois l'évolution de la situation en Bosnie. En Bosnie, il n'y a plus la guerre et on ne se tire plus d'une cour d'immeuble à l'autre. Si le raisonnement était simplement " quand ils ne se tuent plus, on ne s'en occupe plus ", tout le monde serait parti de Bosnie. Je constate pour m'en réjouir que, non seulement la communauté internationale - de façon un peu abstraite, l'observateur, les gens qui s'engagent à titre intellectuel ou autre - mais aussi les autorités politiques responsables considèrent que rétablir une situation satisfaisante en Bosnie suppose d'aller plus loin, et l'on garde 35 000 militaires pour accompagner tout un volet de reconstructions civiles et de réorganisation d'un Etat de droit conforme aux standards européens dans ce pays.

C'est mieux que la version des années 1920 ou 1930 du traitement des crises minoritaires européennes, qui consistait à transplanter 500 000 personnes et on n'en parlait plus. Simplement, ce genre de mission politique que se donne la communauté internationale est très exigeante, à la fois dans la variété des compétences à mettre en ¿uvre et dans les risques pris par les personnels.

Nous pensons assumer et à certains égards justifier notre statut international en prenant toute notre part dans ce type de conflit et notre sentiment est qu'il y en aura beaucoup dans les années qui viennent et que nous jouons une partie de notre crédibilité internationale dans nos capacités à y agir.

Il y a aujourd'hui des salariés du GIAT qui manifestent pour protester contre les restructurations envisagées. Que leur dites-vous soit pour les rassurer soit pour leur expliquer ce qui se passe ?

Alain RICHARD : Je leur dis d'abord que le gouvernement, représentant l'Etat actionnaire, a examiné avec les dirigeants de GIAT Industries le plan d'évolution à moyen terme de l'entreprise et qu'il l'approuve, parce qu'on voit bien les efforts d'adaptation qu'ont fait les autres industries de Défense qui sont aujourd'hui hors de danger et qui ont consolidé leur position sur le marché. Des efforts ont déjà été faits avec du mérite par les dirigeants et les salariés de GIAT, il reste à les compléter pour que l'entreprise retrouve son équilibre, puisse être titulaire de marchés obtenus parce que son rapport qualité-prix est le meilleur et pour qu'elle puisse aussi atteindre des partenariats sur des grandes opérations avec d'autres industries, européennes en particulier.

GIAT Industries a eu à faire ce travail d'adaptation, largement entamé, dans un contexte plus difficile que d'autres industries de défense parce que ses marchés ont baissé plus fort. Cela nous donne donc l'obligation de soutenir et de compenser les évolutions d'effectifs qui sont nécessaires, par un effort de solidarité particulier. Les salariés ont mené un travail de concertation important dans l'entreprise et le comité central de l'entreprise se tiendra dans trois jours. A partir de ce comité, des négociations pourront continuer à se développer sur tout le développement de ce processus d'adaptation qui, lui aussi, a vocation à s'étaler sur encore trois ans.

Certains continueront à contester la nécessité de s'adapter, je pense qu'à terme nous les convaincrons. Je crois que d'autres salariés, pris individuellement, et d'autres organisations représentatives se placent dans une logique d'assurer la capacité de survie à long terme de GIAT Industries, de rendre cette entreprise compétitive. Ils savent que c'est aussi la détermination du gouvernement - il l'a montré en consacrant 8 milliards de francs depuis son entrée en fonctions à des renflouements financiers de GIAT. Mais je ne peux pas aller plus loin parce qu'il y a des institutions sociales qui doivent se réunir vendredi et la règle du jeu est que vous êtes libres de tous les commentaires que vous voulez mais si le représentant de l'Etat actionnaire donne des indications chiffrées, détaillées sur le GIAT, il commet un délit en droit du travail et vous comprenez que je m'en abstienne.

Deux questions. La première concerne le GIAT : vous êtes allé le week-end dernier à Djeddah. On parle de la présentation d'une nouvelle offre sur le char Leclerc. Pouvez-vous nous donner quelques informations sur la cible, le nombre de chars qui sont concernés dans cette seconde offre et confirmer ou infirmer des rumeurs sur d'éventuelles conséquences très négatives pour GIAT d'un éventuel échec de cette offre en terme d'effectifs et de mesures complémentaires par rapport aux mesures qui sont annoncées en ce moment sur les 3 700 personnes. La deuxième question : sur le dîner d'hier soir, j'ai lu une agence de presse qui évoquait vos propos parlant de fables, des accusations selon lesquelles la France aurait un jour un rôle d'handicap dans cette restructuration. Visez-vous M. Robertson, qui s'est exprimé hier soir ?

Alain RICHARD : L'usage convenu avec l'Arabie Saoudite est que les opérations de cession de matériels militaires se font par des marchés d'Etat à Etat. A la différence de ce que nous faisons avec nombre d'autres pays, le gouvernement est amené à s'engager dans la conclusion d'accords pour les livraisons de matériels avec l'Arabie Saoudite, cela fait partie du partenariat politique et stratégique que nous avons avec ce pays dont je rappelle qu'il a un rôle stabilisateur et qu'il joue plutôt dans le sens de la recherche de solutions équilibrées dans la région la plus troublée du monde, ce qui légitime que nous ayons plus de rapports politiques et économiques avec lui qu'avec d'autres dans la région. La discussion sur une acquisition de blindés de nouvelle génération est une discussion qu'ils conduisent positivement car ils ont un matériel terrestre français maintenant ancien, qui a bien rempli ses objectifs mais, dans le contexte régional, ils veulent avoir des blindés modernes. Et chez leurs spécialistes, les tests faits par le Leclerc confirment que c'est un matériel qui les intéresse.

Nous avons un problème de prix comme dans d'autres industries : si le produit est un cran au-dessus de ses homologues sur le plan des capacités, il est plus cher, donc il faut limiter ce surcoût. J'ai expliqué à mes interlocuteurs saoudiens que les efforts de resserrement de capacités qu'était en train de faire GIAT Industries fondaient une compétitivité de leurs offres à terme et que ça n'était pas la peine de s'imposer sur le plan interne des sacrifices forcément douloureux si ce n'était pas pour un objectif. Ensuite, il faut que nous tenions compte d'une situation conjoncturelle de l'Arabie Saoudite, dont une partie des capacités financières viennent de la vente du pétrole et qui, pour l'année 1998, connaît un affaiblissement de ses capacités d'achat. Il faut bien qu'on discute en profondeur avec eux de ce qui peut se passer si cette altération était durable, ce n'est pas une certitude. Il y a beaucoup de motifs de penser qu'il s'établira un rééquilibrage sur le cours du brut, donc leur capacité d'achat remontera.

On a envisagé divers schémas qui leur permettraient de prendre dans le courant de l'année prochaine une décision de principe pour l'acquisition de ces matériels sans surcharger leur budget à court terme. Il y a un travail de négociation qui se poursuit et qui s'est déroulé dans un climat de confiance. Les Saoudiens considèrent qu'ils ne se sont pas trompés depuis 30 ans en développant un partenariat à la fois politique et économique avec la France, ils ont bien l'intention de continuer en le disant clairement.

Les conséquences d'une non-conclusion éventuelle du marché ne sont pas mesurables aujourd'hui. Ce que je peux dire, c'est que si nous souhaitons très fortement réussir cette transaction avec les Saoudiens, elle n'a pas de caractère vital pour GIAT Industries. GIAT est capable de gagner d'autres marchés, il a besoin de recadrer ses capacités à un niveau réduit par rapport à aujourd'hui. L'aléa inévitable du marché saoudien ne change pas globalement la stratégie de réorganisation de GIAT Industries.

Quant à l'autre question, je suis heureux que vous attachiez tant de prix à mes déclarations. Honnêtement, je n'ai rien dit de nouveau. Je considère que dans le débat entre industriels, il y a des contradictions réelles d'intérêt et que ce n'est pas l'intérêt de certains industriels de mettre en avant ces contradictions. J'en cite deux : la place relative de nos amis allemands dans une nouvelle entité restructurée - il est logique que leurs capacités industrielles, technologiques soient leader dans certaines spécialités. Dans un jeu à trois, mettons-nous à leur place, nous n'imaginerions pas que dans un rassemblement de cinq ou six métiers militaires ou civils différents, ce soit à chaque fois le partenaire britannique ou français qui ait le premier rang. C'est un sujet sérieux et peu mis sur la table. L'autre question est de savoir si, en fin de processus, après la constitution d'une entité financière unique, il y aurait des détenteurs de blocs d'actions importants représentatifs de la valeur de leurs apports alors que d'autres actionnaires seraient très dispersés, est une question qui introduit une vraie différence d'intérêt entre les partenaires car la structure de capital de DASA et d'Aérospatiale n'est pas la même que celle de British Aerospace.

Je constate que personne n'alimente la presse avec ces vrais sujets de négociation, et cela me semble normal, dans une discussion compliquée, de ne pas tout mettre dans la presse. Pour l'occuper, on alimente un bruit de fond qui est : " ah, c'est quand même ennuyeux car la France a une industrie qui est en partie dans le secteur public ".

Ce que je trouve quand même divertissant, c'est que c'est vrai depuis des dizaines d'années. Or on a vu les gains de marchés d'Aérospatiale, ça ne semble pas en faire un invalide industriel et nos partenaires ont de très nombreux accords de coopération, de " business " en commun avec ces mêmes entreprises françaises du secteur public. Si c'étaient des gens qu'on ne puisse fréquenter qu'avec de nombreux intermédiaires, ça se serait vu depuis longtemps. Il s'agit donc d'une supercherie mais si cela vous semble important, vous pouvez le répéter toutes les semaines, ça permet à d'autres de travailler sur des sujets que moi je trouve plus importants.
Vous reprenez un plan de restructuration qui a été lancé par la précédente majorité, dans quelle mesure cette deuxième vague traduit-elle le changement de majorité ?

Alain RICHARD : Le Premier Ministre, dans sa déclaration de politique générale, a indiqué de façon très claire que les options d'organisation de notre défense seraient maintenues. Ca n'a rien de bouleversant, nous sommes un pays qui a des responsabilités internationales majeures mais dans lequel beaucoup d'éléments de la politique de défense sont bi-partisans. On a donc poursuivi ce travail de réorganisation et je crois qu'il y a une aspiration, qui est recevable pour une majorité de gauche, à dire : " nous souhaitons avoir des forces armées qui peuvent intervenir au profit des valeurs et des intérêts généraux que nous défendons au niveau international. Il faut s'organiser pour cela ". Il y a une continuité entre cette partie du plan de restructuration et celle qui l'a précédée, même si nos objectifs politiques sont teintés par d'autres aspirations. En ce qui concerne les méthodes, vous en serez juges en faisant le bilan des mesures et en analysant les retombées dans les différentes régions. Je crois qu'on a fait, avec les ressources disponibles, le travail le plus détaillé : scrupuleux pour à la fois limiter les impacts de déstabilisation régionale et pour donner au personnel de réelles marges de choix pour leur reclassement. J'espère que c'est conforme à l'idée que vous vous faites d'un gouvernement de progrès.

On a rarement autant parlé de prolifération nucléaire, biologique et chimique depuis quelques mois. Or, dans le catalogue touffu des mesures que vous présentez aujourd'hui, il y a la dissolution de l'école NBC de Caen. N'y a-t-il pas un paradoxe ?

Alain RICHARD : Ce serait un paradoxe si vous pensiez que c'est une pure et simple suppression. Le problème est que chaque école spécialisée a un coût de soutien et que l'ensemble des savoir-faire que les armées doivent organiser ont intérêt à être regroupés dans des établissements uniques. Donc, la formation NBC va continuer. Nous ne supprimons que deux établissements, indépendants cette fois-ci : celui de Caen et celui de Dinan, parce que beaucoup de regroupements de même type avaient déjà été faits dans l'armée de terre ; donc, elle n'aura plus qu'un petit nombre de centres de formation qui seront pluridisciplinaires. La formation NBC restera mais elle aura vocation à toucher plus de gens car c'est une capacité que nous souhaitons pouvoir valoriser au niveau international. Ce pays joue un rôle de détection et d'analyse, en matière de risques chimiques et bactériologiques, important. En Europe, il n'y a pas beaucoup de pays qui travaillent là-dessus et nous échangeons de manière équilibrée avec nos partenaires américains sur ces sujets-là. Vous allez lire " suppression de ceci ou de cela ", ça ne veut pas dire que la fonction est supprimée mais qu'elle est fondue dans un ensemble plus vaste, dans tous les domaines.

Deux questions. Tout d'abord, vu de l'intérieur de la France, la perte des postes de travail au sein de GIAT ou DCN peut être dramatique mais vu de l'extérieur, ces mesures sont assez timides et il est difficile de voir comment on peut être rentable et concurrentiel en termes de compétition internationale avec les mesures que vous annoncez. Ensuite, la symétrie n'est pas claire entre perte de travail et création de nouveaux postes de travail.

Alain RICHARD : Sur la première observation, je sais que ce commentaire existera. Même dans la presse de chaque pays, j'ai observé que c'était souvent une tension qui existe dans un même organe entre la rubrique politique ou sociale et la rubrique économique. Je crois, très sincèrement, que l'ensemble de mesures qui sont adoptées par GIAT Industries en ce moment sont suffisantes pour assurer l'équilibre et la compétitivité de cette entreprise dont je souligne quand même - la brève discussion que l'on avait sur le Leclerc en est l'illustration - que c'est une entreprise qui fait des matériels de niveau technologique très avancé. Je crois qu'après ces mesures-là, et en effet celles qui sont en discussion et en cours d'élaboration dans la DCN, l'ensemble de nos industries de Défense seront compétitives et bien placées dans la répartition des moyens européens.

Quant à la dissymétrie entre créations et suppressions, si on parle des armées et de leurs soutiens, le point de départ, c'est qu'on avait 190 000 appelés, qui étaient de la main d'¿uvre gratuite. La réforme consiste à ne plus demander cet effort aux jeunes français parce qu'on considère aussi qu'une armée mixte comme celle-là ne présente pas aujourd'hui la capacité de réaction correspondant à nos objectifs internationaux, et comme il y a un butoir financier, les effectifs qui vont les remplacer ne sont que de 70 000 personnes.

C'est une réforme - nous en parlions encore hier soir avec mes collègues - qui rejoint de très près celle qui a été menée il y a une vingtaine d'années par les britanniques, et qui permet en effet d'avoir à la fin une armée, toutes composantes confondues, plus limitée en effectifs mais beaucoup plus réactive. Dans la réorganisation des soutiens, nous perdons en tout 6 000 postes. Pendant ce temps-là, les armées en créent 68 000. L'impact global est quand même de plus de 60 000 postes de travail.

Je voulais revenir aux restructurations industrielles, notamment sur certaines déclarations britanniques. Il y a aujourd'hui en Europe deux grandes entités multinationales aéronautiques et militaires : Airbus d'un côté, de l'autre le regroupement Eurofighter. Les français sont dans l'un, pas dans l'autre. Considérez-vous comme une provocation que des britanniques disent aujourd'hui : " Pourquoi ne pas restructurer autour d'Eurofighter plutôt qu'autour d'Airbus ? "

Alain RICHARD : Je n'ai pas entendu qu'ils disaient cela ?

C'est sensiblement les propos de M. Robertson ce matin dans le Financial Times¿

Alain RICHARD : Je n'ai pas noté cette prise de position et elle ne correspond pas à notre conversation d'hier soir. Vous savez ce que c'est, un commentaire en entraîne un autre...

Et comment voyez-vous l'évolution de la restructuration du secteur des missiles en France, d'une part, et puis en Europe largement ?

Alain RICHARD : C'est une composante de la structuration d'un ensemble consolidé, aéronautique, civil et militaire, spatial, y compris missiles.

Je ne cherche pas à séparer cette composante-là des autres. Le gouvernement prend en compte que, dans ce domaine-là, la France a beaucoup de capacités et a déjà noué des accords internationaux. Nous devons nous organiser pour que le " département missiles " soit un point d'appui, un point fort de la contribution de la France à la constitution d'un ensemble européen.

Pour revenir à GIAT Industries, vous avez dit que finalement, le caractère vital du contrat avec l'Arabie Saoudite n'était pas affirmé, qu'il y avait d'autres possibilités, d'autres marchés, évidemment. Quels sont ces autres marchés où vous pensez que le Leclerc pourra se placer ? Deuxième question, il y a environ 1 600 à 1 700 personnes qui sont attachées à la fabrication du Leclerc ; le plan de charge est assuré, je crois, jusqu'en 2000. Que vont devenir ces emplois supplémentaires liés au Leclerc si ces contrats ne sont pas remplis et est-ce que l'Etat va continuer la recapitalisation de GIAT pour les années qui viennent ?

Alain RICHARD : Sur la première question, je me borne à dire qu'il y a d'autres possibilités de marchés, et je ne pense pas qu'il soit efficace de les commenter dans la presse alors qu'il s'agit de contacts. Sur le deuxième point, je ne crois pas qu'il faut raisonner comme ça. GIAT Industries est une entreprise qui a plusieurs spécialités, plusieurs lignes de produits, et un potentiel humain qui doit être de plus en plus adaptable. Il ne faut pas partir de l'idée qu'il y a des salariés qui vont fabriquer un seul et même produit.

Comme les autres grandes entreprises de Défense, GIAT évolue. Ce travail, j'insiste, est déjà en cours, pour être aussi polyvalent que possible, y compris en touchant le secteur civil. L'Etat actionnaire a insisté auprès des dirigeants de GIAT pour que ce qu'ils appellent leur secteur de développement, c'est-à-dire de diversification industrielle, prenne de l'importance dans leurs options d'évolution les prochaines années. Et M. LOPPION me signalait qu'il était dans ses intentions de développer un plan de formation permanente, très ambitieux, à GIAT.

D'abord, je ne suis pas d'accord avec vous pour parler d'absence du marché saoudien -hypothèse dont chacun a bien compris que c'était une hypothèse car pour l'instant, nous avons des contacts positifs avec les autorités saoudiennes. Simplement, je crois que c'est la plus élémentaire bonne foi que d'examiner les deux situations. Donc, je ne fais aucune déclaration aujourd'hui consistant à dire : "Il y a plus ou moins de chances que nous gagnions ou que nous perdions". Votre appréciation est libre. Vous pouvez considérer qu'il y a 99 chances sur 100 que nous gagnions le marché des Leclerc en Arabie Saoudite ou 99 % de chances que nous le perdions ; c'est votre appréciation. Le gouvernement n'a pas à prendre de pari là-dessus. De toute manière, le plan de charge lié à la commande française ne s'arrête pas aussi tôt que 2000, et l'entreprise est en capacité de réorienter ses moyens de production d'une spécialité à l'autre.

Sur les recapitalisations, il est conforme à la plus élémentaire cohérence que l'Etat actionnaire continue à soutenir et à accompagner financièrement GIAT Industries dans la fin de cette adaptation à laquelle il donne tout son appui. Celui qui est nécessaire à l'équilibre des comptes.

Pouvez-vous nous préciser quelles seront les mesures qui affecteront l'Outre-mer français dans le cadre de ces nouvelles restructurations de Défense ?

Alain RICHARD : Elles sont très limitées. Il y a eu des réorganisations portant sur les unités des forces, qui faisaient partie du premier plan de restructuration qui a été décidé par mon prédécesseur. En ce qui concerne les soutiens, les mesures seront quasiment nulles. Donc, il n'y a pas à attendre d'effets sur l'emploi ou sur la présence militaire dans les départements ou territoires d'Outre-mer du fait de cette nouvelle vague de restructurations.

Le dispositif avait déjà son équilibre. Pour le service militaire adapté (SMA), le gouvernement s'est engagé, à la demande très large des parlementaires représentants les départements d'Outre-mer, à le maintenir dans la nouvelle formule, donc la poursuite de la mise en ¿uvre de notre réforme du service national se traduit par la poursuite des régiments du SMA avec, pour les jeunes des nouvelles générations, le statut de stagiaires de formation professionnelle au lieu d'être dans le statut d'appelés. Cette question-là est réglée.

En ce qui concerne le char Leclerc, on sait que GIAT Industries est très fier de son produit phare, mais il faudrait peut-être rappeler que GIAT Industries n'est qu'un assembleur, pour le char Leclerc, puisqu'il ne fabrique pratiquement rien, des pièces, des composants, qu'ils soient mécaniques ou électroniques. Alors vous parliez de demander à GIAT de réduire son prix, ce qui a été fait à plusieurs reprises ; mais comment l'assembleur GIAT peut-il faire baisser les prix à tous les sous-traitants dont le groupe Peugeot, etc. ?

Alain RICHARD : Vous avez fait une affirmation et une question, et je vais prendre quelques distances vis-à-vis de l'affirmation. GIAT Industries n'est pas qu'un assembleur ; je peux vous envoyer visiter certains de ses concurrents en Europe, qui sont des vrais assembleurs. Leurs effectifs sont de 200 personnes. Si vous comptez l'ensemble des gens qui travaillent pour la fabrication de chars dans GIAT, ils en fabriquent quand même des composants très importants. Le partage de la valeur ajoutée est voisin de moitié-moitié, quand même.

Il reste que, en effet, dans le coût de chars, il y a une part importante d'acquisition, d'approvisionnement, et que GIAT doit pouvoir faire jouer la concurrence plus fortement que maintenant. C'est sûr que pour un produit qui est déjà développé comme le Leclerc, où il y a des accords, des contrats, la marge de négociation est plus faible. Mais précisément, en assurant la visibilité, la situation prévisible de GIAT à moyen terme, on donne aussi à cette entreprise, me semble-t-il, un levier de négociation pour ses futurs programmes, qui va dans le sens de la souplesse de ses fournisseurs ou de ses sous-traitants.

Votre question, d'ailleurs, me donne l'occasion de souligner un autre point que je n'ai pas mentionné : c'est que dans la réforme que nous faisons, nous réduisons à terme la contribution de l'armée de terre aux plus grosses réparations, de caractère industriel, pour les matériels terrestres, parce que nous pensons que c'est plus rationnel que ce soit fait par les industriels. En observant ce qui s'est passé dans d'autres pays européens, on se rend compte que ça donne l'avantage à l'industriel, dans le cas précis de GIAT, d'avoir une part de son fonds de commerce qui repose sur une activité permanente et régulière et sans les soubresauts des gros marchés.

Comment se présente le budget 1999, et êtes-vous assuré de mettre 85 milliards sur le titre 5. Et aussi, dernière question : la commande pluri-annuelle des 48 Rafale, où en est-on ?

Alain RICHARD : Sur le premier sujet, le Premier ministre a transmis ses lettres-plafond aux ministres, il n'y a pas de surprise. C'est-à-dire que ce que le Premier ministre avait annoncé au mois d'avril, après l'examen de l'application de la loi de programmation militaire... le gouvernement tire les conséquences en pleine ligne pour le budget 99. Sur le reste, vous me permettrez d'attendre un tout petit peu pour fournir les indications chiffrées, d'abord au parlementaires, mais enfin, il n'y a pas de surprises, je le répète. Votre autre question, pardon ?

Sur les commandes pluri-annuelles de Rafale...

Alain RICHARD : Oh, je vais vous laisser poser la question encore pendant quelques semaines... Merci.


(source http://www.defense.gouv.fr, le 18 septembre 2001)

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