Interview de M. Lionel Jospin, Premier ministre, dans "Le Parisien" du 12 juin 1998, sur la politique familiale, notamment le retour aux allocations familiales pour tous, la baisse du plafond du quotient familial, le contrat d'union civile et sociale et la dépénalisation des drogues douces, intitulée "La famille est un lieu irremplaçable". | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Lionel Jospin, Premier ministre, dans "Le Parisien" du 12 juin 1998, sur la politique familiale, notamment le retour aux allocations familiales pour tous, la baisse du plafond du quotient familial, le contrat d'union civile et sociale et la dépénalisation des drogues douces, intitulée "La famille est un lieu irremplaçable".

Personnalité, fonction : JOSPIN Lionel, MONTVALON Béatrice de, MERCIER Anne-sophie, PLANTADE Jean marc, MARTINAT Philippe.

FRANCE. Premier ministre

Circonstances : Ouverture de la Conférence nationale sur la famille à Paris le 12 juin 1998

ti : Le Parisien : " Vous vous apprêtez à confirmer aujourd'hui le retour au principe des allocations familiales pour tous. Admettez-vous que vous vous êtes trompé en sous-estimant les conséquences, pour les " classes moyennes " du choix chiffré que vous aviez annoncé lors de votre discours générale il y a un an : la fin des allocations au-dessus du seuil de 25000 F de revenus...

Lionel Jospin : Le propre de ce gouvernement est de savoir écouter, et de vouloir dialoguer. Beaucoup, au sein du mouvement familial, étaient attachés au principe d'universalité . des allocations familiales. Le gouvernement lui, tenait au souci de justice sociale. Nous avons conservé celui-ci, mais nous avons jugé, au vu de rapports et de recommandations, que le dispositif pouvait évoluer. Tout cela me paraît positif.

Le gouvernement ne dévie pas de l'objectif qu'il s'était fixé au mois de juin 1997 : une plus grande justice sociale pour les familles, grâce à une meilleure redistribution. C'est une préoccupation partagée par la grande majorité des Français.

Le Parisien : En revenant au principe des allocations familiales pour tous, peut-on dire que vous choisissez de faire une concession politique aux mouvements familiaux qui se situent traditionnellement au centre-droit ?

Lionel Jospin : Je ne crois pas qu'il soit souhaitable d'étiqueter politiquement le mouvement familial. Celui-ci est composé d'organisations de sensibilités très différentes., En tant que chef de gouvernement, il me revient de faire progresser les idée que je défends, mais de le faire en veillant au rassemblement de nos concitoyens autour de cette politique.

C'est également vrai pour la politique familiale. Nous avons donc eu, depuis un an, un dialogue constant avec les associations familiales. La conférence sur la famille que je réunis aujourd'hui sera. un moment fort de ce dialogue: Je me réjouirais si le mouvement familial approuvait les nouvelles dispositions arrêtées par le gouvernement.

Le Parisien : On vous prête l'intention de réviser à la baisse le quotient familial. Prévoyez-vous une compensation pour les familles qui n'ont qu'un seul enfant, puisqu'elles seraient automatiquement pénalisées ?

Lionel Jospin : Une baisse du plafond du quotient familial apparaît, dans la durée, plus progressive et plus redistributive que la mise sous condition de ressources des allocations familiales, que nous avions décidée en urgence pour faire face au déficit de la branche famille de la Sécurité sociale. Nous avons donc choisi de retenir jour l'avenir cette mesure. En demandant un effort de solidarité aux familles qui en ont les moyens, nous irons vers plus de justice sociale, tout en améliorant la situation des familles des classes moyennes.

Parmi les familles avec un enfant, seules seront concernées celles qui disposent d'un revenu supérieur à 36 000 F par mois. Pour un revenu mensuel de 40 000 F, le supplément d'impôt ne dépassera pas 300 F par mois. Chacun conviendra qu'il s'agit là d'un effort modéré pour ces familles. En outre, nous avons décidé d'étendre le bénéfice de l'allocation de rentrée scolaire aux familles d'un enfant qui en étaient jusque-là exclues. C'est un progrès important.

Le Parisien : Peut-on modifier le quotient familial sans remettre à plat l'impôt sur le revenu, qui concerne à peine un Français sur deux ?

Lionel Jospin : La politique doit tenir compte de la réalité : tout n'est pas toujours possible en même temps. Etre réaliste, en l'espèce, c'est choisir de faire progresser partiellement - mais tout de suite, et de façon sensible - la justice fiscale.

La révision du quotient familial ne modifiera que marginalement l'impôt sur le revenu : cette mesure touchera moins de 500 000 contribuables sur 15 millions. L'impôt sur le revenu restera en France plus généreux pour les familles que dans la plupart des pays étrangers comparables.

Le Parisien - La gauche, dans le passé, est souvent apparue mal à l'aise avec la politique familiale, qu'elle semblait (ou presque abandonner à la droite)

Lionel Jospin : La famille n'appartient à aucun courant politique. Ile est le lieu irremplaçable du développement de l'enfant. Elle offre une possibilité d'épanouissement aux parents. Elle est un cadre de valeurs et de références fondamental pour notre société.

Cependant, des approches différentes de la famille existent. Nous nous attachons à ce que l'impératif de justice sociale soit présent dans l'ensemble de la politique familiale et bénéficie ainsi aux familles les plus démunies, qui sont souvent, d'ailleurs, des familles nombreuses. Nous ne voulons pas privilégier un modèle familial particulier. notre politique familiale doit s'adapter à l'évolution de la famille comme à celle des moeurs. C'est dans cet esprit ouvert mais exigeant que s'inscrit l'action du gouvernement.

Le Parisien : Est-il légitime de pénaliser les parents lorsque leurs enfants se révèlent être des délinquants mineurs récidivistes ?

Lionel Jospin : Vous abordez là des questions d'une nature différente. La sécurité est effectivement le premier droit du citoyen. Les comportements inciviques, la délinquance juvénile gâchent la vie quotidienne de trop nombreux Français. Comme les autres pays, la France connaît en la matière une situation grave, et qui s'est détériorée au cours des dernières années.

Ma position est claire : des dispositions juridiques existent déjà, il faut les appliquer. Il faut commencer par en rappeler la teneur aux parents qui sont, au premier chef, responsables du comportement de leurs enfants. Notre droit prévoit des sanctions pour ceux qui se livrent à la délinquance, ou qui en bénéficient. Il faut appliquer ce droit dans toute sa rigueur.

Le terme " pénaliser ", que vous employez, n'est cependant pas approprié. Il s'agit de responsabiliser les parents en les renforçant dans leur rôle d'éducation de leurs enfants et, notamment, en les impliquant davantage dans la vie scolaire.

Toutefois, en cas de défaillance avérée de la part -des parents - abandon moral ou matériel -, il ne faut pas hésiter à appliquer la loi.

Le Parisien : Celle-ci prévoit déjà, à l'heure actuelle, la possibilité de mettre sous tutelle les prestations familiales, par exemple lorsqu'elles ne sent pas utilisées au profit des enfants.

Comment traiter ces derniers ? Par la répression ou par la psychologie, puisque Jean-Pierre Chevènement n'hésite pas à parler de " sauvageons " ?

Lionel Jospin : Trop d'enfants grandissent, en effet, livrés à eux-mêmes, sans que leurs parents ne les entourent comme ils le devraient. Certes, la responsabilité de ces derniers est souvent atténuée par les graves difficultés sociales qu'ils rencontrent. Il n'empêche... la société est fondée sur des normes. J'attends de tous les citoyens qu'ils les connaissent, qu'ils les respectent et qu'ils en enseignent le respect aux mineurs dont ils ont la charge.

Il reste que les mineurs doivent se sentir personnellement responsables des actes de délinquance qu'ils commettent. Les réponses aux infractions doivent, selon moi, répondre à trois exigences. Elles doivent être systématiques et rapides. Elles doivent être diversifiées et adaptées à chaque situation, allant du simple rappel à l'ordre jusqu'à l'emprisonnement, qui doit être réservé aux cas les plus gravés. Enfin, elles doivent garder, parce qu'il s'agit de mineurs, une dimension éducative. Cela exige une démarche dans laquelle la psychologie, la prévention et la répression ont chacune leur part.

Le Parisien : Quand la famille est en crise, est-ce une priorité que de faire adopter par les députés un statut pour les concubins, hétérosexuels ou homosexuels ?

Lionel Jospin : Ne créons pas de confusion. Il y a la politique familiale, que nous relançons. Il y aura, par ailleurs, des mesures d'adaptation du droit aux moeurs. Les deux choses sont distinctes.

Le Parisien : Le projet de contrat d'union sociale n'est il pas hypocrite ? Ne vaudrait il pas mieux dire franchement qu'il s'agit d'un statut pour les couples homosexuels, donc, comme le disent certains, d'une sorte de " sous-mariage " ?

Lionel Jospin : Il ne s'agit ni d'un " sous-mariage ", ni encore moins d'un mariage, ni d'ailleurs de traiter seulement des couples homosexuels. Une société se construit sur des normes, des repères, des symboles, sur un certain ordre. Il n'est pas question de les transgresser.

Il s'agit en revanche, je le répète, de la reconnaissance par les pouvoirs publics et la société tout entière d'une situation de fait et des problèmes humains, très concrets et parfois douloureux qu'elle pose.

Pourquoi deux personnes - quels que soient leurs sexes - qui ont mené une vie commune pendant vingt ou trente ans ne pourraient-elles pas hériter l'une de l'autre ? Pourquoi, à la disparition de l'une, l'autre serait-elle chassée de l'appartement si longtemps partagé, parce que la législation actuelle ne reconnaît pas son droit de poursuite de bail ? Il y a là autant de situations très injustes, qui vont de tracasseries quotidiennes à de véritable déchirements. Il faut apporter des réponses concrètes à ces situations. Nulle idéologie ne guide ma démarche, mais la volonté d'aborder avec pragmatisme une question qui pèse lourd dans la vie de centaines de milliers de nos concitoyens.

Le Parisien : Approuvez-vous le combat de Jacques Chirac contre la dépénalisation des drogues douces ?

Lionel Jospin : Le toxicomanes est un être humain qui souffre. Sa souffrance le conduit à enfreindre la loi pour se procurer des substances illicites. Une bonne politique doit donc allier prévention, soins et répression.

L'interdit de la consommation de drogue contribue à la prévention comme à la répression. C'est pourquoi je ne suis pas favorable à la dépénalisation. Mais je souhaite que sois approfondie la prise en charge thérapeutique, sociale et psychologique des toxicomanes. Cette prise en charge doit également concerner, au sens large, les comportements de dépendance, qui associent médicaments, alcool et drogue.


Propos recueillis par Dominique de Montvalon, Anne-Sophie Mercier, Jean-Marc Plantinade et Philippe Martinat.


(source http://www.premier-ministre.gouv.fr, le 4 janvier 2002)

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