Déclaration de M. Lionel Jospin, Premier ministre, sur les orientations de la politique de la ville, notamment le renforcement de la cohésion sociale et du développement de la démocratie locale et la mobilisation de tous les acteurs concernés, Paris le 25 juin 1998. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Déclaration de M. Lionel Jospin, Premier ministre, sur les orientations de la politique de la ville, notamment le renforcement de la cohésion sociale et du développement de la démocratie locale et la mobilisation de tous les acteurs concernés, Paris le 25 juin 1998.

Personnalité, fonction : JOSPIN Lionel.

FRANCE. Premier ministre

Circonstances : Installation du Conseil national des villes et du développement social urbain (CNV) à Paris le 25 juin 1998

ti : Madame et Messieurs les ministres,
Messieurs les vice-présidents,
Mesdames, Messieurs,


Partout dans le monde, la ville rassemble une part sans cesse plus grande de la population. En France, ce sont déjà plus de trois habitants sur quatre qui résident en ville et on estime communément que la population citadine représentera 70 % de la population mondiale en 2020.

La ville est donc le lieu où se concentrent des potentiels considérables, où peuvent apparaître de précieuses complémentarités. Elle est aussi l'espace où se retrouvent toutes les différences, où peuvent naître de forts conflits. En dépit d'efforts importants, depuis une quinzaine d'années, en direction d'une meilleure prise en compte de ces dimensions, certaines villes françaises, certains quartiers vont mal, au point que l'on parle fréquemment de "crise urbaine".

Cette crise urbaine se nourrit d'un terreau fait de pauvreté, de précarité, de relégation, d'absence de perspectives, de violence et d'insécurité.

S'appuyant sur les constats et sur les recommandations du rapport de Jean-Pierre SUEUR comme sur les premiers éléments de bilan du XIème Plan, le gouvernement entend affirmer une " nouvelle ambition pour les villes ".

Cette nouvelle ambition comprend quatre orientations essentielles qui, sur la proposition du Ministre délégué à la Ville, Claude BARTOLONE, et après un travail avec les ministères, fonderont les mesures qui seront arrêtées lors du Conseil Interministériel que je présiderai le 30 juin :

*renouer le pacte républicain en réaffirmant le sens de la citoyenneté comme un ensemble de droits et de devoirs, en poursuivant avec détermination l'objectif d'égal accès de tous les habitants au service public, en donnant à chacun le sentiment d'appartenir à une même communauté de vie et d'avoir un vrai rôle à jouer au service de cette communauté ;
renforcer la cohésion sociale en repensant la ville comme un espace intégrateur dont le développement doit reposer sur tous et doit bénéficier à tous ;
*mobiliser tous les acteurs concernés : les représentants de l'Etat, les gestionnaires de services publics, les bailleurs sociaux, les élus locaux, les bénévoles associatifs, les habitants eux-mêmes, autour d'un projet collectif et cohérent dans lequel soient clairement précisés le rôle et les responsabilités de chacun ;
*donner enfin un nouvel élan à la démocratie locale afin que chacun puisse y jouer un rôle direct et réel, en permettant aux habitants de prendre plus concrètement leur part dans le devenir de la ville, en rénovant les modes de décision, en développant les espaces nécessaires à l'initiative individuelle ou collective et en inventant de nouvelles formes de concertation entre population et responsables.

C'est dans cette perspective que j'ai le plaisir d'installer le nouveau Conseil national des villes, héritier du premier conseil installé par Michel Rocard au début de l'année 1989.

Le mandat du précédent Conseil national est venu à expiration fin octobre 1997. Je tiens à remercier tous ses anciens membres pour le travail qu'ils ont accompli.

J'installe aujourd'hui un Conseil dont un nombre important de membres sont nouveaux. Tous sont engagés au quotidien sur le terrain, auprès de nos concitoyens, et vont pouvoir faire bénéficier le Conseil de leur expérience tout en apportant un regard neuf. De votre savoir-faire doit naître un élan décisif pour relever les défis qui se posent à nos villes.

Quinze ans de politique de la ville nous ont beaucoup appris, mais pendant ce temps, vous en êtes tous conscients, les choses ont aussi beaucoup changé. Il nous faut par conséquent renouveler les outils et les méthodes de cette politique.

D'une manière générale, notre première préoccupation a été de rechercher, pour la participation à ce conseil, des acteurs de terrain et non plus seulement des représentants d'institutions. Quinze ans de politique de la ville ont en effet formé nombre de praticiens éclairés, aguerris, conscients des difficultés à bien faire vivre nos villes mais également profondément motivés et convaincus des potentiels irremplaçables qu'elles recèlent. Je voudrais aussi souligner que les femmes sont beaucoup plus nombreuses dans ce nouveau conseil.

S'agissant des élus, nous avons veillé, comme le veut l'usage républicain, à assurer une représentation équilibrée des familles politiques, des différents niveaux de collectivités territoriales et des différentes régions. Nous avons notamment voulu rassembler des maires de villes de tailles différentes, car il est évident aujourd'hui que les problèmes dits " urbains " ne sont pas réservés aux seules grandes villes.

Je souhaite que le Conseil soit un lieu de débat et de partage des expériences. Ainsi, le Conseil pourra jouer pleinement son rôle d'évaluation, de repérage des évolutions et des débats en cours, d'approfondissement des questions émergentes. Il ramènera toutes ces interpellations vers les pouvoirs publics et facilitera le renouvellement permanent de l'action publique en direction des villes.

C'est donc un Conseil fort, libre, faisant preuve d'une vraie indépendance, ne craignant pas d'interpeller le gouvernement, les ministères, la délégation, les élus et les professionnels de la ville, que j'entends installer aujourd'hui.

Vous avez tous confirmé votre intérêt à remplir une telle tâche. Je compte sur vous pour assumer régulièrement et pleinement cette responsabilité. Je remercie Laurent Cathala et Gilles de Robien, que j'ai désignés comme vice-présidents, d'avoir bien voulu accepter d'animer vos travaux. Je remercie aussi pour leur travail les deux anciens vice-présidents.

A côté de la délégation interministérielle à la ville, il revient au Conseil d'organiser une véritable confrontation entre les logiques de l'Etat, des élus, les besoins des professionnels et les aspirations des populations. Par sa diversité, sa liberté d'action, sa curiosité, son souci de recherche permanente, le Conseil est un lieu où peuvent émerger les bonnes questions, les idées et au besoin les utopies. Il doit animer, au niveau local et national, le débat et la réflexion sur la politique de la Ville, sur le long comme sur le court terme.

Dans cet esprit, une meilleure collaboration entre le conseil et la délégation doit être recherchée. Cela passe notamment par des réunions fréquentes du bureau du Conseil avec le ministre en charge de la Ville, avec les responsables de la délégation, avec les organismes de recherche qui travaillent sur les questions urbaines.

Je souhaite qu'au moyen de rencontres régulières - des assises annuelles sur la ville, par exemple -, nous puissions mieux accompagner la mise en oeuvre de la politique de la Ville.

Comme vous l'avez compris j'attends du Conseil qu'il entende ce que les acteurs de terrain ont à dire : leur malaise, leurs interrogations, leurs suggestions, leurs convictions et leurs espoirs. Par votre écoute, par la richesse des échanges que vous stimulerez, vous devez soutenir et remobiliser tous ceux qui au quotidien font la ville, la vivent avec toutes ses réussites mais aussi toutes ses difficultés.

Dans ce travail d'écoute et d'échange, vous ne vous limiterez pas aux acteurs traditionnels, élus et professionnels de la ville. Sous des formes qu'il vous appartiendra de définir, je vous suggère d'aller également à la rencontre des habitants eux-mêmes - et notamment ceux qui sont le plus rarement écoutés bien qu'ils vivent au quotidien et de façon souvent douloureuse les problèmes urbains.

Ce travail de rénovation des termes et des conditions du dialogue urbain devrait selon moi permettre d'améliorer l'approche de trois problèmes.

Celui, tout d'abord, de la place de chacun et de chacune dans l'organisation urbaine, de l'utilité sociale fondée sur l'engagement dans la vie de la cité et du développement d'activités d'intérêt collectif, constituant ce qu'on appelle l'économie solidaire. Le temps me semble venu de revisiter notre concept de service public à la lumière de la spécificité de l'environnement urbain. Si certains des besoins collectifs relèvent nécessairement de la responsabilité de l'Etat ou des collectivités locales, d'autres pourraient utilement être pris en charge par les habitants. Mais cela suppose certainement que soient dégagées des marges de liberté pour l'initiative individuelle et collective, sans remettre en cause la garantie des droits essentiels pour chacun. C'est là une question délicate, sur laquelle je vous demande de vous pencher.

Très lié au précédent, le deuxième problème est celui du renouvellement des formes de la démocratie locale, de l'engagement concret et quotidien de toutes les composantes de la population, condition sine qua non d'un développement local durable. Trop souvent, les autorités locales, comme les services de l'Etat, se contentent d'un partenariat formel avec quelques associations. Je demande à tous, et notamment aux élus, de faire un véritable effort d'imagination sur l'évolution des modes d'administration locale. Je souhaite que la préparation des prochains contrats de ville soit l'occasion d'expérimenter des pratiques novatrices associant les populations aux différents stades de l'élaboration de ces contrats : diagnostic de situation, détermination des priorités, élaboration concertée du plan d'action et clarification des responsabilités de chacun dans sa mise en oeuvre concrète. Il nous faut trouver les voies originales, qui feront que les habitants des villes, tous les habitants, se sentent partie prenante de l'avenir de leur environnement.

Le troisième et dernier problème est celui -récurrent- de l'insécurité et de la violence en milieu urbain, contre lesquelles mon gouvernement a déjà pris des mesures fermes. Il reste qu'un bon traitement des deux premières questions serait certainement de nature à réduire sensiblement le niveau des comportements inciviques. La lutte contre la délinquance doit être l'affaire de tous : parents, voisins, enseignants, commerçants, media, tant il est vrai que lutter contre la délinquance, c'est d'abord tenter de la prévenir puis de réduire les risques de récidive en faisant en sorte que chacun trouve sa place dans la société où il vit.


Mesdames, messieurs,

En répondant aux enjeux associés à la crise urbaine, la politique de la Ville doit lutter contre le scepticisme qui parfois s'installe chez certains de nos concitoyens à l'égard du projet démocratique et de l'action publique. C'est par cette action au plus près des habitants que nous lutterons le plus efficacement afin de faire renaître la confiance.

Il s'agit là d'un enjeu aux dimensions européennes : nos voisins sont confrontés aux mêmes défis. C'est pourquoi l'Union européenne se doit de prendre en compte cette préoccupation et de faire du développement harmonieux des villes une de ses priorités dans le cadre de la réforme des fonds structurels. La France y veillera tout particulièrement.

La politique de la Ville doit en effet, je l'ai dit, contribuer à refonder le pacte républicain, à renforcer l'adhésion de chacun aux termes du contrat social, à réaffirmer la citoyenneté dans les droits qu'elle ouvre mais aussi dans les devoirs qu'elle crée.

Je souhaite que vos travaux nous aident à réaliser le projet d'une ville équilibrée, territoire de mixité urbaine et sociale, favorisant la mobilité et les échanges entre les habitants et les quartiers, qui cherche, sans relâche, à créer les conditions du mieux vivre ensemble.


(source http://www.premier-ministre.gouv.fr, le 11 juin 2001)

Rechercher