Déclaration de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, sur la construction de la nouvelle ambassade de France à Berlin et sur le caractère privilégié des relations franco-allemandes, Berlin le 10 juillet 1998. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Déclaration de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, sur la construction de la nouvelle ambassade de France à Berlin et sur le caractère privilégié des relations franco-allemandes, Berlin le 10 juillet 1998.

Personnalité, fonction : , , VEDRINE Hubert.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

Circonstances : Pose de la première pierre de l'ambassade de France à Berlin (Allemagne), le 10 juillet 1998

ti : C'est pour moi un vrai plaisir d'être parmi vous aujourd'hui à Berlin. Avec une légère avance qu'au fil des années les Berlinois ont su intégrer dans leur calendrier, nous célébrons en ce jour la fête nationale française. C'est un honneur pour moi de saisir l'occasion de cette cérémonie, pour marquer symboliquement l'ouverture du chantier de notre ambassade sur cette "Pariser Platz" sur le site historique qui fut le sien, que nous sommes heureux de réintégrer après des décennies d'éloignement dues aux malheurs de ce siècle.

Merci aussi, cher Klaus, d'avoir accepté de venir fêter à mes côtés, en toute simplicité, le retour symbolique de la représentation diplomatique française à Berlin.

La France revient en effet sur "Pariser Platz".

Il y a près de 60 ans la France fermait les portes de son ambassade à Berlin, vieil hôtel baroque acquis en 1860 par l'empereur Napoléon III. Certains de ceux qui m'accompagnent s'en souviennent. Cinq ans plus tard, le 2 mai 1945, un bombardement y mettait le feu. Pendant quatorze ans, la façade calcinée de l'immeuble devait dominer une Pariser Platz fantomatique jusqu'à ce qu'en 1959, les autorités est-allemandes abattent ce dernier pan de cet immeuble prestigieux.

La pose par la France de la première pierre de la nouvelle ambassade à Berlin symbolise la réalisation des espérances allemandes.

Berlin, image de l'Allemagne, divisée comme elle par la guerre froide, a recouvré comme elle son unité. Berlin, détruite, délaissée naguère, déchirée en son centre par la saignée du mur, se reconstruit passionnément et en hâte. Berlin devient de mois en mois plus belle et plus animée, plus attirante. La Pariser Platz, coeur prestigieux du Berlin historique, renaît peu à peu de ses cendres. Les Berlinois tiennent à cette place où il faisait si bon flâner les soirs d'été qu'ils l'avaient appelée "le salon". Il émanait de cet ensemble aux volumes mesurés, de ces façades du XVIIIème siècle et d'autres du XIXème siècle, une profonde impression d'harmonie. C'est cette harmonie, qu'à travers une expression contemporaine les Berlinois espèrent retrouver dans la nouvelle Parizser Platz.

Le projet du lauréat du concours, Christian de Portzamparc, représente cette synthèse entre le classicisme de l'élégance berlinoise et la créativité d'aujourd'hui.

Il répond aux nécessités d'ouverture et de communication inséparables des fonctions diplomatiques d'aujourd'hui. L'architecte a su tenir compte de ce qu'est, de ce que doit être, une ambassade de France à l'aube du XXIème siècle : une oeuvre d'art digne de son site, mais également un lieu d'accueil et un lieu de travail.

Lieu d'accueil, elle le sera pour les habitants de ce pays, Berlinois ou non, Allemands ou non, Français résidents ou de passage, de tous les secteurs d'activité, qui viendront y rencontrer l'ambassadeur ou ses collaborateurs, visiter une exposition, assister à une conférence, consulter des documents à la bibliothèque, ou simplement passer un moment de détente à la cafétéria.

Cette ambassade est aussi le témoin de la créativité de l'architecture française, qui veut s'intégrer dans ce site, dans cette ville où fleurissent les chantiers, et qui est elle même un des hauts lieux actuels de la création en Europe.

La construction de la nouvelle ambassade de France à Berlin, c'est aussi un symbole fort de l'amitié franco-allemande, et un outil au service de la compréhension entre nos deux peuples.

Je voudrais maintenant, mon cher Klaus, poser un regard sur les relations entre nos deux pays.

Les relations franco-allemandes ne sont pas entièrement marquées par l'antagonisme qui a prévalu du milieu du XIXème au milieu du XXème siècle. Berlin en témoigne mieux encore que n'importe quelle autre ville allemande, elle qui a accueilli les Huguenots et Voltaire. Et aujourd'hui, nos relations restent exceptionnelles. Bien sûr, les différences de nature entre l'Allemagne et la France n'ont pas disparu par enchantement. Elles sont source de richesse, parfois de problèmes. Elles expliquent les difficultés que nous pouvons rencontrer par moments dans notre dialogue, mais aussi notre volonté commune de faire progresser l'édification d'une Europe intégrée, forte et en paix avec elle-même, utile au monde.

C'est ainsi que la conviction - alliée à la ténacité - visionnaire de nos dirigeants, au cours des décennies passées, qu'aucun retour en arrière ne devait plus être possible, a permis de surmonter une à une les difficultés, d'étendre et d'intensifier la coopération franco-allemande dans tous les domaines et de donner une impulsion significative à la marche vers l'unité du continent européen.

La capitale change, la relation franco-allemande demeure toujours aussi forte et nécessaire.

Au moment où l'Allemagne réunifiée s'apprête à transférer physiquement sa capitale de Bonn à Berlin, des interrogations sont parfois formulées en Allemagne comme en France sur la nécessité et sur la possibilité de maintenir le caractère privilégié de la relation franco-allemande. Le terme de "crise" est même parfois employé.

Ces états d'âme sont d'une certaine manière consécutifs à l'histoire récente et à la réunification de l'Allemagne.

Il est évident que celle-ci a modifié la situation en Europe.

Pour autant, la relation privilégiée qui lie la France et l'Allemagne, a-t-elle perdu son sens et son utilité ? Je réponds sans ambiguïté par la négative. Notre oeuvre commune, la construction européenne, n'est pas achevée. Le succès de l'Europe, pôle de stabilité, de prospérité, de progrès économique et social, fait qu'elle doit aujourd'hui affronter de nouveaux défis : s'élargir tout en restant efficace, accroître sa capacité de peser sur les affaires du monde, particulièrement pour la défense de la liberté et de la paix. Pour mener à bien ces nouvelles tâches, je ne vois pas ce qui pourrait remplacer une relation très étroite entre l'Allemagne et la France faisant de celle-ci le moteur des nouveaux progrès en Europe. Ce qui ne veut pas dire que des relations étroites avec d'autres partenaires de l'Allemagne, et de la France, ne sont pas souhaitables, en plus.

Qu'il s'agisse de nos voyages communs en ex-Yougoslavie, de nos rencontres communes avec la société dite civile, de nos contacts à Bruxelles, des consultations franco-allemandes, c'est ce caractère indispensable du moteur franco-allemand qui justifie que nous fassions tant de choses en commun et que nos deux pays se concertent, discutent, évoluent sans arrêt au contact l'un de l'autre.

C'est tout cela que symbolise le geste fondateur que je vais maintenant accomplir.


(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 12 octobre 2001)

Rechercher