Déclaration de M. Christian Pierret, secrétaire d'Etat à l'Industrie, sur les restructurations industrielles au niveau européen et international, les fusions d'entreprises et le rôle des ambassadeurs pour développer les échanges commerciaux, Paris le 28 août 1998. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Christian Pierret, secrétaire d'Etat à l'Industrie, sur les restructurations industrielles au niveau européen et international, les fusions d'entreprises et le rôle des ambassadeurs pour développer les échanges commerciaux, Paris le 28 août 1998.

Personnalité, fonction : PIERRET Christian.

FRANCE. SE à l'industrie

Circonstances : Assemblée annuelle des ambassadeurs à Paris du 26 au 29 août 1998

ti : Je suis particulièrement heureux de m'exprimer devant vous sur ce sujet qui est au centre de mes préoccupations ministérielles.

Je vais essayer de vous dresser un rapide état des lieux et de vous livrer quelques réflexions, sachant que la table ronde de cet après-midi vous permettra, grâce au croisement des expériences industrielles des éminents chefs d'entreprises présents et des compétences géostratégiques que vous avez en tant qu'Ambassadeurs, de faire une synthèse, j'en suis sûr très riche.


NOUS CONSTATONS ACTUELLEMENT UNE ACCELERATION DU RYTHME DES REGROUPEMENTS INDUSTRIELS AU NIVEAU MONDIAL.

Le montant des fusions-acquisitions réalisées aux Etats-Unis lors premier semestre 1998, près de 6.000 milliards de francs (931 Md$ selon securities data), équivaut à celui enregistré pour l'année 1997.

Le contrôle communautaire des concentrations permet d'appréhender les plus gros dossiers européens : en 1997 et au 1er semestre 1998, un peu moins de la moitié des projets de concentration est intervenu dans l'industrie (environ 160). Le mouvement de concentration s'est aussi fortement accéléré au début 1998. Les opérations ont impliqué en général des entreprises allemandes, américaines, britanniques et françaises.

Elles ont eu lieu dans tous les secteurs, mais en priorité dans la chimie et dans les technologies de l'information. Les secteurs sidérurgiques et métallurgiques ont également poursuivi leur mouvement de concentration en 1997. L'année 1998 est marquée par une reprise des fusions-acquisitions dans le secteur du papier-emballage et de l'automobile, constructeurs et équipementiers.

21 opérations ont concerné des entreprises françaises (13 % des cas) dont 3 seulement où elles étaient les cibles.

Parmi les plus récentes, certaines opérations retiennent évidemment l'attention de part leurs implications : chiffres d'affaires en jeu, caractère mondial, menaces portées aux concurrents... : Boeing/MDD, Daimler-Benz/Chrysler, BP/Amoco, World Com/MCI, Lafarge/Redland, BNFL/Westinghouse...


CES OPERATIONS ONT DES JUSTIFICATIONS NOMBREUSES.

Depuis la seconde guerre mondiale, les Etats-Unis ont pris les devants d'une course à la taille dite critique. La taille de leur marché domestique leur a permis de faire naître des entreprises de dimension mondiale, que leur puissance diplomatique a su imposer au monde entier.

Le Japon en s'appuyant sur une politique dont on voit aujourd'hui les limites a su en faire de même sur des créneaux en nombre plus limité.

L'Europe, quant à elle, a longtemps été victime de l'éclatement de ses stratégies au fil des préoccupations nationales de ses Etats membres. Celui-ci tend à disparaître au fur et à mesure que l'Europe se réalise : élargissements successifs (aujourd'hui 380 millions d'habitants), suppression des barrières douanières, puis techniques, bientôt monnaie commune.

Dans le même temps, la mise en place d'un nouvel environnement international, avec la création de l'Organisation Mondiale du Commerce, la mise en place d'autres marchés continentaux (ALENA 390 Mhbts, MERCOSUR 210 Mhbts, ASEAN 440 Mhbts, APEC...), l'arrivée de nouvelles technologies (Internet et le commerce électronique) nous mènent vers une forme de "village planétaire".

Aussi, la restructuration industrielle prend-elle un tour à la fois défensif et offensif.

Défensif, car pour résister à l'arrivée de nouveaux concurrents disposant d'une force de frappe sans égale qui n'est plus atténuée par les barrières commerciales, il faut se regrouper pour faire soi-même masse.

Offensif, car de nouveaux territoires s'offrent à ceux qui veulent bien se donner la peine de les conquérir. L'exemple d'Airbus est sur ce point emblématique.

Par ailleurs, le développement technologique, la sophistication sans cesse croissante des produits, le coût de plus en plus élevé du marketing rendent toujours plus sensible la surface sur laquelle ces dépenses peuvent être amorties.

L'automobile est un bon exemple de l'évolution technologique et de la sophistication d'un produit : poids de plus en plus élevé de l'électronique, sophistication des technologies embarquées, concentration du développement des modèles sur des durées toujours plus courtes, accélération du renouvellement des gammes : tout cela nécessite des séries toujours plus élevées de véhicules pour être rentabilisé. Aussi, il n'est pas étonnant que l'ont ait assisté sur la décennie écoulée à un bouleversement industriel.

Autrefois intégré, les constructeurs automobiles ne peuvent plus assumer seuls et pour leur propre compte le développement de l'ensemble des pièces constitutives d'un véhicule. Aujourd'hui peu de marques peuvent développer pour elles seules un moteur, voire un châssis. Des accords de coopération, des usines communes voient le jour. Petit à petit, les sous-traitants sont devenus partenaires, concentrant sans cesse plus de valeur ajoutée. Ces équipementiers, autrefois émiettés, se sont regroupés. En forçant le trait, ils sont presque devenus plus gros que certains des constructeurs qu'ils approvisionnent.

De même, pour les industries de consommation, la taille devient un paramètre prépondérant. Que l'on songe à la pharmacie, et au coût de développement d'une molécule nouvelle, ou à ce que représente le financement d'une campagne publicitaire à l'échelle mondiale.

Toutes ces barrières à l'entrée de nouveaux opérateurs, conjuguées à une surcapacité quasi générale de production, font qu'il est bien souvent plus économique de se développer en achetant des concurrents mal gérés plutôt que d'investir dans de nouvelles capacités de production.

Enfin, les modèles modernes de management, l'aide de l'informatique dans la gestion de l'entreprise, la décorrélation entre volumes produits et effectifs employés génèrent de puissant effet d'échelle.

Lorsque deux entreprises fusionnent, elles peuvent assez facilement économiser une bonne partie des frais de siège (masse salariale de l'état major, frais de communication) et rationaliser leurs implantations.


CES REGROUPEMENTS SONT-ILS POUR AUTANT LA PANACEE ?

La course au gigantisme a donc beaucoup d'avantages. Est-elle la certitude d'une stratégie gagnante ?

La réponse n'est pas simple. Il y a autant de situations que de marchés. Ce qui est bon pour l'un ne l'est peut-être pas pour l'autre. Rappelons-nous qu'il n'y a pas si longtemps "small" était "beautiful".

Des géants comme IBM, Kodak ou Boeing connaissent, ou ont pu connaître, de sérieuses difficultés en partie dues à leur taille. Dans un monde où l'obsolescence technologique est parfois très rapide il faut savoir garder une forte réactivité.

D'autre part, toutes les synergies identifiées ne se réalisent pas forcément. Le mélange des cultures ne se fait parfois pas. Ainsi une fusion aussi importante que celle de SmithKline Beecham et de Glaxo est-elle morte née.

Enfin, les restructurations auxquelles nous assistons peuvent avoir un coût pour la collectivité, notamment en termes d'emplois supprimés ou déplacés. Ce que l'actionnaire ou le consommateur gagne, le salarié peut le perdre.

Si l'on veut que l'opinion publique ne rejette pas l'internationalisation de l'économie, il faut vraisemblablement qu'elle s'accompagne de la mise en place de garde-fous qui ne pourront être gérés eux aussi qu'au plan international, comme c'est le cas en matière de concurrence.

Les Etats, l'Union européenne, ont dans ce contexte un rôle évident d'accompagnement des hommes et des territoires :

- un niveau de protection sociale minimum et des mesures anti-dumping social
- une politique de soutien des régions en reconversion
- une reconnaissance des services d'intérêt général, qui ne sont pas forcément l'exclusivité des entreprises publiques


SI DONC LA CROISSANCE N'EST PAS FORCEMENT SUFFISANTE POUR GAGNER, ELLE EST SOUVENT INDISPENSABLE POUR GARDER PIED. LA FRANCE JOUE A SE TITRE A FOND SA CARTE, QUE CE SOIT AU NIVEAU NATIONAL OU AU NIVEAU EUROPEEN.

La France, en premier lieu, n'a pas à avoir de complexe. Elle est la 4ème puissance industrielle mondiale, devant l'Italie et le Royaume-Uni. La France se situe au 1er rang des grands pays par la place des entreprises étrangères qui y réalisent 32 % du chiffre d'affaires des entreprises industrielles et emploient 27 % de leur effectif.

Mais elle est aussi très présente à l'étranger, par la production ou l'exportation. En moyenne, le chiffre d'affaires à l'étranger représente près de 70 % de la production intérieure. Les secteurs les plus engagés à l'extérieur sont les composants électroniques, la chimie, l'équipement électrique et électronique, la construction automobile et l'aéronautique.

Enfin, une récente étude du service des études de mon département (le SESSI) sur la mondialisation a rappelé que l'ouverture commerciale est favorable à la croissance et à l'emploi.

La réalisation du marché unique européen a joué un grand rôle dans cette évolution ; c'est pourquoi les échanges intra-européens ont un poids important dans les exportations françaises (plus de 60 %), phénomène encore plus marqué dans l'implantation à l'étranger des firmes et dans les échanges commerciaux internes aux groupes.

Des groupes comme Usinor, Saint Gobain, Lafarge, Alcatel, Alstom ont su prendre leur envol en même temps que l'intégration européenne se réalisait.


L'ETAT ACTIONNAIRE N'EST PAS EN RESTE.

Le fait pour une entreprise d'être publique n'est pas en soi un handicap.

L'approche du Gouvernement de Lionel Jospin est avant tout pragmatique. L'ouverture du capital d'une entreprise doit avant tout être justifiée par des considérations de stratégie industrielle nationale et européenne. Ainsi, l'approche pour Air France n'est pas la même que pour Thomson.

On peut citer la stratégie offensive de France Télécom, qui en dix ans est passé du rang d'administration à celui de première capitalisation boursière française. France Télécom a acquis d'importantes participations et remporté des appels d'offres dans les principaux pays européens, en particulier: en Belgique, au Danemark, en Espagne, en Italie, en Grèce et aux Pays-Bas. France Télécom occupe une position d'autant plus forte qu'il a conclu un accord de partenariat stratégique avec Deutsche Telekom qui permet, par un lien capitalistique privilégié, de renforcer la coopération industrielle entre les deux opérateurs.

De même Thomson Multimédia va nouer des partenariats industriels stratégiques avec Alcatel, Microsoft, Nec et DirecTV pour asseoir sa position de leader dans plusieurs segments de l'industrie de l'information.

Dans le domaine des industries aéronautique et de l'électronique professionnelle et de défense, la réponse aux défis de demain passe assurément par une réponse européenne qui ne peut toutefois voir le jour avant que nous ayons mis en ordre de bataille nos entreprises.

DANS LE DOMAINE AERONAUTIQUE, le Gouvernement a, dans le cadre la perspective ouverte par la déclaration des Chefs d'Etat et de Gouvernement de décembre 1997, décidé le transfert à Aérospatiale de la participation publique dans Dassault Aviation et a donné mandat au Président d'Aérospatiale de conclure des alliances stratégiques. Dans ce cadre, Aérospatiale et le groupe Lagardère ont élaboré un projet industriel visant au regroupement des activités d'Aérospatiale et de Matra Hautes Technologies. Ce projet, dont l'objectif principal est de rassembler et de renforcer les compétences françaises dans le domaine de l'aéronautique et de l'espace, permettra, par la mise en oeuvre d'un partenariat stratégique privilégié, de progresser dans la construction d'une industrie européenne, en s'appuyant sur la complémentarité des accords conclus par les deux entreprises avec leurs partenaires français et européens.

Au plan européen, les industriels partenaires d'Airbus poursuivent actuellement leur négociation en vue de remettre aux six Gouvernements concernés, d'ici la fin octobre, un nouveau rapport destiné à lever les dernières questions qui se posent dans le cadre de la création d'une société européenne intégrée. Ces propositions devront tenir compte du cadre politique arrêté le 9 juillet dernier lors de la réunion des ministres "aéronautique" que j'ai accueillie, en tant que coordonnateur gouvernemental du dossier aéronautique européenne, à Bercy.

DANS LE DOMAINE DE L'ELECTRONIQUE PROFESSIONNELLE ET DE DEFENSE, en annonçant le 13 octobre dernier la création d'un grand pôle centré sur Thomson CSF, regroupant certaines des activités d'Alcatel, de Dassault Electronique et d'Aérospatiale, le Gouvernement a affiché clairement sont intention de construire un groupe ouvert à des alliances européennes ultérieures.


JE VOUDRAIS DIRE QUELQUES MOTS SUR LE ROLE DE L'EUROPE

Ce rôle est aujourd'hui bien connu au travers de la question de la concurrence.
Bien sûr, il importe d'éviter que les restructurations industrielles à l'échelle européenne ou mondiale ne donnent naissance à des monopoles individuels ou collectifs contraires à l'intérêt des consommateurs. Cependant, toute analyse en la matière doit impérativement se situer à l'échelle internationale.

La politique de concurrence de la Commission européenne devrait mieux prendre en compte cette impérieuse nécessité : il importe en effet de ne pas pénaliser les entreprises européennes par rapport à leurs grands concurrents américains ou japonais par un contrôle de la concurrence, et notamment des aides, qui est tout à fait nécessaire, mais qui serait plus strict qu'ailleurs.

De même le contrôle communautaire des concentrations, qui a su démontrer qu'il pouvait être un instrument particulièrement efficace dans le cadre de fusions concernant des entreprises extra-européennes (Boeing-Mac Donnell Douglas), doit, tout en veillant à préserver la concurrence, continuer à faire preuve de réalisme, tant dans l'analyse des marchés pertinents que dans les aménagements demandés aux entreprises, ou dans l'appréciation dynamique des situations concurrentielles, afin de ne pas empêcher la constitution de ces groupes industriels européens capables d'affronter leurs concurrents sur un pied d'égalité.

Mais le rôle de l'Europe ne doit pas s'arrêter là. Beaucoup d'autres politiques sont concernées, et notamment la politique commerciale.


POUR CONCLURE, JE VOUDRAIS VOUS INDIQUER LE ROLE QUE NOS AMBASSADES PEUVENT JOUER DANS CE CONTEXTE.

Les ambassades peuvent apporter un concours précieux aux entreprises dans le cadre de ces restructurations au niveau européen et international.

Il leur appartient de mener un rôle de suivi des marchés en analysant les causes de réussite ou de difficultés de nos groupes industriels. Dans le domaine automobile par exemple, un suivi des principales réglementations dans des domaines connaissant de profondes évolutions comme la sécurité ou l'environnement serait particulièrement utile, tant aux constructeurs qu'aux autorités nationales dans le cadre des négociations à Bruxelles.

Dans certains pays où l'influence des autorités politiques sur l'économie est forte, les ambassades peuvent intervenir utilement au soutien des entreprises françaises impliquées dans des opérations de concentration, de rachat, dans des appels d'offre de privatisation ou dans l'évolution des perspectives d'approvisionnement énergétique.

Le secteur énergétique se caractérise en effet par la spécificité que constitue l'accès aux ressources, pour lequel vous pouvez jouer un rôle important d'appui à nos trois grandes compagnies pétrolières et gazières. J'ai pu le constater lors de mes récents voyages en Caspienne et dans le Golfe.

Par ailleurs, en tant que Ministre de tutelle, je vous demande un appui tout particulier à nos deux grandes entreprises publiques EdF et GdF, qui doivent réussir leur internationalisation au moment où elles vont être confrontées à une grande concurrence sur les marchés européens.

Les Ambassades peuvent aussi avoir un rôle de gestion des crises et de médiation en cas de décision difficiles d'entreprises françaises implantées à l'étranger, telles que des plans sociaux ou des fermetures de sites.

Enfin, une bonne intelligence des rouages de fonctionnement des autorités de la concurrence et juridictions nationales peut s'avérer très utile pour influer sur un projet de concentration (dans un sens ou dans l'autre) ou pour limiter l'impact de procédures contentieuses.

De façon générale, le soutien économique que les ambassades apportent à nos entreprises est "plus qu'un plus" pour leur permettre de se positionner le plus efficacement possible dans la concurrence internationale et pour profiter pleinement des retombées de la mondialisation en terme de croissance et d'emplois.

Vous êtes aussi les Ambassadeurs de l'industrie française, nous n'avons pas peur de la mondialisation, nous pouvons la jouer sans complexes.

(source http://www.industrie.gouv.fr, le 27 septembre 2001)

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