Conférences de presse de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, sur le bilan de sa visite en Iran, notamment en matière de relations bilatérales, coopération économique et culturelle, droits de l'homme, situation en Afghanistan et au Proche-Orient, Téhéran les 22 et 23 août 1998. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Conférences de presse de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, sur le bilan de sa visite en Iran, notamment en matière de relations bilatérales, coopération économique et culturelle, droits de l'homme, situation en Afghanistan et au Proche-Orient, Téhéran les 22 et 23 août 1998.

Personnalité, fonction : , , VEDRINE Hubert.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

Circonstances : Visite de travail de M. Védrine en Iran du 21 au 23 août 1998

ti : VISITE EN REPUBLIQUE ISLAMIQUE D'IRAN CONFERENCE DE PRESSE CONJOINTE DU MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES, M. HUBERT VEDRINE, ET DU MINISTRE IRANIEN DES AFFAIRES ETRANGERES, M. KAMAL KHARRAZI - PROPOS DU MINISTRE FRANCAIS -
Téhéran - 22.08.1998


Q - Que pensez-vous de votre premier entretien avec votre homologue iranien ?

R - Je voudrais dire que ce premier entretien -qui a duré beaucoup plus longtemps que prévu- a déjà confirmé ce pourquoi je suis venu à Téhéran, c'est-à-dire l'extrême intérêt de renouer le dialogue entre la France et l'Iran sur tous les sujets.

Nous avons commencé d'examiner l'état des relations bilatérales. Nous avons travaillé méthodiquement, point par point, et nous avons examiné les perspectives de développement de ces relations dans tous les domaines. Nous allons poursuivre ces discussions avant mon départ, demain soir, à plusieurs reprises sur tous les autres sujets, régionaux, internationaux... Je pense que les perspectives sont très importantes et je crois qu'elles sont fondées sur l'intérêt mutuel.

Q - Quelle est votre analyse de la situation en Afghanistan et quelle est votre réaction à l'arrestation par les Talibans de diplomates iraniens ?

R - La France a condamné cette prise d'otages. Elle condamne systématiquement et fermement toutes les actions de terrorisme d'où qu'elles viennent. Nous sommes par ailleurs tout à fait préoccupés de la situation en Afghanistan. C'est un point dont nous allons parler mais que nous n'avons pas encore eu le temps d'aborder parce que nous avons passé énormément de temps ce matin sur l'analyse systématique de tous les points bilatéraux. Nous en reparlerons demain.

Q - Concernant la coopération économique entre l'Iran et la France, y a-t-il, dans l'industrie pétrolière, de nouveaux projets de coopération en cours ?

R - Mon pays est tout à fait favorable au développement des relations économiques bilatérales et au travail des entreprises françaises en Iran.

Nous souhaitons que les entreprises françaises trouvent ici des conditions qui leur permettent précisément ce développement, chaque fois bien sûr que cela correspond aux intérêts et aux souhaits de ce pays.

Q - Avez-vous une réaction aux bombardements américains en Afghanistan et au Soudan ?

R - Les autorités françaises ont fait connaître leurs réactions. Nous avons pris acte de la décision de l'action du président Clinton. Vous savez que nous avons déclaré que l'on pouvait comprendre qu'un pays ainsi attaqué, réplique et nous avons rappelé notre engagement dans la lutte contre le terrorisme quelles que soient ses formes et d'où qu'elles viennent.

On me demande si ce développement de coopération entre l'Iran et la France mettra la France dans une position économiquement favorisée par rapport à ses partenaires Européens en Iran.

Je voudrais dire en ce qui me concerne, que l'essentiel de ma démarche ici est diplomatique et politique, et je redis que j'attache la plus grande importance à ce dialogue qui permet de parler de tout : les perspectives de développement, les problèmes dont vous êtes capable de parler dans un dialogue réel, les crises régionales. En ce qui concerne les répercussions économiques, que naturellement nous souhaitons aussi, je crois qu'elles viendront tout naturellement parce que dans beaucoup de domaines les entreprises françaises sont au premier plan, et je suis convaincu que l'Iran verra que c'est son intérêt d'aider les entreprises françaises à travailler plus dans ce pays, comme cela a déjà été le cas dans quelques domaines.

Q - Quel premier bilan faites-vous de cette visite ?

R - Nous n'en sommes qu'à la première rencontre mais je peux vous dire que tous les problèmes y seront abordés, l'ont été ou le seront. Bien sûr, notre souci principal est de travailler sur des perspectives, mais nous ne ferons l'impasse sur rien.
____________________________________________________________________________________

VISITE EN REPUBLIQUE ISLAMIQUE D'IRAN CONFERENCE DE PRESSE DU MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES, M. HUBERT VEDRINE
Téhéran - 23.08.1998


Pendant ces 48 heures à Téhéran, j'ai eu des entretiens extrêmement intéressants avec les hautes autorités de ce pays. Mes entretiens ne sont pas complètement terminés puisque je rencontre cet après-midi le président du Parlement. J'ai eu des entretiens avec le président de la République islamique d'Iran, avec le président du Conseil de discernement, avec le ministre des Affaires étrangères et avec le Vice-président.

Mes entretiens avec M. Kharrazi ont été longs et renouvelés. J'avais indiqué que je voulais venir à Téhéran pour voir par moi-même la situation de ce pays, dans le contexte nouveau créé par l'arrivée à la présidence de M. Khatami dont l'élection a traduit une impressionnante volonté de changement de la part du corps électoral iranien. J'ai eu l'occasion d'indiquer dans le passé que la France avait été très intéressée, comme beaucoup d'autres pays, par les différentes déclarations faites par le nouveau président et par le nouveau gouvernement. Nous avons le sentiment que l'Iran veut jouer le rôle qui doit être le sien, compte-tenu de son importance stratégique, de sa taille, de son potentiel, de sa position. L'Iran cherche à retrouver ce rôle. Cette démarche mérite une réponse et en tout cas un dialogue.

Je suis donc venu ici pour procéder à cette évaluation et à ce dialogue.

J'ai été extrêmement bien accueilli par tous mes interlocuteurs, comme l'ont été d'ailleurs, les parlementaires et les hauts fonctionnaires qui m'accompagnent. Le dialogue a vraiment eu lieu. Nous avons parlé de tous les sujets, sans en omettre aucun, même les plus difficiles. Nous avons réfléchi et travaillé sur les perspectives d'avenir comme sur les contentieux, en passant méthodiquement en revue les questions bilatérales, l'état des relations entre la France et l'Iran sur le plan politique, sur le plan économique, sur le plan culturel, en procédant à des échanges méthodiques de vues sur l'ensemble des crises régionales - malheureusement fort nombreuses - qui, pour différentes raisons, nous préoccupent tous deux. Nous avons discuté toute une série de sujets qui vont de l'Afghanistan au Kossovo, en passant par quasiment toutes les régions de l'Asie centrale, du Proche et du Moyen-Orient. Nous avons aussi parlé d'autres questions plus globales dans le cadre de ce que le président Khatami appelle le dialogue des civilisations, qui porte sur des éléments de culture et de valeur. On peut s'apercevoir que l'on a, sur certains points, comme les Droits de l'Homme, des interprétations parfois différentes, parfois divergentes mais c'est précisément là que le dialogue des civilisations doit se substituer au choc des civilisations. Ces deux journées ont donc été bien remplies et très concrètes.

Je souhaite aussi vous donner quelques précisions sur la dimension bilatérale de ma visite.

En ce qui concerne la dimension politique, nous avons l'intention, M. Kharrazi et moi-même, de nous rencontrer régulièrement pour poursuivre le dialogue, procéder à une évaluation périodique et pour donner les impulsions nécessaires. Plusieurs rencontres de hauts fonctionnaires seront organisées sur différents sujets, comme les questions culturelles. Les contacts des parlementaires qui m'accompagnaient ont été positifs et je crois que ce n'est qu'un début, ce type d'échange étant appelé à se développer. Nous souhaitons les développer. J'ai remis au président Khatami un message du président Chirac. Je lui ai par ailleurs indiqué de la part du président de la République qu'il serait le bienvenu en France quand il souhaiterait y venir, ce voyage devant être préparé par un voyage de M. Kharrazi à Paris. La date de la visite du président Khatami à Paris reste donc à convenir, le moment venu, entre les deux présidents. Sur le plan économique, nous avons examiné un certain nombre de points, sans nous substituer pour autant aux entreprises. Il y a le travail des entreprises et il y a le travail du gouvernement. Nous avons, par ailleurs, retenu le principe d'une négociation à ouvrir sur un accord réciproque de protection des investissements, d'une coopération aéronautique - dont le principe est déjà fixé mais dont les modes concrets de fonctionnement sont à organiser. Plusieurs missions viendront, par ailleurs, pour examiner les possibilités de travail en commun dans d'autres domaines comme l'agriculture, l'agro-alimentaire ou la lutte contre la drogue.

Sur le plan culturel les relations sont bonnes en matière de coopération culturelle, scientifique et technique. Elles sont potentiellement très bonnes en matière culturelle et linguistique mais là nous nous heurtons à un ensemble de difficultés que nous souhaitons surmonter. Il existe encore à propos du statut et du fonctionnement d'un certain nombre d'Instituts ou de centres, des problèmes bureaucratiques. Nous avons prévu à cet égard une mission à Téhéran du directeur général des Relations culturelles, scientifiques et techniques du ministère français des Affaires étrangères pour traiter de l'ensemble de ces sujets. L'orientation donnée par les ministres est que nous voulons avancer et donner une substance concrète et plus précise à cette notion un peu générale de "coopération culturelle". Nous avons traité d'autres contentieux qui existaient parfois depuis longtemps comme la question du cimetière franco-polonais - question liée à des problèmes d'urbanisme mais qui existait depuis longtemps. Nous avons prévu d'autres consultations sur l'ensemble des problèmes consulaires. Voilà sur le plan bilatéral.

Sur la question des crises régionales, l'exercice à consisté à confronter les analyses pour mettre en évidence les éléments de préoccupation communs aux deux pays et à voir, de part et d'autre, ce qui peut être fait pour améliorer les différentes situations. C'était un dialogue extrêmement riche. J'ai dit tout à l'heure que, malheureusement, ces crises régionales sont innombrables et ces deux journées, bien remplies, ont à peine suffi pour faire ce large tour d'horizon.

Je suis donc extrêmement satisfait de ces deux journées parce que le dialogue a pu se dérouler avec tous mes interlocuteurs comme je le souhaitais, c'est-à-dire en étant franc, complet et en même temps tourné vers l'avenir.

Maintenant je suis à votre disposition pour quelques questions.

Q - Monsieur le Ministre, on a entendu hier dire que l'Iran a proposé une coopération triangulaire entre la France l'Iran et le Liban. Qu'en pensez-vous ?

R - Je pense qu'il faut distinguer le plan politico-diplomatique du niveau économique. Sur le plan politico-diplomatique, il est intéressant que la France et l'Iran aient périodiquement un échange de vues et d'analyses à propos de la situation dans la région Syrie-Liban-Israël. Il y a déjà eu, d'ailleurs, sur le problème du Sud-Liban, une expérience de coopération. Le chef de la diplomatie iranienne m'a indiqué que l'Iran était en mesure de concourir à des recherches de solutions. Je prends avec intérêt cette indication. Nous poursuivrons donc cet échange. Vous savez que la France est très engagée à cet égard et que, grâce à ses relations bonnes et actives avec les trois pays que j'ai cités, elle a déjà été en mesure d'être utile, utile à la recherche d'une solution à la recherche de la paix ou à la baisse des tensions, notamment au Sud-Liban. Cette dimension d'échange sera mutuellement profitable et instructive. Il y a une autre dimension économique. On m'a fait part d'un ou deux projet d'investissement ou de coopération, entre entreprises. Il faut que je vérifie ce sur quoi cela pourrait porter.

Q - Avez-vous parlé avec M. Kharrazi des derniers développements en Afghanistan et au Soudan ?

R - Nous n'avons pas spécialement parlé du Soudan. Nous avons échangé les informations dont nous disposons. Mais nous avons longuement parlé de l'Afghanistan. Il a longuement exposé les préoccupations de son pays à propos de la situation actuelle et j'ai expliqué, à mon tour, pourquoi la France était aussi tout à fait soucieuse de la situation en Afghanistan. L'Afghanistan peut paraître loin de la France mais c'est un pays qui est connu de beaucoup de Français. Beaucoup de Français y ont voyagé, beaucoup d'ONG françaises essaient ou essayaient, sur place, d'atténuer les souffrances ou les difficultés de la population. On sait que la France est le pays où il y a le plus grande nombre d'ONG.

D'autre part, les mesures prises soit par les Talibans au cours des mois écoulés dans les zones qui sont sous leur contrôle ont choqué légitimement l'opinion française, sur beaucoup de plans. C'est un pays à propos duquel les Français souhaiteraient intensément qu'il puisse retrouver la paix, c'est-à-dire un minimum d'entente entre les différents groupes et factions. Cela suppose, d'après l'analyse que nous faisons, qu'il y ait pour commencer un minimum d'accord entre les pays voisins, qui ont, certains plus que d'autres d'ailleurs, malheureusement attisé les difficultés au sein de l'Afghanistan. En tout cas, j'ai pu constater à tous les niveaux que les dirigeants iraniens s'étaient très préoccupés par l'évolution de la situation en Afghanistan parce qu'ils n'excluent pas que ces événements comportent un potentiel de déstabilisation pour d'autres pays voisins. Ils sont déterminés à essayer de peser positivement sur cette situation. Il m'ont indiqué qu'ils avaient toujours rappelé qu'à leur avis il ne pourrait y avoir de solution en Afghanistan que politique, sur la base d'une association au gouvernement et au pouvoir de toutes les forces représentatives des différentes composantes de ce pays. Voilà l'exemple, je résume bien sûr, d'un type d'échange très intéressant et qui complète très utilement pour la France l'analyse que l'on peut faire de ce pays. Ce n'est qu'un exemple parmi d'autre puisque l'on a parlé presque d'une dizaine de crises.

Q - Vous avez dit que vous avez parlé de tout avec les responsables iraniens y compris les question les plus difficiles. Quelles sont pour vous ces questions les plus difficiles ?

R - Je crois que vous les connaissez. Ce sont toutes les questions qui très largement touchent aux Droits de l'Homme. Vous pouvez repréciser votre question si vous voulez.

Q - Les Droits de l'Homme, c'est un peu général. Il y a des cas précis. Avez-vous obtenu des réponses précises par exemple sur ces questions ?

R - Je ne voudrais pas être trop précis dans la réponse pour des raisons d'efficacité et parce que c'est une discussion qui a eu lieu et qui va se poursuivre et que, naturellement, je souhaite voir se développer. Je peux vous dire que j'en ai parlé à la fois sur un plan général à propos de notre conception de ce que sont les Droits de l'Homme universels et indivisibles - il y a eu un échange au niveau des principes - et j'ai parlé d'une série de cas concrets soit parce qu'ils concernent la France directement ou indirectement soit parce qu'ils ne la concernent pas en termes juridiques mais enfin ils la concernent comme ils concernent toute l'humanité. J'ai donc parlé de tous les sujets sans exception. J'ai eu la dessus des réponses qui n'indiquent pas forcément que les choses vont changer forcément du jour au lendemain mais qui indiquent en tout cas une volonté de la part de ce pays de discuter et d'expliquer sa propre conception des choses. C'est un début.

Q - Quelles sont les explications des autorités iraniennes sur le sort qui est réservé à la minorité bahaie ?

R - Sur ce point, les autorités iraniennes répondent qu'il y a quatre religions reconnues légalement en Iran et que la minorité bahaie n'en fait pas partie. Par conséquent, elle n'a pas les mêmes droits que ceux dont bénéficient les religions reconnues. Quant aux individus qui constituent cette minorité, ils ont les mêmes droits et les mêmes devoirs que les autres citoyens iraniens.

Q - Avant votre départ, vous avez dit que vous alliez discuter avec les Iraniens au sujet du processus de paix au Proche-Orient. L'avez-vous fait et avez-vous constaté des progrès ?

R - J'ai en effet discuté du processus de paix comme de tous les sujets. Les Iraniens m'ont rappelé qu'ils avaient toujours été sceptiques sur le processus de paix, mais ils m'ont dit qu'ils n'avaient jamais agi contre. Ils m'ont dit : "Nous étions contre parce que nous pensions que le processus de paix était engagé sur de mauvaises bases et qu'il ne pouvait pas aboutir, mais nous n'avons jamais mené aucune action pour l'empêcher." Ils ont ajouté : "Les faits nous ont donné raison, puisque la politique de l'actuel gouvernement israélien a arrêté le processus de paix." Je leur ai dit : "Mais quand vous étiez sceptiques sur le processus de paix, c'était pour d'autres raisons ; nous, nous y étions très favorables, et nous restons très favorables au processus de paix. Nous en souhaitons ardemment la reprise". Je dis cela au moment où on célèbre de façon un peu mélancolique les Accords d'Oslo. Les Iraniens ont répondu : "Nous n'avons pas la même conception de ce que devrait être un processus de paix puisque nous pensons que le processus qui avait été engagé ne prenait en compte qu'une infime partie des droits légitimes des Palestiniens. Mais nous estimons que la France a, sur ces questions, même si ce n'est pas la même position que nous, une attitude plus équitable que les autres pays occidentaux". J'ai redit que nous étions pour le redémarrage du processus de paix et qu'il vaut mieux un processus de paix incomplet que pas de processus du tout. Là aussi c'est un début de discussion.

Q - Aujourd'hui, nous abandonnons le dialogue critique pour un dialogue plus politique. Pour autant, abandonnons-nous tout sens critique et qu'est-ce qui nous garantie une véritable réciprocité dans les perspectives de dialogue et de négociation que nous voulons engager ?

R - Lorsque vous dites "nous abandonnons", premièrement, nous n'abandonnons rien ; deuxièmement, ce n'est pas la France. Ce qui s'est passé c'est que les pays de l'Union européenne avaient accepté pendant plusieurs années de maintenir un dialogue avec l'Iran ; c'était donc une différence entre la politique européenne et la politique américaine de l'époque, à condition que ce soit un dialogue critique qui devait porter sur toute une série de points concernant les Droits de l'Homme, l'affaire Rushdie, le terrorisme.... Dans le contexte nouveau créé depuis un an par l'élection du nouveau président, ses déclarations, sa politique, son gouvernement, l'Union européenne a décidé de franchir un pas par rapport à cette situation et a décidé de renouer le dialogue avec l'Iran. Ce n'est donc pas une décision française. Lorsque vous dites "nous", vous parlez des Quinze de l'Europe et je comprends que les Etats-Unis soient intéressés par cette évolution de l'Europe et par cette analyse. Cela veut-il dire que le dialogue, qui est maintenant repris par les pays qui le souhaitent, ne doit plus être critique ? Bien sûr que non. Il n'y a aucun cas où le dialogue ne soit pas critique, même entre des pays apparemment proches et ayant des positions convergentes. Donc, ce dialogue est comme tous les dialogues que nous entretenons avec les pays importants du monde, avec lesquels nous pouvons avoir des préoccupations communes dans certains cas et des accords concrets dans d'autres, soit de principe, un dialogue franc, complet, pour qu'il soit loyal, qu'il porte à la fois sur l'avenir et sur les perspectives de développement qui sont d'autant plus fortes que l'on trouvera des réponses aux sujets de désaccords. Je ne conçois ce type de dialogue que si aucun élément, même difficile, n'en est exclu. Mais je ne veux pas non plus me concentrer uniquement sur les éléments de désaccords. Il y a une vraie perspective d'avenir, un véritable intérêt à ce que des pays comme la France et l'Iran, l'Union européenne et l'Iran, les Etats-Unis et l'Iran se parlent.

Q - L'an dernier à la foire internationale d'Iran, il n'y avait que douze entreprises françaises représentées alors qu'il y avait trois ou quatre fois plus d'entreprises allemandes, britanniques ou italiennes. Comment expliquez-vous ce décalage avec nos concurrents européens et que comptez-vous faire pour y remédier ? Y a-t-il une possibilité pour qu'Air France revienne ici en Iran alors qu'aujourd'hui, c'est British Airways qui assure les liaisons essentielles ?

R - Il y a un décalage, mais je ne crois pas - il faudrait vérifier les chiffres, je ne suis pas un expert là-dessus - qu'il y ait une différence considérable par rapport à la situation d'autrefois. Donc, il y a des pays dans lesquels une entreprise française est au premier ou au second plan traditionnellement ; dans d'autres pays, ce n'est pas le cas. Là, la situation n'est pas mauvaise, mais nous ne sommes pas les premiers investisseurs étrangers présents. Je crois que c'est assez représentatif de ce qui existait depuis assez longtemps. Souhaitons-nous développer ces échanges ? Naturellement, mais cela ne se fait pas par décision politique. Ce à quoi les gouvernements travaillent quand ils se rencontrent, c'est à créer des conditions favorables pour que des échanges économiques se fassent sur la base de critères économiques objectifs. On ne peut pas développer les relations économiques entre deux pays sur la base de favoritisme politique. Cela n'existe plus dans le monde actuel. Les gouvernements travaillent donc sur le cadre et à cet égard, je vais vous citer un point qui, je crois, peut être utile dans l'avenir : les négociations d'un accord de protection des investissements. D'autre part, j'ai eu l'occasion d'attirer l'attention des autorités iraniennes sur un certain nombre de problèmes réglementaires ou bureaucratiques qui compliquent l'activité des entreprises dans ce pays : eux-mêmes souhaitent le faire évoluer. Donc, ils répondent que ce gouvernement est en train de s'en préoccuper. C'est le cadre et les perspectives que nous améliorons. Pour le reste, si le dialogue est renoué dans les conditions que j'ai bien soulignées, cela pourrait permettre à des entreprises françaises plus nombreuses de faire valoir leur expertise. Sur la question d'Air France je laisse le président d'Air France répondre, mais l'idée est claire : je souhaite naturellement que cela puisse contribuer à un développement. Il faut ensuite que les propositions des entreprises françaises coïncident avec les besoins des Iraniens. J'ai confiance dans les entreprises françaises qui sont très capables dans plusieurs des secteurs qui sont utiles pour un pays de ce type. La capacité des entreprises françaises en matière énergétique, en matière d'infrastructures, sur tous les plans et sur beaucoup d'autres, n'est pas à souligner. Tout le monde la connaît.

Q - Depuis les représailles iraquiennes, on voit une nouvelle tension entre les Etats-Unis et le monde musulman. Etant donné que l'Iran est censé être le leader du monde musulman, pensez-vous que cela va affecter l'ouverture de l'Iran vis-à-vis de l'Ouest. où voyez-vous le rôle du Pakistan qui a critiqué les Etats-Unis dans tout ce scénario ?

R - Sur la première question, je n'ai pas eu le sentiment que cela changeait quoi que ce soit aux actes de ce nouveau président et de ce nouveau gouvernement. Ils sont désireux de voir leur pays retrouver la place qui doit être la sienne à leurs yeux. Ils veulent le faire dans certaines conditions, ils sont très attachés à leur identité, à leurs valeurs. Ils ont un certain nombre de griefs à faire valoir par rapport à leurs partenaires extérieurs, mais l'idée générale est de développer ce dialogue et de resserrer cette relation. Je n'ai pas eu le sentiment que les événements récents changeaient cela. Ils les ont d'ailleurs commentés devant moi avec sobriété.

Sur le second point, il est clair que le Pakistan est très impliqué dans les affaires de l'Afghanistan. Jusqu'à quel point ? Je ne le sais pas, je ne peux pas le démontrer. Les Pakistanais répondent que c'est un mouvement qui est spécifiquement afghan, qu'on exagère le rôle qu'ils ont joué. Mais, ils jouent un rôle dans les affaires de ce pays, c'est tout à fait clair. Je rappelle qu'il y a quelques jours, j'ai envoyé là-bas un de nos diplomates, M. Lafrance qui avait été ambassadeur au Pakistan, pour attirer l'attention des autorités pakistanaises sur les réactions de l'opinion française sur les affaires de l'Afghanistan, sur les Talibans, sur les mesures qu'ils prennent en matière des Droits de l'Homme, notamment par rapport aux femmes et sur les conséquences que cela ne manquera pas d'avoir sur l'image que l'on se fait ici du Pakistan. Cela veut dire que nous considérons qu'il y a un lien. Et dans l'affaire afghane, il est clair que les factions afghanes ne pourront pas réentreprendre le très long chemin qui les conduira peut-être un jour vers la paix civile, s'il n'y a pas un minimum d'accords avec les pays voisins pour ne pas utiliser ou exploiter les divisions internes en fonction de leurs propres intérêts nationaux. Il y a beaucoup de conditions à remplir pour progresser sur l'Afghanistan.

Q - On a entendu parler d'une éventuelle visite de M. Kouchner en Iran. Cette visite serait-elle peut-être liée avant la visite de M. Kharrazi en France ?

R - Parmi les secteurs de coopération dans lesquels les Iraniens souhaitent un développement, il y a en effet la santé, l'agriculture, la coopération aéronautique, les investissements ... Pour le moment, rien n'est programmé. Donc, cela peut conduire à des visites dans un sens comme dans l'autre. Elles ne sont pas fixées en détails et aucune date n'est fixée. Celle qui est la plus fixée, c'est la visite de retour de M. Kharazi, qui pourrait avoir lieu à la fin de l'année ou au début de l'année prochaine. Je voudrais ajouter que sur tous ces points, j'ai naturellement l'intention d'informer mes partenaires européens de toutes les impressions recueillies au cours de ce voyage.

Q - (inaudible)

R - Si vous regardez la liste des entretiens que j'ai eus ou que j'aurai, vous remarquerez que je vois tout de même des représentants de différentes tendances. D'autre part, ce n'est pas la première visite de travail que je fais dans un pays où il faut procéder à une évaluation délicate de la situation. Donc, je me garderais bien de me fier à mes seules impressions. Lorsque j'ai parlé d'une démarche de dialogue et d'évaluation avant de partir, croyez bien que cela ne concerne pas que les entretiens, même s'ils ont été extrêmement intéressants. Avant la visite, j'ai réuni toutes les informations dont on peut disposer sur la situation dans ce pays. J'ai l'intention de procéder à une analyse méthodique de tout ce qui s'est dit dans ces deux journées, de tout ce qui a été entendu, des contacts qu'ont eu, tant les parlementaires que les hauts fonctionnaires. C'est donc une évaluation qui se poursuit. Et j'aurais constamment à l'esprit le fait qu'il faut avoir un coefficient pour remettre en perspective et pondérer les différentes indications. C'est comme cela que j'essaierai d'arriver à une appréciation la moins inexacte possible à partir de laquelle le Président de la République, le Premier Ministre et moi-même, nous réfléchirons à la suite.

Q - Dans les derniers mois, on a entendu des signes de rapprochement éventuel entre l'Iran et les Etats-Unis. Je voulais juste savoir si le sujet avait été soulevé dans d'autres discussions avec les officiels iraniens ?

R - C'est un sujet qui n'a pas été abordé directement, sauf de façon indirecte par le président de la République lorsqu'il m'a reparlé de sa conception du dialogue Islam/Occident. Mais nous n'avons pas parlé de manière précise du dialogue Iran/Etats-Unis. Ce n'est pas mon rôle. Je voudrais revenir sur le terrorisme, pour vous dire que tous les dirigeants iraniens que j'ai rencontrés m'ont dit de façon solennelle qu'ils condamnaient absolument les actes de terrorisme et qu'ils estimaient en avoir beaucoup souffert. Ils l'ont redit, y compris sur des événement récents, sur les derniers mois. Cela leur paraissait une méthode détestable pour régler quelque problème que ce soit, tout en rappelant qu'ils estiment que dans certains cas et dans certains pays, on avait affaire à des luttes de libération nationale et non pas de terrorisme aveugle.

Pour conclure, je voulais vous dire que ce voyage a correspondu à ce que j'en attendais.


(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 12 octobre 2001)

Rechercher