Déclaration de M. Alain Richard, ministre de la défense, sur la formation, les compétences et les responsabilités des officiers et sous-officiers de l'armée de terre et sur leur ouverture à l'international, Coëtquidan le 26 juillet 1998. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Alain Richard, ministre de la défense, sur la formation, les compétences et les responsabilités des officiers et sous-officiers de l'armée de terre et sur leur ouverture à l'international, Coëtquidan le 26 juillet 1998.

Personnalité, fonction : RICHARD Alain.

FRANCE. Ministre de la défense

Circonstances : Déplacement de M. Richard à Coëtquidan (Morbihan) le 26 juillet 1998 pour le "Triomphe" de Saint-Cyr

ti : J'ai souhaité m'adresser à vous avant l'ouverture de cette cérémonie à laquelle j'ai le plaisir d'assister pour la première fois. Je veux vous transmettre quelques messages, sur des questions qui relèvent de ma responsabilité, et en même temps vous féliciter et vous souhaiter bonne chance pour la suite de votre engagement professionnel. Vous détenez, vous le savez, une place singulière dans la future armée de terre : vous êtes les cadres de la génération qui va venir.

Vous vivez cette journée de changement dans une ambiance de tradition, et je veux vous en dire quelques mots. Cette tradition, il est bien de la respecter et de la faire vivre, car elle consolide pour vous les valeurs permanentes au nom desquelles vous avez choisi cet engagement si particulier et si fort. Parmi ces valeurs, il y a l'exigence, il y a le courage, il y a le sens du collectif, qui va avec le respect de soi-même. Vous avez à coeur d'assumer ces valeurs que vous avez reçues, de mieux les comprendre, de les faire passer dans la réalité. Elles présentent une originalité forte, peut-être même leur mise en oeuvre crée-t-elle une certaine distance avec le reste de la société. Mais vous y adhérez avec conviction et vous en voyez la signification. Elles représentent surtout le dévouement à des engagements déterminants, qui mettent en jeu la vie humaine au service des intérêts majeurs de notre nation ; et la force légitime de vos traditions part justement de ceux qui ont payé de leur vie le service des mêmes engagements. Ces valeurs, cette éthique professionnelle, il sera de votre vocation de les communiquer à votre tour et de les faire partager, de façon consciente et rationnelle, et non par imitation automatique. Vous aurez à les faire rayonner autour de vous et non pas seulement dans la communauté militaire ; elles bénéficient au pays tout entier et doivent être comprises de lui.

Ces engagements sont un legs de l'Histoire, et je veux souligner à quel point, à mes yeux, l'Histoire a une place éminente, particulière dans votre formation. Vous y avez consacré beaucoup de temps et d'intérêt : mais je vous recommande de la garder comme un objet de réflexion et de sens critique, pour la suite de votre vie professionnelle et personnelle. C'est une dimension intellectuelle irremplaçable, tout particulièrement dans la fonction qui vous revient au sein de la société... C'est pour chaque esprit ouvert et curieux une occasion de découvertes pendant toute la vie, et c'est un outil pour comprendre les évolutions dans lesquelles nous sommes engagés. L'Histoire vous servira comme officiers, comme citoyens, si vous l'approchez avec la volonté d'agir sur votre temps.

Si j'ai parlé de la tradition et de l'Histoire, c'est pour mieux souligner que vous êtes d'abord l'armée de terre de demain. Vous allez être en service, dans les fonctions successives et variées que je vous souhaite, pour la période d'une génération complète, pour le prochain tiers de siècle. Vous servirez et commanderez l'armée de terre des années 2000 à 2030, et les plus coriaces d'entre vous approcheront même en activité l'échéance de 2040... En mentionnant ces dates, j'ai en tête un véritable saut dans l'Histoire qui s'accélère, donc une infinité de situations aujourd'hui imprévisibles.

A la place qui est la mienne, je dois chaque jour réfléchir et décider, de mon mieux, pour que l'armée de ces années-là soit à la fois efficace et respectée et je mesure les innombrables mutations qu'elle peut avoir encore à affronter. Je vous demande donc de vous engager dans cette évolution en acceptant et même en souhaitant les défis du renouveau comme l'ont fait vos anciens et en particulier les autorités de l'armée de terre qui sont avec nous ce soir. De grandes réformes sont en cours, elles sont éprouvantes, elle représentent des remises en cause parfois très difficiles pour les militaires des générations qui vous précèdent. Quand vous entrerez dans les fonctions de responsabilité auxquelles vous vous préparez, le plus dur de ces réformes sera fait. Mais il ne faut pas que vous en tiriez un sentiment de soulagement, une impression de distance, en vous disant : " le plus dur est derrière nous, nous allons avoir une perspective stable ". Nous ne pouvons pas aujourd'hui prévoir les adaptations, éventuellement les remises en cause que vous aurez à vivre à votre tour. Dans la vision de votre avenir professionnel, il faut vous méfier du sentiment de stabilité et de sécurité parce que l'ambition de ce pays est de rester capable d'agir face à des dangers et à des tensions qui continueront à se renouveler.

L'armée de la prochain génération que vous allez vivre, c'est l'armée d'une démocratie fondée sur l'Etat de droit, exigeante, parfois versatile. Vous aurez à y représenter le métier que vous faites, à incarner une permanence rassurante, mais pas un refus du changement ! C'est une démocratie où vous avez toute votre place comme citoyens, mais où l'armée, collectivement, reste discrète. C'est l'un des principes forts qui protègent en profondeur la liberté des citoyens de notre République. Il est évident pour moi que cela doit rester ainsi et que notre communauté militaire tire de cette neutralité scrupuleuse une estime particulière de nos compatriotes.

Car en même temps, il vous reviendra de conforter un rapport de confiance profond qui représente un des piliers de notre démocratie. L'armée est respectée par les Français. Les gens comptent sur elle, ils lui prêtent de grandes qualités et sont fiers de l'excellence qu'elle montre à nos partenaires étrangers. Il faut que vous fassiez tout ce qui est de votre responsabilité, sur le plan collectif et professionnel, mais aussi sur le plan personnel, pour que cette forte confiance demeure.

Au lieu de nous confiner à une mission étroite de préservation du territoire assorti d'un aveuglement hypocrite sur les dangers menaçant les autres, nous sommes un pays qui s'est donné, de longue date, des responsabilités internationales étendues. C'est particulièrement à ce titre-là que la France fait confiance à ses forces armées pour agir dans les situations les plus troublées pour faire prévaloir ses intérêts et ses principes collectifs. Donc, ce rapport de confiance, vous aurez à le faire vivre. Cela réclamera de vous, vis-à-vis de vos concitoyens, une attitude d'ouverture, de tolérance, de compréhension envers ceux qui exercent une autre fonction que la vôtre ou qui expriment une autre conception de la société que la vôtre.

Le professionnalisme et la capacité d'adaptation que les armées ont démontrés pendant les dernières décennies sont un des grands acquis qu'expriment souvent nos concitoyens : ils savent que les missions qu'on vous confie sont atteintes et réussies. Dans toutes ses dimensions, le professionnalisme doit continuer à imprégner votre manière de servir. Il passe notamment par la révision fréquente des méthodes et des procédures, qui maintient la fiabilité mais ne la rouille pas dans la routine. Le rapport de confiance que justifie ce savoir-faire, les pouvoirs publics ont de leur côté le devoir de le consolider. J'estime que vous avez le droit d'être exigeant vis-à-vis de ceux qui ont la responsabilité politique de la défense, le ministre et le gouvernement mais aussi l'ensemble des pouvoir publics. Il nous revient de faire mieux connaître et de faire respecter l'action des armées. C'est aussi à nous qu'il incombe de soutenir, sur le plan moral, les militaires lorsqu'ils sont injustement critiqués, que ce soit à titre individuel ou collectif.

Cette préservation de vos droits moraux, auxquels vous êtes attachés à bon droit, c'est en même temps la raison pour laquelle il vous sera demandé, au cours de votre carrière, d'être en plus de vos tâches ordinaires, des représentants de votre métier et de la communauté militaire. Il faut savoir vous tourner vers les autres forces de la société, vers les autres institutions, pour assurer ce que j'appelle la communication collective de la Défense. Ce n'est pas par ce qu'on déclare avec plus ou moins de solennité qu'on est le mieux identifié, mais par ce qu'on montre chaque jour dans son action et dans sa relation aux autres. Vous êtes donc tous des porte-parole à votre manière ! C'est selon ce principe que j'ai décidé de faire évoluer le système de communication institutionnelle de la Défense parce que, plus que jamais après la suspension de la conscription, il faudra que tous nos concitoyens comprennent bien la réalité de ce que vous faites et le sens des missions que vous servez.

Dans le métier que vous allez exercer, je veux aussi souligner la place qu'auront les rapports humains et sociaux spécifiques à l'institution militaire. C'est une communauté de travail qu'il faut regarder comme telle, mais elle est évidemment particulière parce que ses membres partagent un engagement très exigeant. Nous savons bien qu'en son sein, les rapports se fondent plus qu'ailleurs sur l'autorité ; vous avez appris, et vous allez avoir à démontrer, que l'autorité n'est pas une chose qui se décrète à la réception d'un acte officiel, c'est une capacité d'entraînement qu'on justifie à chaque instant par l'exemple, par l'efficacité et par l'écoute. La communauté militaire, c'est une société humaine, avec ses strates, avec ses différenciations, verticales par niveau, horizontales par spécialité. C'est notre rôle à tous de ne pas durcir ces différenciations. Il faut que le sens du collectif, la solidarité, la compréhension vers ceux qui sont au niveau inférieur de responsabilité, ou qui exercent une autre spécialité, l'emportent sur le repli sur soi et le cloisonnement ; c'est pourquoi j'entends renforcer les systèmes d'expression collective et de concertation. Et puisqu'il y a parmi vous les élèves de l'EMIA qui montrent tout le potentiel de développement des sous-officiers, je veux souligner en particulier qu'il y a, entre les sous-officiers et les officiers que vous allez être, un rapport de collaboration et un engagement en commun qui doivent inspirer toute votre conduite.

Cette armée de terre, dans laquelle vous allez commander, comportera des hommes et des femmes. Bien sûr, les femmes y seront encore longtemps en nombre plus restreint. Mais rappelez-vous que ceux qui vous ont précédés aux commandes ont eu le mérite de réaliser les conditions fondamentales pour que l'armée de terre puisse réserver des responsabilités réelles aux femmes et se mette ainsi en phase avec un pays évolué. Maintenant c'est à votre tour de permettre, par votre manière d'agir dans votre service, que la mixité ne reste pas un principe décoratif mais soit une réalité offrant un surcroît de talents à la communauté militaire.

A propos de ces rapports humains et sociaux dans l'armée, il vous a été enseigné ici que tout commandement, tout acte d'instruction et de formation, toute mise en oeuvre d'une responsabilité opérationnelle doivent toujours se conformer scrupuleusement au respect de la personne humaine. Je ne fais ici que le rappeler. Je veux simplement ajouter que, dans la responsabilité qui est la mienne, c'est une règle déontologique que je fais respecter avec une grande vigilance, mais sans esprit de méfiance. J'ai la conviction que les aspirations à partir desquelles vous vous êtes engagés dans ce métier et la formation que vous avez reçue ici vous conduisent à bien comprendre cette notion sans que j'aie à insister sur un point qui de toute manière n'est pas discutable.

Dans le métier que vous allez exercer, il y aura aussi une place importante pour la gestion. Il vous faudra en permanence vous adapter, bien utiliser les moyens en responsabilisant ceux qui sont autour de vous. Dans nos sociétés, et ce n'est pas propre à la France, les moyens de la Défense sont perpétuellement rediscutés, comme ceux de tous les services publics. Moi qui ai, par ma vie parlementaire et d'élu local, un long passé de conduite et d'appréciation des gestions publiques, je pense avoir des références et des arguments réels pour soutenir que les armées sont bien gérées, qu'un grand nombre de leurs professionnels, et de leurs officiers en particulier, ont une compétence toujours en éveil et une volonté d'être innovants, efficaces, attentifs à leurs moyens. C'est un exemple qu'il vous faut suivre.

Comme c'est important pour l'image de la défense et pour le renouvellement de ses moyens budgétaires dans l'avenir, j'y insiste un peu. Il faudra que, comme vos anciens, vous refusiez la routine et que vous ayez toujours une démarche d'anticipation. Les problèmes de gestion font partie des points forts de votre formation, c'est un des mérites de vos écoles. La dualité croissante des technologies, l'utilisation plus courante et plus avantageuse d'outils civils dans l'ensemble de vos activités militaires, tout cela devra vous inciter à rester toujours imaginatifs pour tirer le meilleur parti des moyens qui vous seront attribués.

Je souligne que, parmi les premiers moyens dont vous avez la charge, à la fois les plus utiles et les plus coûteux donc précieux pour la collectivité, il y a les ressources humaines. Atteindre la meilleurs efficacité collective, en dirigeant bien les hommes et les femmes qui travaillent avec vous, en tirant le meilleur de chacun, donc en motivant tout le monde, c'est la façon la plus sûre de bien gérer le changement et de ne pas se scléroser dans des structures immuables. Pour ne pas allonger mon propos, je ne veux pas développer ici, dans l'école de l'armée de terre, l'importance majeure des pratiques et des méthodes interarmées, je sais que vous en êtes conscients. Mais attendez-vous simplement à ce que la coopération interarmées au quotidien soit encore intensifiée par rapport à l'expérience de vos formateurs. C'est un des points forts de la modernisation de notre défense qui devra être poussé plus loin.

Du fait de la réforme que nous sommes en train d'accomplir, vous savez que vous aurez aussi sous votre responsabilité des civils. Dans la gestion des relations humaines, dans l'exercice du commandement, vous aurez à prendre en compte cette particularité d'unités dans lesquelles vous aurez à faire coopérer des militaires et des civils ; c'est un rapprochement qui doit s'organiser sans contradiction majeure, car après tout c'est ainsi que toute société est constituée, avec des groupes différents. Cela suppose une façon de diriger adaptée, vous y ferez face sans complexe mais sans négliger l'attention que requiert la synthèse entre groupes différents.

Je souhaite ajouter que dans la pratique militaire professionnelle de votre génération, il y aura une place accrue pour le droit. Traditionnellement, il n'y avait pas une grande parenté entre la culture militaire et le droit. Mais dans l'évolution en cours, que je vois se poursuivre au cours des prochaines décennies, le droit sous toutes ses formes sera de moins en moins extérieur à vos missions et ne pourra plus être confiné à quelques spécialistes. Il faudra que chacune et chacun d'entre vous s'y attelle, d'abord parce qu'il y a de plus en plus de normes, d'obligations et de limites légales dans ce que vous faites au quotidien, dans les unités ; et aussi parce que dans la vie de la communauté militaire, la prise en considération des règles de libertés publiques s'accroît sans cesse, ce qui ne peut soulever aucune objection.

Pour bien maîtriser ces contraintes, il faut s'assurer de comprendre en profondeur pourquoi quelque chose est obligatoire ou est interdit, d'entrer véritablement dans les raisonnements du droit. Et notamment au cours des opérations extérieures, qui sont évidemment au coeur de votre métier, le contenu juridique, à la fois en droit international et en droit interne du pays concerné, ira croissant. A ce propos, permettez-moi une recommandation, puisque nous parlons d'international et de mise en oeuvre de notions de droit : je me permets de souligner que dans le langage militaire aussi, l'expression " d'outre-mer " doit être réservée à des territoires et départements appartenant à la République française. Les autres pays, même s'ils sont francophones, même s'ils ont été autrefois des possessions françaises, n'appartiennent pas à la catégorie de l'outre-mer mais sont des nations souveraines avec lesquelles on doit avoir des relations d'égalité, et qu'il faut qualifier d'Etats et non de territoires. Et vous, qui êtes nés en moyenne 12 ou 15 ans après l'indépendance desdits Etats, ne devriez pas avoir de mal à assimiler ces notions sur lesquelles nombre de vos aînés ont encore un peu d'hésitations...

Il y a une place particulière, aussi, dans votre métier, j'y ai fait allusion, pour la communication. Elle vous est, je crois, bien enseignée. La sensibilisation à ce besoin des militaires est en croissance, mais il faut bien comprendre que ce n'est pas simplement une spécialité professionnelle pour quelques-uns. C'est une attitude d'esprit que chacun doit avoir à tout moment parce que, vous le savez bien, vous serez dans une armée de terre professionnelle qui aura des contacts diversifiés avec la société civile de votre pays. Il est très important que vous ayez toujours dans vos activités, y compris à l'intérieur des unités, une perception de ce qui pourra être entendu et vu de ce que vous faites, donc une préoccupation d'écoute des perceptions du reste de la société et pas uniquement de l'intérieur de l'institution militaire.

Enfin, vous ferez des carrières beaucoup plus internationales que vos anciens. Vous le sentiez au moins sommairement en choisissant votre futur métier et cela a souvent été une de vos motivations. Par nature, la défense est une interface avec d'autres pays, avec d'autres continents. Cette relation sera, j'en suis convaincu, encore beaucoup plus intense dans les décennies qui viennent. Le contact avec l'international sera beaucoup plus multiforme, probablement beaucoup moins institutionnel que pour les générations passées. C'est d'ailleurs ce que personnellement je souhaite parce que ce sera la vérification à la fois de notre rayonnement et de notre capacité à agir sur l'évolution du monde en dehors de nos frontières devenues trop petites.

Je crois par ailleurs que nous ne pouvons qu'y gagner en efficacité parce que, vous le savez par tous les enseignements que vous avez suivis, les exemples, les sujets de réflexions et les innovations à prendre en compte ne peuvent venir seulement de l'intérieur, ils viennent d'un peu partout ; et c'est un talent particulier du militaire que d'apprendre aussi de son rival ou de son adversaire potentiel. Il faut que vous ayez spontanément le réflexe de la disponibilité pour vous prêter au maximum d'échanges et de compréhension des autres cultures et civilisations, parce que notre Défense sera coopérative et tournée vers l'extérieur. Y réussiront donc le mieux celles et ceux qui auront à la fois la volonté de prendre toute leur part à cette coopération et qui auront aussi constitué le soubassement intellectuel pour tirer le plein profit des échanges dans l'expérience vraie et pour apporter ainsi toute leur efficacité à cette action militaire internationale sous toutes ses formes.

A cet égard, la solidarité européenne va être de plus en plus le fondement principal de toute notre action de défense. Comme les autres pans de la construction européenne commencée voici plus de cinquante ans, le développement de la défense européenne s'opère lentement, progressivement, et ne s'appuie pas sur le franchissement cérémonieux de grandes échéances. Même dans les domaines où l'intégration est la plus poussée, il est très difficile de distinguer, dans les quarante et une années depuis le traité de Rome, ce qu'on devrait appeler les grandes dates de la construction européenne. Une sorte de fatalité fait qu'à mesure que les étapes sont franchies, elles sont à la fois assimilées pratiquement et perdues de vue intellectuellement.

Pourtant je voudrais que vous soyez aussi convaincus comme moi que pour l'Europe de la défense, cette progression est effectivement en cours. Nous sommes en train de rapprocher profondément et irréversiblement les intérêts de nos vieilles nations en matière d'industries de défense et vous savez de quel poids cela pèse, ensuite, dans l'action militaire des Etats. Nous développons les formations et les unités communes, nous avons de plus en plus d'échanges techniques et opérationnels. Dans la période d'activité que vous allez maintenant vivre vous serez dans l'action, presque à chaque fois, côte à côte avec d'autres nations européennes. Il faudrait donc que vous vous détourniez d'une attitude trop familière parmi les responsables de ce pays vis-à-vis des autres Européens, qui est de considérer comme acquises la solidarité et la communauté fondamentales d'intérêt qui nous unissent et de polariser notre énergie à ergoter sur les détails en tournant toute notre capacité critique vers nos partenaires les plus proches, ce qui est la bonne façon de perdre de vue la véritable priorité, qui est de mieux organiser le pilotage de tout ce que nous avons en commun.

Encore quelques mots avant de vous quitter. Vous partez de Coëtquidan en fêtant la fin de votre période d'apprentissage. Mais surtout n'arrêtez jamais d'apprendre, volontairement, librement, individuellement ou parfois collectivement ! Votre valeur professionnelle, la capacité de vaincre des obstacles peut-être encore ignorés aujourd'hui, vous les gagnerez uniquement en vous remettant perpétuellement en cause. Gardez la volonté de vous renouveler, de changer votre façon d'agir en entretenant précieusement l'essentiel de votre formation initiale, le squelette intellectuel que vous vous êtes constitué ici et que vous allez illustrer ce soir par la cérémonie du " Triomphe ".

Donc, dans la longue période de travail actif où vous allez vous engager maintenant, je veux vraiment que vous laissiez une place déterminante à la formation sous tous ses aspects. Que ce soit une exigence à la fois personnelle, mais aussi collective parce que nos armées dans la période qui vient auront beaucoup à retirer du débat, de la confrontation des idées, de la variété des mentalités en leur sein. Ne croyez pas que vous êtes simplement bénéficiaires d'une formation au moule, avec pour seule fonction de le reproduire. Vous avez une éthique, des valeurs, des connaissances et vous devez les faire mûrir et fructifier en vous souvenant que la diversité est une garantie de survie pour un milieu vivant.

En fond de tableau, il y a les valeurs du soldat, serviteur de la collectivité, mais bien plus que cela, puisque acceptant pour lui-même et au nom des autres le risque vital, la prise en charge volontaire et réfléchie de la violence qui renaît toujours dans nos sociétés ou autour d'elles. Je veux vous dire le respect et l'appui moral que je porte à cette exigence de service et de courage que vous allez assurer comme engagement professionnel. C'est une ambition de réussite, une solidarité humaine, une volonté de justifier la confiance collective, qui vous rassemble et qui fait votre force.

Votre rôle, c'est maintenant de rendre ces qualités contagieuses ; vous entrez, certes, dans une armée professionnelle, où c'est votre savoir et vos principes qui l'emporteront ; mais vous aurez besoin de les faire partager à toute notre société pour au moins deux raisons : la première, c'est que notre Défense ne peut être efficace, dans les crises complexes qu'elle aura à maîtriser, que si elle est en permanence soutenue et comprise par nos concitoyens ; et, d'autre part, si le Président de la République a pris voici deux ans la décision de professionnaliser nos armées au vu d'une certaine situation stratégique dont le gouvernement partage l'analyse, personne ne peut savoir si, dans vingt ou trente ans, nous n'aurons pas à nouveau besoin de citoyens qui servent à vos côtés.

Et puisque les EOR sont aussi ici et participent à juste titre au triomphe ce soir, je vous rappelle que vous, officiers professionnels, aurez besoin d'une réserve qualifiée et motivée travaillant à vos côtés et qu'elle devra s'appuyer sur une adhésion réfléchie de citoyens pour tenir toute sa place.

Vous allez partir pour vos premières responsabilités ; c'est une chance parce que votre valeur, par votre passage dans cette école, est déjà reconnue et parce que vous entrez dans une institution qui sait encourager le talent et la volonté. Mais les années passent vite et la créativité ne doit pas fléchir. En vous laissant partir et en vous offrant mes voeux de réussite, je vous redis mon estime, mon soutien moral et ma volonté d'oeuvrer à ma place pour vous préparer un avenir professionnel et institutionnel digne de vos capacités. Suivez vos anciens, suivez aussi les exigences qu'ils vous ont transmises ; je suis sûr que c'est votre volonté. Et, même si vous restez des terriens fiers de l'être, permettez-moi de vous souhaiter bon vent !


(source http://www.defense.gouv.fr, le 18 septembre 2001)

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