Interviews de M. Alain Richard, ministre de la défense, dans "Jane's defense weekly" et "Hurriyet" du 9 juin 1998, sur les restructuration dans l'industrie de défense française, les accords et la coopération au niveau européen dans les domaines de l'électronique de défense, de la construction des missiles et de l'aéronautique, sur les relations entre la France et l'OTAN, le contrôle des ventes d'armes et les relations franco-turques. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interviews de M. Alain Richard, ministre de la défense, dans "Jane's defense weekly" et "Hurriyet" du 9 juin 1998, sur les restructuration dans l'industrie de défense française, les accords et la coopération au niveau européen dans les domaines de l'électronique de défense, de la construction des missiles et de l'aéronautique, sur les relations entre la France et l'OTAN, le contrôle des ventes d'armes et les relations franco-turques.

Personnalité, fonction : RICHARD Alain.

FRANCE. Ministre de la défense

ti : INTERVIEW DU MINISTRE DE LA DEFENSE
pour le supplément quotidien Eurosatory Daily du " Jane¿s Defence Weekly "

Certains disent que l'Etat français n'a plus vocation à soutenir son industrie de défense, ou encore que celle-ci ne peut plus produire toute la gamme de produits dont les armées ont besoin. Pensez-vous, Monsieur le ministre, que ces remarques puissent être justifiées par la restructuration industrielle en cours en France ?

Alain RICHARD : Pas du tout ! la France veille activement à donner la meilleure efficacité à son industrie de défense, dans une compétition accrue. Ce qui est exact, c'est que notre pays n'a plus les moyens de financer ni des doublons, ni des développements de projets incertains. Une rationalisation s'impose à nous et c'est elle qui justifie la restructuration industrielle : Nous devons regrouper toutes les forces, supprimer les redondances et mettre en commun les compétences technologiques et industrielles, pour faire des produits plus performants à la fois pour les armées et pour l'export. Car il ne faut jamais oublier que nos industries d'armement exportent en général près de la moitié de leur chiffre d'affaires militaire, sans parler de celles qui, judicieusement, ont développé des activités civiles importantes.

Quelle est l'apport de la France dans l'Europe de la défense et de la sécurité et quelle est sa position face à l'OTAN ?

Alain RICHARD : La construction d'une identité européenne de défense et de sécurité, est plus que jamais notre priorité. Elle n'est pas concurrente, mais bien complémentaire de la redéfinition du concept stratégique de l'alliance atlantique. La position de la France est désormais bien connue, et j'ai eu l'occasion de la réaffirmer lors de ma récente visite à Washington. Je remarque du reste que dans ce processus de redéfinition la France n'a pas de raison de se séparer de l'ensemble de ses alliés de l'OTAN. Nous percevons au contraire, à l'entrée de ce débat, une certaine diversité d'appréciation parmi les membres de l'alliance qui laisse sa chance à l'expression d'intérêts européens communs. De plus, les Américains eux-mêmes soulignent la qualité de notre coopération bilatérale sur le terrain, en Bosnie ou en Afrique, où nous aidons ensemble les Africains à assumer davantage de responsabilités dans la sécurité régionale comme dans les opérations de maintien de la paix en général. Notre place originale dans l'Alliance atlantique est un facteur dynamique plutôt qu'une limitation.

S'il appartient principalement à l'industrie de créer une base industrielle de défense européenne rationalisée, qu'en est-il de l'agence européenne des armements ?

Alain RICHARD : Née d'une initiative franco-allemande, l'Organisation commune de coopération pour les armements (OCCAR) à laquelle participent aujourd'hui l'Italie et la Grande-Bretagne, semble être un succès, si j'en juge par l'intérêt qu'elle suscite chez d'autres pays. Les réticences initiales ont en grande partie disparu, au moins chez ceux des pays européens qui sont producteurs de matériels de défense. Le débat actuel sur le statut juridique de cette agence, débat qui progresse, est donc plutôt lié au périmètre des pays directement concernés et à sa coïncidence avec les organisations comme l'UEO - avec l'OAEO - où se trouvent également des pays non dotés d'une industrie globale de défense.

Dans ce cadre, pouvez-vous nous dire comment serait organisé le contrôle des exportations par des sociétés intégrées bi- ou multinationales ?

Alain RICHARD : Les règles de contrôles des exportations dans une société qui serait une véritable société européenne restent à définir, c'est certain. C'est d'ailleurs l'un des objectifs prioritaires de travail intergouvernemental qui a été largement abordé lors des réunions des cinq ministres de la défense (France, Allemagne, Espagne, Grande-Bretagne, Italie), notamment la dernière qui s'est tenue ici le 20 avril.

Mais quel est l'avenir pour l'industrie de défense euroépenne si l'Europe continue à acheter hors de son périmètre ?

Alain RICHARD : La question est beaucoup plus complexe. La plupart des pays qui ont une industrie nationale privilégient largement, dans leurs achats, leur industrie nationale. Les Britanniques achètent plutôt des avions produits par British Aerospace, les Allemands des engins terrestres produits par Krauss-Maffei, et la France n'est pas en reste.

L'intérêt de construire une industrie européenne c'est précisément de permettre des achats européens concertés de produits ayant des spécifications identiques et qui, de ce fait, coûteront moins cher puisqu'ils seront amortis par l'effet de série. Ces produits seront encore plus compétitifs par rapport aux produits américains, qui bénéficient, on le sait bien, d'effets de série qui n'existe pas au niveau de chacun des pays européens pris individuellement.

C'est pourquoi je crois que l'industrie de défense européenne a des perspectives très favorables si le mouvement de coopération à travers des programmes et de mises en commun de spécifications se poursuit. Et je pense que les pays européens non producteurs, à qui les matériels américains apparaissent souvent plus avantageux dans le contexte actuel, seront satisfaits de bénéficier d'une option européenne plus attractive. Peut-être même, qui sait, les Etats-Unis qui achètent peu en Europe aujourd'hui, profiteraient d'une concurrence élargie qui cadre bien avec leurs conceptions économiques.

L'européanisation du pôle électronique de défense français dont il est question depuis février 1996 n'a pas eu lieu. Il ne semble pas être encore à l'ordre du jour. Qu'en est-il exactement ?

Alain RICHARD : Ce gouvernement, modestement, n'est comptable que de ce qui s'est passé depuis son entrée en fonctions, en juin 1997. Au cours de ces quelques mois, la réorganisation de l'électronique de défense autour de Thomson-CSF a été réalisée conformément aux objectifs que Lionel Jospin avait énoncés en juillet dernier. Nous savons qu'il y aura une deuxième phase européenne comportant une alliance de grande envergure. La direction du groupe Thomson y travaille très activement et, comme actionnaire public déterminant, le gouvernement lui donne appui et confiance pour réaliser une telle alliance dans les conditions que nous estimons optimales.

De même, dans le domaine des missiles si un certain nombre de regroupements ont déjà été effectués, pensez-vous qu'il soit possible de mettre en place un seul pôle missilier européen face à la recrudescence de la concurrence américaine ? Et autour de quelle structure ?

Alain RICHARD : Dans le domaine des missiles, il est nécessaire de poursuivre le processus de restructuration déjà largement engagé. Compte tenu de la taille de son marché, il est sage d'estimer qu'à terme l'Europe ne disposera que d'un seul grand missilier capable de rivaliser avec les entreprises américaines. Si on partage cette vision stratégique, il ne faut pas perdre de temps pour nouer les alliances nécessaires entre Européens. Ce processus de regroupement est largement engagé notamment grâce au dynamisme du groupe Matra qui a noué des alliances avec British Aerospace et plus récemment avec Dasa. Par ailleurs, la France dispose d'un missilier aux capacités technologiques remarquables, Aérospatiale, qui doit jouer un rôle-clé dans ce processus de restructuration associé au grand projet aéronautique et spatial.

Dans la restructuration européenne de l'industrie aéronautique et de celle de la défense, tenez-vous compte des industries d'armement de pays d'Europe de l'Est comme la Hongrie, la Pologne, la République Tchèque et est-il envisagé de les aider dès à présent dans les restructurations que ces Etats ont engagées pour leur propre industrie d'armement ?

Alain RICHARD : Il faut naturellement tenir compte des industries d'armement des pays d'Europe de l'Est ; c'est d'ailleurs ce que font un certain nombre d'industriels sur des projets clairement identifiés, et cela ne doit pas se limiter aux pays en voie d'intégration à l'OTAN. L'Ukraine et la Russie sont des partenaires intéressants avec lesquels il faut parler de l'avenir. Cela étant, il faut bien voir que la restructuration de l'industrie aéronautique européenne sera impulsée par les pays qui ont une base industrielle puissante et déjà internationalisée : la France, la Grande-Bretagne, l'Allemagne, l'Italie et l'Espagne ; et l'on doit y ajouter, pour les avions de combat, la Suède. Il s'agit de tenir compte d'une réalité, qui est l'avance de ces pays, pour donner des perspectives aux autres.

Tout de même, si l'électronique a bien progressé en matière de restructuration européenne, ne pensez-vous pas que l'aéronautique est un peu à la traîne ?

Alain RICHARD : Le gouvernement français a pris des initiatives, notamment il a joué un rôle moteur dans la déclaration des chefs d'Etat et de gouvernement du 9 décembre 1997, qui a manifesté pour la première fois un consensus politique des principaux pays pour avancer vers la constitution d'une entreprise aéronautique européenne, civile et militaire. Le rapport remis par les industriels le 27 mars dernier identifie des convergences de vues sur bon nombre de sujets concrets, mais aussi, bien sûr, des divergences. Il constitue une première étape de ce processus de restructuration que nous appelons de nos voeux. Plus récemment, le gouvernement vient d'annoncer une décision concrète et importante qui est l'apport à l'Aérospatiale des titres Dassault-Aviation qu'il détient, ce qui va à la fois rapprocher les deux groupes dans le cadre d'une stratégie concertée au niveau européen et renforcer les fonds propres d'Aérospatiale .

(source http://www.defense.gouv.fr, le 8 janvier 2002)

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