Interview de M. Alain Richard, ministre de la défense, à France-Info le 19 juin 1998, sur la préparation d'un nouveau plan social pour Giat Industries, la concertation et le droit d'expression pour les officiers et sur la situation et l'engagement de la France au Kosovo. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Alain Richard, ministre de la défense, à France-Info le 19 juin 1998, sur la préparation d'un nouveau plan social pour Giat Industries, la concertation et le droit d'expression pour les officiers et sur la situation et l'engagement de la France au Kosovo.

Personnalité, fonction : RICHARD Alain.

FRANCE. Ministre de la défense

ti : On continue à réduire la voilure dans les arsenaux, Giat Industries envisage de se séparer d'un tiers de ses effectifs, de supprimer trois à quatre mille emplois, la fermeture de sites est inévitable ?

Alain RICHARD : L'entreprise doit faire des choix et rester en continuité avec les efforts d'adaptation qu'elle a déjà faits, et que l'Etat actionnaire a soutenus et continuera de soutenir. Elle est dans un marché en réduction plus que les autres entreprises militaires puisqu'elle crée des armes individuelles, de l'artillerie, des blindés. Elle a déjà fait des modernisations importantes et ses salariés font preuve de professionnalisme, je crois qu'il faut, mais c'est à l'entreprise de faire des choix concrets, réussir complètement l'adaptation et pour cela ...

Il y a déjà eu quatre plans sociaux, on en annonce un cinquième qui sera une réduction drastique !

Alain RICHARD : Vous savez que c'étaient des établissements militaires qui n'avaient pas du tout d'obligation d'équilibre financier, et d'autre part les commandes d'armement classique n'étaient pas tout à fait les mêmes il y a dix ou quinze ans, en pleine guerre froide, que ce qu'elles sont aujourd'hui.

Donc on est obligé de fermer des sites ?

Alain RICHARD : C'est à l'entreprise de faire les choix, et je crois qu'il faut laisser le PDG et son équipe mener une concertation sociale, dont ils ont pris l'habitude, et dans laquelle les représentants des salariés font preuve aussi d'esprit de responsabilité.

On essayera d'éviter que dans un même département, on ferme à la fois une caserne et une usine ?

Alain RICHARD : Oui, on doit essayer d'assurer cette coordination, d'où le choix des dates qui sera le même. De toutes façons, il y a des mesures sociales de soutien que j'ai fait approuver par le gouvernement, et qui sont un effort important et, par ailleurs, on a mis en place un dispositif de solidarité de l'Etat avec les villes et les départements qui doivent, quand c'est nécessaire, s'engager vers un nouveau développement.

Vous avez montré votre fermeté à l'Arsenal de Toulon, vous tiendrez le cap en cas de conflit social ?

Alain RICHARD : C'est bien à l'entreprise de faire ses choix et même s'il y a conflit, il y aura négociation, il y aura règlement, dans le sens où tout simplement il y a pérennité de l'entreprise.

Le Ministre de la Défense ne veut pas être celui qui signe les lettres de licenciement ?

Alain RICHARD : Je n'ai pas en effet cette responsabilité, on a fait de Giat une entreprise, et je pense que, aussi bien dans l'armement classique que dans le cadre des avions de combat ou de la construction navale, nous devons avoir un objectif de rayonnement industriel à partir de la technologie la plus avancée, c'est cela la place de la France.

Votre prochain budget donnera-t-il à l'armée française les moyens de sa restructuration ?

Alain RICHARD : Nous aurons - le gouvernement en a fait le choix, le Premier ministre a tranché - une remontée de crédits, puisque nous avions fait des sacrifices importants l'année dernière, il fallait alors traiter le problème du déficit budgétaire. Et je crois que c'est d'abord le signe d'une politique économique qui marche !

On peut voir les recettes remonter ?

Alain RICHARD : Nous pensons que les crédits d'investissements, d'acquisition de matériels ou de programmes de recherche pourront être de quatre à cinq milliards. Cela veut dire que le gouvernement veut donner à la défense et de l'autre côté, côté fournisseurs, aux industriels défense, une cohérence et une visibilité. On ne peut pas improviser année après année dans des métiers comme cela. Pour les industries, je crois que cela leur donne un peu de marge de man¿uvre pour discuter de leurs prochains programmes, de leurs technologies et de leurs avancées scientifiques puis leurs alliances européennes !

Toujours est-il que 40 régiments sont ou seront dissous, et les officiers supérieurs ont le sentiment de ne pas être entendus par les politiques, de ne pas avoir participé aux prises de décision.

Alain RICHARD : Je conteste tout à fait cette affirmation ! La grande, grande majorité des officiers supérieurs et généraux participent à des mécanismes de dialogue interne et de concertation. Ce sont sur leurs propositions que se prennent les décisions politiques, et ce sont des gens qui font preuve à la fois de civisme et d'esprit de responsabilité.

Des officiers prestigieux comme les généraux de LAPRESLE, QUESNOT, HEINRICH sont intervenus à Saint-Cyr pour s'interroger sur une certaine perte d'influence du haut commandement militaire¿

Alain RICHARD : Cela me paraît normal qu'il y ait débat ! Moi, je suis content que dans une école de formation de jeunes officiers on ne se contente pas d'obéir ou d'apprendre passivement mais que l'on débatte. Et regardez aussi quelles ont été leurs conclusions.

On critique justement les politiques sur le thème : on ne nous écoute plus ?

Alain RICHARD : Non, pas du tout¿

¿donc, pour vous, il n'y a pas de malaise chez les officiers supérieurs de l'armée française ?

Alain RICHARD : Sûrement pas, ils sont en train de vivre un effort que beaucoup de services publics auraient du mal à vivre, de transformation complète de leur métier et de leurs objectifs. Et je crois que tous ceux qui entraînent le groupe le font avec un esprit de responsabilité dans une démocratie, ils savent que ce n'est pas à eux de prendre les décisions mais d'engagement dans quelque chose qui leur paraît cohérent et tourné vers l'avenir.

Dans ce cas, pourquoi le général HEINRICH a-t-il démissionné et même quitté l'armée alors qu'il était promis à de hautes destinées ?

Alain RICHARD : Exactement pour cette raison. Je crois que tous les gens qui ont de grandes responsabilités peuvent, à un moment donné, se tromper en se croyant propriétaire de la prochaine promotion. Ce n'était pas le cas. J'estime que c'était au gouvernement de faire son choix. Ce choix ne s'est pas tourné vers le général HEINRICH. Le fait qu'il se soit comporté comme cela ensuite m'a confirmé que j'avais bien fait de ne pas le choisir.

Le commandant GOURMELON dépendait-il de lui, HEINRICH, numéro deux de la SFOR à l'époque, ou du général DOUIN, à Paris ?

Alain RICHARD : Il n'y a pas à prendre d'appréciation là-dessus. L'officier dont vous parlez avait une mission. Il l'a, à un moment, mal comprise, et il lui a donc été demandé d'en changer.

Des alliés s'inquiètent de ce que fait MILOSEVIC en ce moment. Il fait des promesses vagues à Moscou sur le Kosovo mais refuse toujours d'en retirer ses troupes, qui ont commis un certain nombre d'exactions. Les alliés vont-ils se contenter des promesses verbales du président serbe ?

Alain RICHARD : Permettez moi de faire le lien entre ce dont on parlait et la question que vous abordez maintenant à juste titre. Tout notre système militaire ne vise pas simplement à attendre ou à s'auto-entretenir. Il vise à traiter des crises et ce qui fait la particularité de la France avec quelques autres pays, c'est qu'elle s'engage vraiment, elle prend parti dans des crises et quand elle a pris parti, elle en tire les conséquences, y compris au risque de ses hommes et de ses armes. Notamment, ça a été le cas déjà en Bosnie, et aujourd'hui au Kosovo, nous avons fait des propositions pour rendre obligatoire le règlement politique en se rendant compte que, l'expérience nous l'a hélas montré, MILOSEVIC est quelqu'un qui change de comportement devant la force. Ce qui est vraiment inacceptable, c'est qu'au moment même où s'ouvrait le dialogue politique avec M. RUGOVA, représentant légitime et modéré des Kosovars, MILOSEVIC a fait changer le niveau de la répression militaire, et commence à faire détruire des villages, à repousser des populations, donc vraiment à saboter le dialogue politique. La France a dit, et nous l'avions anticipé en ouvrant le dialogue avec les alliés, il faut que l'on réponde par une pression militaire et une pression militaire qui s'adresse au danger principal, c'est-à-dire la répression de masse serbe.

MILOSEVIC fait des promesses, on ne voit rien venir et surtout, il ne dit pas qu'il va retirer des troupes.

Alain RICHARD : Oui mais faisons attention parce qu'il est important que, dans des débats comme celui-là, la Russie ne soit pas hors du coup. La Russie a été coopérative elle a cherché à ce que l'on aille dans le sens d'un règlement pacifique. Notre sentiment est que les réponses de MILOSEVIC ne sont pas suffisantes et qu'elles ne donnent pas de garanties d'avoir un règlement équitable correspondant aux besoins d'expression normale des Kosovars.

Réclamez vous toujours qu'il retire les troupes serbes du Kosovo ?

Alain RICHARD : Les troupes, c'est-à-dire les unités militaires, oui, parce qu'il n'y en a pas besoin. Mais il est vrai que comme il y a des troubles au Kosovo, et qu'il y a des agressions de l'autre côté et que l'on ne peut pas le nier, il est normal qu'il y ait des forces de police. Ce que l'on exige de MILOSEVIC, c'est que s'il doit y avoir sécurisation de certaines zones, il ne doit pas y avoir répression sauvage, aveugle et touchant les populations civiles.

Au cas où, la France est prête à envoyer un dispositif aéronaval en mer Adriatique ?

Alain RICHARD : Oui, ça fait partie des mesures. Mais j'insiste pour dire, ce dont nous avons parlé et qui fait l'objet du choix politique d'aujourd'hui, c'est d'étudier une série d'actions militaires différenciées, correspondant à des situations différentes. Si nous acceptons de le faire publiquement, c'est évidemment que nous avons la détermination d'employer ces moyens.

Vous donnez combien de temps à MILOSEVIC pour se comporter autrement ?

Alain RICHARD : Ce n'est pas à moi de le dire. C'est au chef de l'Etat et aux chefs d'Etat européens et associés.

Mais il est clair et, puisque vous avez la mémoire des anciens conflits, c'est tout de même un progrès dans la façon dont la communauté internationale prend un conflit de ce type. Les délais de réaction et de mise en demeure des belligérants sont quand même beaucoup plus rapides. La communauté internationale, à mon avis, a fait des progrès depuis la Bosnie.

Les Russes disent qu'on reviendra à la guerre froide si l'OTAN intervient sans feu vert de l'ONU.

Alain RICHARD : C'est leur appréciation. Nous les rejoignons sur le fait que personne ne peut décider d'employer la force parce que ça lui convient tactiquement dans une région. C'est à l'ONU de le faire parce qu'on a besoin d'une forme de régulation mondiale fondée sur la responsabilité politique et pas simplement sur l'impulsion de tel ou tel.

Et si les Russes mettent un veto ?

Alain RICHARD : Je pense qu'ils auraient tort parce que, s'il est justifié d'agir, comme ils font partie de la communauté internationale, ils ont été très responsables et plutôt constructifs, il serait cohérent pour eux de continuer dans ce sens.

(source http://www.defense.gouv.fr, le 8 janvier 2002)

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