Interview de M. Alain Richard, ministre de la défense, à France 2 le 4 novembre 1998, sur la transmission de documents aux forces serbes, par un officier français. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Alain Richard, ministre de la défense, à France 2 le 4 novembre 1998, sur la transmission de documents aux forces serbes, par un officier français.

Personnalité, fonction : RICHARD Alain, SERILLON Claude.

FRANCE. Ministre de la défense

ti : Claude SERILLON : Le commandant français Pierre Henri Bunel, chef du cabinet du représentant militaire français à l'OTAN espionnait au profit des Serbes. Il est en prison après avoir été mis en examen pour intelligence avec une puissance étrangère.

Hervé BRUSINI : L'honneur d'appartenir au défilé du 14 juillet n'est plus qu'un souvenir pour lui. Aujourd'hui, l'officier Pierre-Henri Bunel est considéré comme un traître par l'armée. Tout commence en juillet dernier. Le commandant Bunel sert à l'Etat Major de l'OTAN, l'Alliance Atlantique. Au même moment la crise au Kosovo vit ses premiers épisodes. Contre les forces de Belgrade, l'Alliance Atlantique élabore des projets d'intervention militaire. A Bruxelles où siège l'OTAN, l'officier français va rencontrer quatre fois et d'abord dans un restaurant, un homme qu'il sait être membre des services secrets serbes. Bunel lui livre des informations classifiées secret défense, secret OTAN : les concepts d'utilisation des forces, les dates les sites des frappes éventuelles, bref, dans leurs grandes lignes les plans de l'OTAN n'ont plus de secret pour les Serbes. Mais à Paris, au ministère de la Défense, un homme est alerté sur le comportement de Bunel. Philippe Rondot, celui qui arrêta Carlos, un expert en matière de renseignements, possède son propre réseau d'informateurs en Ex-Yougoslavie. Jamais les Etats-Unis ne sont intervenus dans cette affaire. Rondot, seul, va activer les services de la DPSD, la Direction de la Protection de la Sécurité et de la Défense pour vérifier ses soupçons. 19 octobre, Bunel est rapatrié à Paris. Dix jours d'interrogatoires. Les enquêteurs tentent d'apprécier dans le détail ce qu'ils appellent " la catastrophe Bunel ". Selon leurs propres aveux, le Français a été stoppé juste à temps. On prévient alors les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et l'Allemagne. Intelligence avec une puissance étrangère, la DST entre en scène. Le militaire Bunel répond longuement aux questions des policiers. Il a agi seul sans contrepartie financière, par idéal : " Si c'était à refaire je le referais " dit-il. A Bruxelles, le contact serbe de Bunel travaille à son ambassade, l'espion Milanovic est diplomate de la délégation yougoslave auprès de l'Union européenne. Milanovic dément. Les autorités françaises persistent et signent. Quant à Bunel, les enquêteurs affirment qu'il ne fut jamais formé au renseignement. La décoration qu'il reçut à son retour de l'Ex-Yougoslavie, " purement classique " affirment les spécialistes. Décidément rien ne laissait présager que ce modeste commandant pourrait être un jour un précieux homme de l'ombre.

Claude SERILLON : Vous confirmez toutes ces informations ? Un, que ce ne sont pas les américains qui sont à l'origine mais les services français ?

Alain RICHARD : A un ou deux détails près, la description des faits que vient de faire votre sujet est exacte. C'est en effet le général Philippe Rondot qui est mon conseiller pour les opérations spéciales qui a acquis les premiers indices de cet acte criminel et qui nous a proposé d'engager une enquête, ce qui a été fait immédiatement.

Claude SERILLON : Pourquoi pendant dix jours le met-on aux arrêts, pourquoi ne pas tout de suite le livrer à la justice ?

Alain RICHARD : Parce qu'il faut apprécier si les faits dont nous avons eu connaissance sont véritables , sont confirmés par l'intéressé et évaluer les suites de défense et de sécurité que peut avoir une telle transmission de documents. C'était le délai je crois minimum avant que je ne prenne l'option de déférer Bunel.

Claude SERILLON : Les documents que le commandant Bunel aurait transmis aux Serbes, étaient-ils très importants ? Est-ce qu'ils ont été déterminants dans la négociation entre M. Hoolbrook et M. Milosevic ?

Alain RICHARD : Comprenons-nous bien, l'acte qui sera jugé par la justice me paraît sur le plan pénal très grave. Et en effet, dans la limite des documents auxquels il avait accès, ce militaire a commis une véritable trahison, une véritable intelligence avec un pays étranger avec lequel on était en conflit.

Claude SERILLON : Dans la limite de ce qu'il détenait, cela veut dire quoi ?

Alain RICHARD : Cela veut dire, contrairement à ce qu'il a été dit dans votre sujet et c'est un point que je voudrais rectifier, que Bunel n'était pas en service dans l'Etat-major de l'Alliance, puisque comme vous le savez nous n'y participons pas. Il était dans la délégation française auprès de l'Alliance et le système de circulation des informations sur une opération en préparation n'aboutissait pas à ce qu'il ait les plans d'opérations. Nous avons, et c'est l'explication de la relative sérénité dans laquelle nous sommes vis-à-vis de nos partenaires de l'Alliance, Américains et Européens, nous avons évalué les effets de cette fuite de document sur la sécurité et la faisabilité de la menace aérienne qui portait sur la Yougoslavie à ce moment là. Notre conclusion commune était que cela n'entravait pas cette opération.

Claude SERILLON : Quand on dit que le gouvernement français minimise cette affaire, vous vous inscrivez en faux ?

Alain RICHARD : L'enquête le révélera. Nous avons joué dès le départ la transparence. Nos alliés ont eu des coups durs de ce genre à d'autres moments ou ils peuvent en avoir demain. Ils ont apprécié que nous soyons clairs avec eux. Je pense ensuite qui s'il y a un chapitre du code pénal qui porte sur la trahison, mon devoir d'élu dans une démocratie, de responsable politique, est de transmettre à la justice, et ce que je fais est un acte de confiance dans la justice qui va mener une enquête parfaitement objective. Si je me laissais aller à contrefaire la vérité sur ce sujet là, j'en assumerais la responsabilité.

Claude SERILLON : On se souvient qu'en avril dernier un autre officier français, le commandant Gourmelon avait été mis en cause par nos alliés américains. Est-ce que cela ne renforce pas l'idée que la France est pro-serbe ?

Alain RICHARD : Je pense que dans le cas de l'autre officier mis en cause, qui en effet s'était trompé dans son action, il n'y avait pas la base d'une incrimination devant la justice. C'est la raison pour laquelle j'ai agi différemment. Précisément, si le gouvernement agit de cette façon c'est bien parce que nous pensons qu'il y a un rapport de confiance qui est mérité par l'ensemble des officiers, notamment ceux qui sont dans des tâches de sécurité comme celles-là et qu'il faut instantanément, sans se tromper sur les personnes mises en cause, faire faire son travail à la justice pour le cas d'exception, l'acte individuel. Il ne s'agit pas d'un comportement qui serait en quelque sorte contagieux.

Claude SERILLON : Donc il ne s'agit pas d'une attitude pro-serbe des militaires français, attitude qui serait difficile à supporter pour les Américains ?

Alain RICHARD : Les officiers français qui sont concernés par les actions que nous avons à mener, dans lesquelles nous sommes durement engagés, prennent leurs responsabilités et servent les ordres que leur donne le pouvoir démocratique.

Claude SERILLON : Mais, je répète ma question à propos de la France pro-serbe. On avait dit que le Président Mitterrand, par exemple, était plutôt pro-serbe.

Alain RICHARD : Je pense qu'on a eu tort de le dire mais ce n'est pas le moment de faire une étude historique sur la question. Les positions qui ont été prises par les autorités françaises depuis plusieurs années, dans les crises des Balkans ainsi que les positions qui vont être prises ensemble par les Alliés pour assurer la sécurité de la mission des vérificateurs de la paix au Kosovo, sont la manifestation que nous sommes bien solidaires et que la France est bien considérée comme un pays digne de confiance.

Claude SERILLON : A Vienne, à quelle hauteur va-t-on participer aux forces au Kosovo ?

Alain RICHARD : Je ne peux vous le dire que dans les grandes lignes parce que nous avons encore besoin de plusieurs jours de coopération et de préparation avec nos principaux partenaires européens. Nous allons nous regrouper à 4 ou 5 pays pour constituer cette force de sécurité qui sera à l'extérieur, puisque l'accord qui a été négocié pour la paix au Kosovo stipule qu'il n'y a pas d'armée étrangère au Kosovo. La Force sera sans doute dans un pays voisin avec une possibilité d'intervention dans l'heure ou dans les deux heures. Nous serons entre le tiers et la moitié d'une force qui aura la capacité d'intervention immédiate, pour l'essentiel grâce à des hélicoptères.

Claude SERILLON : Et ce sera un général français qui dirigera l'ensemble ?

Alain RICHARD : Ce n'est pas décidé.

Claude SERILLON : Mais vous le souhaitez ?

Alain RICHARD : Nous pensons que nous pouvons jouer un rôle d'encadrement de cette force.

Claude SERILLON : Ça serait un signe fort de notre lien avec l'Alliance Atlantique ?

Alain RICHARD : C'est en discussion ; nous travaillons en partenariat avec nos alliés européens. Et c'est l'illustration des progrès que nous sommes capables de faire, quand nous en avons la volonté politique, pour exercer nos propres missions afin de prendre en charge les problèmes de sécurité de la région Europe.

Claude SERILLON : Est-ce que vous vous sentez affaiblis à l'égard des Américains par cette affaire d'espionnage ?

Alain RICHARD : Le mieux, ce serait que se soit eux qui répondent mais les faits répondront.

(source http://www.defense.gouv.fr, le 8 janvier 2002)

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