Déclaration de M. Alain Richard, ministre de la défense, sur l'importance de l'histoire au sein du ministère de la défense pour la formation des officiers et la recomposition du lien armée-nation et sur le rôle modérateur et fédérateur du Centre d'Etudes d'Histoire de la Défense (CEHD), Vincennes le 16 octobre 1998. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Alain Richard, ministre de la défense, sur l'importance de l'histoire au sein du ministère de la défense pour la formation des officiers et la recomposition du lien armée-nation et sur le rôle modérateur et fédérateur du Centre d'Etudes d'Histoire de la Défense (CEHD), Vincennes le 16 octobre 1998.

Personnalité, fonction : RICHARD Alain.

FRANCE. Ministre de la défense

Circonstances : Remise du prix d'histoire militaire du CEHD (Centre d'Etudes d'Histoire de la Défense) au Château de Vincennes le 16 octobre 1998

ti : Je découvre pour la première fois depuis sa restauration le château de Vincennes : l'idée que ces monuments, eux-mêmes chargés d'histoire, servent de cadre au Centre d'Etudes d'Histoire de la Défense et aux services des archives de chaque armée est symbolique. A mes yeux, c'est l'inscription dans la pierre d'une certaine continuité que je souhaite conserver à l'action de ce ministère, et d'un attachement à mettre en valeur le temps long de notre action. C'est finalement le reflet du travail des services des archives et du Centre lui-même, du lien qu'il permet de cultiver entre l'histoire et nous. Et avant de remettre le prix d'histoire militaire, j'aimerais évoquer ce lien, le sens que je lui donne, et les raisons de l'importance que j'y attache.

Le débat de tout à 1'heure(1) m'a vivement intéressé, et je regrette de n'avoir pas pu assister au débat précédent ainsi qu'aux autres rencontres que ce Centre organise : j'y consacrerais volontiers de longs moments. A mes yeux le travail qui est fait ici est suffisamment précieux et important pour qu'on y prête une attention soutenue. Et je suis content de pouvoir, en étant aujourd'hui parmi vous, marquer l'importance que j'accorde à l'histoire en général, et à sa traduction concrète dans notre ministère, le CEHD, dont je sais le dynamisme - la liste impressionnante des réalisations de l'équipe du Centre à ce jour, que vous avez rappelées, est là pour en témoigner.

Le Centre n'est pas vieux, surtout au regard des périodes que vous étudiez, mais le chemin parcouru est déjà long et vous méritez l'estime de la communauté de défense toute entière. Je m'en fais l'interprète aujourd'hui : votre travail doit être poursuivi et soutenu ; il faut vous aussi travailler dans le temps long. Soyez assurés, pour cela, de mon appui et de mon intérêt. Cet intérêt, je souhaiterais en expliquer les raisons en montrant ce qui, à mes yeux, doit faire le lien entre le passé et notre présent, en montrant l'importance de l'histoire pour notre action contemporaine.

1/ L'importance de l'histoire dans notre action

Pourquoi en effet accorder tant de place aux études d'histoire dans ce ministère, et quelle histoire veut-on réellement promouvoir ?

La France cultive depuis longtemps cette discipline de premier plan des sciences humaines ; depuis l'école positiviste, depuis l'école des Annales, depuis les avancées de la " nouvelle histoire ", notre pays est maître dans cet art, en même temps qu'il entretient avec sa propre histoire une relation particulièrement intense. Dans notre ministère plus encore qu'ailleurs, l'histoire est une seconde nature : parce que nos décisions nous engagent sur la longue durée, parce que l'indispensable prospective de défense nous ouvre des horizons éloignés, parce que nos traditions militaires nous rapprochent d'un passé qui, dans les perceptions trop immédiates du monde actuel, disparaît de plus en plus vite, parce qu'enfin la mémoire des temps anciens, la mémoire des " misères de la guerre " et celle de la " gloire des armes " (pour reprendre le titre de vos débats(2) fondent notre identité et assurent la continuité de la défense française.

Mais quelle histoire veut-on promouvoir, au Ministère de la défense ? Une histoire qui tire pour nous les leçons du passé, comme si l'on pouvait expérimenter des situations historiques ? D'une hagiographie de notre action, comme il s'en pratiquait dans l'historiographie officielle de l'Ancien Régime ? Non : la République s'est développée à l'âge des sciences, et c'est en respectant la science que la République, que ce ministère, tire le meilleur parti de l'histoire, et c'est pour cette raison qu'un professeur des universités reconnu est à la tête du Centre.

Permettez-moi de m'arrêter encore quelques instants sur l'importance de l'histoire dans l'action de ce ministère : j'aimerais revenir, sans quitter ce propos, sur deux des priorités actuelles du gouvernement, la formation humaine de notre armée, et la recomposition du lien entre l'armée et la nation.

[Histoire et formation]

A l'heure de la professionnalisation, l'armée doit être plus que jamais ouverte sur la société dans toutes ses dimensions, et la connaissance de l'histoire, notamment au sein des écoles militaires dont l'importance va s'accroître dans les prochaines années, est un élément précieux à cet égard. Le gouvernement doit étudier en profondeur la formation des cadres militaires à mesure qu'il organise l'armée professionnelle ; je souhaite que la place faite à l'histoire dans le cursus proposé par les écoles militaires soit inspirée de cette préoccupation ; elle doit servir à éclairer l'action et le rôle des officiers dans notre société. Le CEHD, par la qualité et la profusion de ses travaux, a vocation à alimenter cette formation, à en fournir les bases.

[La recomposition du lien armée/nation]

Compte tenu de la suspension de l'appel sous les drapeaux, le ministère de la défense mène une réflexion approfondie sur la recomposition des liens qui unissent l'armée et la nation. Cette recomposition, qui appartient elle aussi au temps long de l'histoire, et dont l'une des premières manifestations a été le lancement de la journée d'Appel de Préparation à la Défense du 3 octobre dernier, a été l'occasion de nous retourner là encore sur notre passé, pour comprendre mieux la nature de ces liens. L'accueil réservé par les jeunes au film projeté lors de cette journée, sur le devoir de mémoire, fortifie l'idée que la place particulière que nous réservons à l'histoire dans ce contact avec l'institution militaire est un élément que nous devons à tout prix consolider.

Sans y chercher des modèles à reproduire fidèlement, nous avons voulu connaître l'évolution des articulations entre le corps social et l'armée, et c'est bien l'histoire qui nous a fourni l'indispensable recul pour situer nos débats dans une perspective sereine et cohérente. Elle nous est précieuse ! Elle l'est d'autant plus lorsqu'elle sait s'ouvrir sur d'autres disciplines et d'autres univers que le sien, comme le fait le CEHD : j'ai appris qu'un colloque élargi à la sociologie et à la science politique allait être tenu prochainement sur la coopération franco-allemande depuis 1963, et je ne peux que vous encourager à poursuivre ce rôle moteur et fédérateur.

2/ CEHD : un rôle moteur et fédérateur

Votre programme l'indique assez : ce rôle moteur et fédérateur, ce rôle de " centre " au sens premier, c'est ce qui fait la force du CEHD. Vous êtes d'autant plus utile à notre communauté de défense que vous assumez cette mission d'interface qui vous a été confiée, ce rôle de rassembleur.

Partant de l'histoire, le Centre contribue à décloisonner des espaces trop souvent séparés, voire antagonistes : laissez-moi citer quelques exemples.

Il y a d'abord un travail interarmées très important qui est fait ici ; la collaboration avec les centres d'archives des trois armées en est la condition, et les nombreux travaux qui transcendent les divisions terre / air / mer / gendarmerie montrent la réussite de ce décloisonnement.

Il y a aussi, c'est la vocation primordiale du Centre, une fonction d'interface, de passage permanent entre le monde militaire et le monde universitaire, entre 1'officier et le chercheur, entre le champ de bataille et les archives en quelque sorte. Le combat n'était pas gagné d'avance ! Mais la réputation internationale du CEHD, sur le plan des travaux universitaires et des publications, est la meilleure marque de réussite de cette mission, tout comme l'estime dans laquelle les officiers de notre armée tiennent le Centre. Le CEHD s'est bien affirmé comme un " passeur " entre ces deux mondes qui sont désormais un peu moins disjoints et étrangers, et je me réjouis de cette évolution.

Je parlais à l'instant de la réputation internationale du Centre : c'est un autre aspect de sa vocation fédératrice, et Monsieur Pinzelli, à qui je vais remettre tout à l'heure l'un des prix décernés ce soir, a lui-même inscrit l'essentiel de sa recherche hors de nos frontières. Dans un an se tiendra, grâce à une collaboration très fructueuse entre le CEHD et le Service Historique de l'Armée de Terre, un colloque sur " la coopération militaire entre la France et les pays d'Europe centrale et orientale après 1918 ". Une initiative de ce type est doublement féconde : parce qu'elle dépasse les clivages de frontières et confirme la stature internationale de notre recherche historique sur la défense, et parce qu'elle va permettre d'analyser et de mettre en perspective pour demain le rôle essentiel qui a été celui de notre pays dans cette région pour la mise en place des armées des jeunes Etats, alors qu'ils acquièrent aujourd'hui une nouvelle identité européenne.

La dernière dimension de la vocation fédératrice du Centre - si j'excepte le consensus qu'il a réussi à créer au travers de deux majorités et trois ministres - est l'interdisciplinarité que j'ai déjà évoquée ; et si l'on s'en tient seulement aux différentes écoles historiques en matière de défense, le projet MINERVE(3) dont vous parliez tout à l'heure me semble une oeuvre utile pour fédérer les énergies ; elle est aussi le symbole que le Centre sait marier l'histoire la plus érudite avec les technologies de demain.

Cette vocation fédératrice, ce rôle moteur qu'a joué le Centre, je souhaite qu'il se poursuive et qu'il aille vers une synergie toujours plus grande avec les autres organismes qui ont pour mission d'alimenter notre connaissance historique sur l'armée, sur la communauté de défense française et son passé.


Mais je ne suis pas venu seulement pour célébrer le CEHD, même s'il le mérite : il y a encore plus de sens pour moi à remettre le prix d'histoire militaire, d'abord parce que ce prix récompense ceux qui sont les chevilles ouvrières du travail historique, les hommes de terrain, sans qui le combat du Centre contre l'ignorance et l'oubli ne pourrait exister ; ensuite parce que les recherches récompensées ont été triées sur le volet par un jury rigoureux et que leurs auteurs méritent notre considération.

Le professeur Vaïsse a su, tout à l'heure, évoquer les travaux primés ce soir et leurs auteurs ; j'ai peu de choses à ajouter, parce que - je le confesse - je n'ai pas lu l'intégralité de ces travaux, qui sont d'ailleurs d'une taille respectable(4). Mais j'ai entrevu, Monsieur Lepick, dans votre présentation des principaux aspects du conflit chimique de la Première Guerre mondiale, ce que vous appelez " la guerre dans la guerre ", une précision et une ampleur d'analyse remarquables. Cette approche large est pleine d'enseignements et permet de restituer les choses, à l'heure où le problème de ces armes se pose de nouveau, à l'heure où la France est à la pointe de la lutte contre leur production et leur emploi.

Quant à vous, Monsieur Pinzelli, je dois vous dire mon admiration pour cette recherche internationale, qui montre la vitalité de l'école d'histoire militaire française, et qui traite d'une aire géographique à laquelle la France réserve une attention toute particulière : cette Méditerranée reste, comme dans sa période vénitienne, un vaste espace stratégique de contact entre des puissances et des civilisations différentes. Je souhaite que d'autres études comme la vôtre contribuent à faire avancer notre compréhension du passé, par la science et l'étude, pour préparer un avenir de paix durable.


1 Note : le Ministre assiste, avant de remettre le prix d'histoire militaire, à un débat entre plusieurs intervenants, présidé par le professeur Girardet : " la gloire des armes ", autour du thème de la représentation de l'armée à travers la peinture.

2 Note : le débat auquel le Ministre regrette de ne pouvoir assister s'intitule "les misères de la guerre".

3 " MINERVE " est le nom donné à un gigantesque répertoire développé par le CEHD des travaux inédits dans le domaine de 1'histoire militaire bientôt disponible sur Internet.

4 Respectivement 678 et 260 pages sans les annexes


(source http://www.defense.gouv.fr, le 17 septembre 2001)

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