Interview de M. Alain Richard, ministre de la défense, à Europe 1 le 5 novembre 1998, sur l'arrestation d'un officier français, espion au profit de la Serbie, la coopération française aux missions de contrôle au Kosovo, les nouveaux problèmes de contrôle du désarmement en Irak et la réorganisation de l'industire de défense au niveau européen. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Alain Richard, ministre de la défense, à Europe 1 le 5 novembre 1998, sur l'arrestation d'un officier français, espion au profit de la Serbie, la coopération française aux missions de contrôle au Kosovo, les nouveaux problèmes de contrôle du désarmement en Irak et la réorganisation de l'industire de défense au niveau européen.

Personnalité, fonction : RICHARD Alain, ELKABBACH JEAN Pierre.

FRANCE. Ministre de la défense

ti : Q - Personne n'est clair sur le degré de gravité de l'acte d'espionnage du commandant français Bunel...

R - Si, je le suis.

Q - On va voir. On dit qu'il n'a pas accès à des documents secrets de première importance. C'est vrai que ce qu'il a fait est grave, par principe. Mais l'affaire n'est-elle pas en train de se dégonfler, ou est-on en train de la dégonfler ?

R - L'affaire est devant la justice, parce que j'ai fait le choix de ne pas régler l'affaire en famille comme cela s'est produit dans d'autres cas.

Q - Pourquoi ?

R - Parce que je considère que c'est mon devoir, tout simplement, et qu'il y a un chapitre sur la trahison ou l'intelligence avec l'ennemi dans le code pénal, et que si je ne l'appliquais pas dans tel cas, cela voulait dire que je ne faisais pas face à ma responsabilité. Quant à l'importance de ce qu'il a fait, au regard des responsabilités qui étaient les siennes, je considère que c'est un crime, et c'est pour cela que la justice en est saisie. Il y a des règles de sécurité dans une alliance militaire qui se prépare à des opérations de frappes aériennes, et donc, les décisions ultimes d'organisation des frappes ne sont connues que tardivement, et d'un tout petit nombre de personnes. Quand on dit : le plan de frappe a été connu de Bunel, cela ne peut être qu'un document d'intention qui a été connu de Bunel, et qu'il a fait circuler.

Q - Il opérait depuis pratiquement trois, on dit depuis juillet. A partir de quel moment, a-t-il été soupçonné et filé ?

R - Je ne le sais pas.

Q - Etes-vous sûr qu'il n'a pas de relais, de complices parmi les officiers français ou non ?

R - Oui, j'en suis sûr. Et c'est pour cela que j'ai pris la décision de le déférer à la justice, quand notre enquête interne était suffisamment concluante.

Q - Les conditions de son arrestation restent encore obscures et confuses...

R - Non, elles sont discrètes. C'est différent. Vous pouvez les qualifier négativement, mais c'est mon devoir de ne pas tout mettre sur la place publique même si je sais que, quand les choses arrivent devant la justice, elles sont dans le journal, ce qui est le problème de la justice.

Q - Mais vous avez accepté de les envoyer devant la justice...

R - ... en sachant que le lendemain, tout serait dans le journal.

Q - Hier, sur "France 2", vous disiez que le célèbre général Rondot, votre collaborateur, vous avait alerté. Mais qui l'avait lui-même prévenu ?

R - Il ne me l'a pas dit, parce que je ne lui ai pas demandé.

Q - Exclut-on, comme on le chuchote, soit les Américains ou d'autres pays ?

R - "Chuchoter", cela n'a aucun intérêt.

Q - Quelle est la vérité ? Vous ne la direz pas ?

R - La vérité, c'est une responsabilité du ministre de la Défense de la garder pour lui.

Q - Et quand avez-vous alerté les alliés ?

R - Dès qu'on l'a su, dès que notre enquête a permis de voir que l'infraction et donc la prise de risques, était caractérisée. C'est ce qui a fait qu'aujourd'hui, les alliés, les responsables militaires de l'Alliance, considèrent qu'on s'est comporté de manière professionnelle, et que les risques ont été circonscrits de façon solidaire.

Q - Quelle leçon en tirez-vous, vous-même, à l'égard des troupes qui sont placées face à des ennemis de circonstance lors de crises internationales ?

R - Que nous avons encore des efforts - comme nous en sommes convenus avec le chef d'état-major des armées - de renforcement de nos mécanismes de sécurité à accomplir. On s'est mis au travail.

Q - Le temps n'est-il pas venu, pour l'OTAN et ses alliés, de donner des missions claires ?

R - Elles sont claires.

Q - Parce qu'on ne sait pas si on est en temps de paix ou de paix armée à l'égard des Serbes, ou en guerre, déjà, avec le régime de Belgrade ?

R - On le sait parfaitement. En droit, il n'y a aucun problème. Il y a une résolution du Conseil de sécurité qui définit les obligations qui sont celles du régime serbe, et il y a, ensuite, une résolution du Conseil de l'Atlantique nord, qui se met au service de cette résolution des Nations unies. Et donc, on est en situation de faire jouer des fonctions militaires internationales contre un pays qui, jusqu'à un certain point - maintenant, on pense que cela évolue dans le bon sens - n'exécutait pas les obligations internationales qui étaient les siennes.

Q - Est-ce que, ce matin, vous pouvez dire que l'armée française reste apolitique ?

R - Naturellement. Et ce n'est pas parce que, dans un corps d'officiers de plusieurs dizaines de milliers de femmes et d'hommes, vous avez un individu qui commet une infraction grave, que cela met en cause la cohérence et la crédibilité de l'ensemble. C'est justement une des raisons pour lesquelles j'ai saisi la justice.

Q - Vous rentrez de Vienne, où a eu lieu une réunion des ministres de la Défense de l'Europe. Vous avez réfléchi aux moyens réels d'agir ensemble pour gérer les crises, par exemple la crise du Kosovo. On dit qu'il y a 2000 vérificateurs de la paix qui vont se mettre en place. Quand ? Comment ? Et on ajoute qu'il y a un corps de 1500 spécialistes qui va servir à la protection, à la sécurité de ces vérificateurs de la paix.

R - Alors, tout cela démontre que l'Europe de la Défense est déjà en bonne partie en marche. Et la discussion que nous avions hier - comme d'autres qui vont se développer, je pense, dans les semaines qui viennent - vise le processus de décision des Européens. Parce que les chefs d'Etat et de gouvernement européens sont un peu le centre du système. Il faut qu'ils aient des outils pour appréhender les crises quand elles vont arriver - les outils d'évaluation et de renseignement, puis des outils d'examen des options militaires - avant de prendre des décisions sur le règlement d'une crise. Mais en ce qui concerne le Kosovo - et nous allons nous en expliquer, tout à l'heure, avec Hubert Védrine devant la presse -, nous pensons que la performance de l'Europe, dans l'ensemble, a été correcte. Et c'est pour la conclure, un peu, que nous proposons que ce soit des pays européens - la France voudrait y prendre une part de responsabilités importante - qui constituent la force de sécurité des observateurs. Les observateurs vont donc se déployer dans l'ensemble du territoire du Kosovo - cela fait quand même 200 kilomètres par 200, c'est assez grand, il y a beaucoup de villages et de petites villes. Ils vont se rendre dans chacun des points pour apprécier que, non seulement, les forces serbes officielles en sont parties, mais que les milices de l'UCK d'un côté, dont les indépendantistes kossovars, et éventuellement des milices pro-serbes ne sont pas en train de faire régner la terreur. Et ils ont besoin, eux-mêmes, d'être protégés par la force d'intervention.

Q - Et ces 1500 de la force d'intervention pourraient intervenir, dans ces conditions, d'une manière rapide. Ils auront les moyens d'intervenir tout de suite ?

R - Le règlement, qui a été négocié par Richard Holbrooke, est un règlement dans lequel il n'y a pas de forces militaires au Kosovo. Et donc, la force d'intervention sera très prêt, et pourra intervenir par hélicoptères dans l'heure.

Q - Est-ce que le commandant, ou le général, sera un Français, un Européen ?

R - Il y a toutes les chances que ce soit un Européen. Comme la France propose à ses partenaires - qui en sont sur le principe d'accord - de fournir l'essentiel de l'encadrement de cette force d'intervention, la décision sera prise collectivement. Mais, en effet, la France est disponible pour faire commander cette force par un général français.

Q - Mais à l'exemple de l'Iraq ? Que va-t-il se passer, parce que Saddam Hussein refuse de se laisser contrôler par une mission d'inspection de l'ONU ?

R - C'est une grande désillusion, parce qu'un accord avait été trouvé pour que les vérifications des armes secrètes de l'Iraq - parce qu'elles existent, quand même ! - se déroulent, et qu'on puisse lever les sanctions après que l'ensemble eut été enquêté. Et à deux reprises, en août et maintenant, Saddam Hussein a voulu mettre fin à ce système de vérification. On doit faire preuve de fermeté à son égard.

Q - C'est-à-dire ? Qu'est-ce qu'on lui fait ?

R - C'est en discussion.

Q - Dans la journée, on va agiter les menaces avec l'ONU, et la France s'y associera ?

R - Non, les Nations unies ont voté une résolution qui met le régime iraquien devant ses responsabilités. Il s'agit tout de même du maniement d'armes de destruction massive qui menacent toute la région. Donc, on ne peut pas prendre cela à la légère.

Q - Cela n'est pas le cas ici, vous l'aurez remarqué. Les industries européennes d'aéronautique et de défense sont en cours de réorganisations. Est-ce qu'il y aura une fusion à trois : Français, Allemands, Anglais ? Pas à deux ! A trois ?

R - Nous y sommes prêts. Nous l'avons déjà montré avec la réorganisation de Thomson qui, aujourd'hui, est en situation de passer des accords européens ; et maintenant avec l'accord Aerospatiale-Matra Hautes Technologies - dans lequel très vraisemblablement, Dassault va prendre une place importante au cours des prochaines semaines - nous avons un grand partenaire français dont personne ne peut dire qu'il n'est pas un élément-clé de l'industrie européenne. Donc, nous pensons qu'il serait irrationnel de chercher à faire une alliance deux contre un, alors que, finalement, on se retrouverait, compte tenu de l'importance du groupe français, avec deux moitiés de l'industrie européenne en rivalité. Nous pensons qu'il y a des règlements, des modes d'arrangement d'une fusion à trois, qui permettent à chacune des trois entreprises constituantes, d'avoir des garanties sur le management, la répartition géographique des moyens, sur les capacités financières du nouvel ensemble. Et nous pensons qu'il y a toutes les conditions pour trouver un accord équilibré.

Q - Dans quel délai ? Parce qu'il y a un problème de calendrier.

R - Je dirais, dans les deux prochains trimestres. Je pense que la première moitié de l'année 99 est une période dans laquelle on peut remplir toutes les conditions pour avoir une nouvelle très grand entreprise européenne d'aéronautique et d'espace qui atteigne nos ambitions. C'est-à-dire faire un équilibre avec les plus grandes entreprises américaines.

Q - Est-ce que vous excluez que l'Etat réduise sa participation ?

R - Non, la preuve c'est que nous avons accepté de faire évoluer un certain nombre de choses. Mais je voudrais dire, parce que c'est une responsabilité que nous avons vis-à-vis des Français et des salariés, que l'Etat-actionnaire dans toute l'aventure de l'aéronautique et de l'espace français, n'a pas spécialement à rougir de ses performances. Je crois que cela a été un actionnaire sérieux et porteur d'avenir.

Q - Dassault : vous avez dit que c'était en cours de règlement. Il y a quelques semaines, vous disiez : il faut quelque temps pour la réflexion.

R - Les discussions avec le groupe Dassault ont été menées dans un bon esprit. Vraisemblablement, avant même la fusion Matra-Aerospatiale, nous aurons un partenariat de cette nouvelle grande entreprise, avec Dassault, qui sera clair et qui sera dynamique.

Q - Le budget de la Défense 99 : on dit qu'il y a des chars, des navires, des avions qui ne peuvent pas sortir par manque d'argent. Combien faudrait-il pour que la Défense soit en état de marche ?

R - Elle est en état de marche. Je vais le démontrer aux députés demain. Et mon budget sera voté pour ce motif : à la fois les capacités d'entretien et de maintenance sont bien organisées ; et les crédits d'acquisition de nouveaux matériels remontent, à ce qui est important pour notre crédibilité à long terme. Je reviens à l'Europe de la Défense : il faut que nous y apportions notre poids et nos capacités.

Q - L'armée professionnelle sera à l'heure du rendez-vous ?

R - Pour l'essentiel, oui ! Les recrutements se déroulent. Les recrutements sont de qualité, nous avons beaucoup de candidats. Et, en même temps, les appelés font bien leur travail dans la fin de la période de transition.


(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 9 janvier 2002)

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