Conférence de presse de M. Alain Richard, ministre de la défense, sur l'appel de préparation à la défense, ses modalités d'application, sa dimension civique et sociale, sa fonction de "parcours de citoyenneté" et sur le redéploiement des gendarmeries dans les petites villes, Paris le 30 septembre 1998. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Conférence de presse de M. Alain Richard, ministre de la défense, sur l'appel de préparation à la défense, ses modalités d'application, sa dimension civique et sociale, sa fonction de "parcours de citoyenneté" et sur le redéploiement des gendarmeries dans les petites villes, Paris le 30 septembre 1998.

Personnalité, fonction : RICHARD Alain, BABEY Pierre, QUITTARD Pierre, CASTAGNET Mathieu, BONNEMAIN Marie-laure, CORDET Anne, GIRARD Pierre-marie.

FRANCE. Ministre de la défense

ti : ALAIN RICHARD, MINISTRE DE LA DEFENSE
Merci de votre présence. Je vais faire un dernier rappel la première journée d'appel de préparation à la Défense. Vous avez sous les yeux le déroulement heure par heure de la journée.

Il s'agit d'abord de donner à l'ensemble des jeunes un tableau complet des situations politiques et stratégiques de la Défense, de son organisation, de ses missions, des différentes tâches à caractère militaire pour lesquelles elle se prépare, des métiers et du profil humain et professionnel des gens qui la servent. Le devoir de mémoire est aussi un point important. A cela s'ajoutent les deux tests successifs de dépistage de l'illettrisme et de maîtrise du langage.

Il s'agit au fond d'agir de façon à ce que les jeunes participent autrement que par obligation à cet appel. Quelles sont leurs motivations ? Il y a d'abord chez nos jeunes concitoyens l'exigence de ne pas rester devant le fait accompli et devant des notions imposées, mais de comprendre pourquoi les choses se font et pourquoi telle ou telle structure de la société existe. Leur exigence porte ensuite sur leur futur rôle de citoyens et ils veulent pouvoir se faire leur propre jugement. Il y aura sans doute une certaine demande de discuter. La démarche que l'on espère de la part des jeunes, n'est pas de considérer comme indiscutables et incontestables les choix et l'organisation de Défense qu'on leur présente. Au contraire, il nous paraît fondamental que ceux qui représentent l'Institution militaire puissent aussi prendre en compte les éléments de discussion ou de contestation qui peuvent venir naturellement des jeunes. C'est ainsi qu'une classe d'âge s'appropriera, y compris avec des éléments de divergence, les enjeux de défense d'un pays comme la France.

Il y a une troisième motivation qui peut exister : c'est celle des choix. Choix professionnels que mettra en évidence une partie des modules et nous voyons bien dans l'évolution des dernières années que les métiers de Défense intéressent des jeunes au delà de ceux qui franchissent effectivement la porte. Et puis il y a les choix personnels d'une démarche de contribution à la défense, à travers notamment le volontariat et les préparations militaires en direction de la réserve.

Les modalités que nous avons choisies, sont inspirées par trois principes :

Il s'agit d'abord de la flexibilité. Les sites de la journée ADP sont nombreux et de nature très diverse. Il y a aussi bien des escadrons de gendarmerie mobile que des sites techniques, tels des bases aériennes (comme celle de Luxeuil qui comporte une composante nucléaire), ou des sites de la DGA où l'on fait un travail de niveau très avancé. Et puis, naturellement, il y a des casernes classiques de régiments d'infanterie ou d'artillerie. Il faut ajouter à ceux-là une quinzaine de sites. Au total, nous allons disposer de près de 300 sites qui vont être activés progressivement dans la fin de ce trimestre ou au début de 99. La proportion des sites civils restera inférieure à 10%. Peu de départements sont démunis de sites, compte tenu notamment des implantations de la gendarmerie qui assurent un maillage du territoire à peu près complet. Dans la plupart des cas, les jeunes auront véritablement une capacité d'atteindre leur site en quelques dizaines de minutes de transport.

Deuxième principe, la taille des groupes. Elle restera humaine, et sera donc de 20 à 40 jeunes maximum en fonction du développement démographique des départements. Cela permet d'éviter un effet de masse et de dépersonnalisation qui empêcherait une prise de contact réel. L'objectif est de donner aux jeunes une capacité de dialogue et de se situer par rapport à une institution qui n'a rien d'impersonnel.

Le troisième élément est relatif au travail qui a été fait en amont par les personnels qui vont réaliser les présentations de ces journées. Tous nos intervenants ont travaillé. Ils ont souvent recyclé des savoir-faire, des habitudes de dialogue qu'ils avaient acquises au cours de l'accueil des appelés. L'homogénéité est assurée par cette mallette que je vous ai apportée et dans laquelle figure l'ensemble des documents pédagogiques. Il n'y aura pas d'improvisation. En revanche, il y aura une certaine diversité en fonction du passé militaire, du grade et de l'expérience des personnels de Défense qui assureront ce contact. Enfin, en fonction de ce que permettent les sites, il y aura aussi une mise en contact avec la réalité militaire et les matériels. Ainsi, les chefs de sites sont invités à permettre aux jeunes de visiter une salle ou un local dans lequel apparaissent des matériels militaires.

Il y a également dans cette journée un aspect extra-militaire qui donne à l'A.P.D. sa dimension civique et sociale.

Il y a d'abord la fiabilité du recensement. Elle permet d'entrer dans une nouvelle logique. L'A.P.D. sera le moment où l'institution militaire aura en face d'elle, directement, les jeunes qui se seront faits recenser. Il sera alors possible de vérifier avec eux si l'ensemble des données qui ont été enregistrées lors du recensement sont exactes.

Il y a ensuite la possibilité de donner une base beaucoup plus solide à l'inscription d'office des jeunes sur les listes électorales. Tant que l'on n'aura pas un recensement vérifié et complet des jeunes des deux sexes, la règle légale de l'inscription d'office ne pourra pas fonctionner correctement. Dans le courant de l'année 2001, le fichier des jeunes filles et garçons de 18 ans sera suffisamment fiable pour servir directement à l'inscription d'office des jeunes citoyens.

L'autre composante sociale de l'appel, ce sont les tests d'illettrisme et de maîtrise du langage avec le dispositif de prise en charge, de rattrapage, et d'intégration qui sera présenté individuellement en fin de journée. C'est aussi une des possibilités qu'offre la taille humaine des groupes. Compte tenu des taux de détection de jeunes en grande difficulté auxquels on s'attend, il est évident que si on avait accueilli des groupes de 200 ou 300 jeunes, il n'aurait pas été possible d'effectuer directement en fin de journée sur des entretiens individuels. On vous a présenté la semaine dernière, en compagnie de Martine AUBRY et de Ségolène ROYAL, le dispositif de partenariat permettant d'offrir aux jeunes un réel circuit de rattrapage.

Nous allons développer l'accueil des jeunes filles à partir du 1er janvier 2000. Je vous rappelle le dispositif qui a conduit au choix de cette date : puisque le système entre en vigueur maintenant et que nous avons dû, compte tenu du vide législatif qui existait lorsque la loi a été adoptée, reconnaître qu'il ne serait pas possible d'accueillir exhaustivement la tranche d'âge 79, l'objectif que nous nous sommes fixés est d'accueillir les jeunes garçons des années 80, 81 et 82 pendant les quinze mois qui viennent. Cela correspond à 1. 100 000 jeunes environ. C'est donc déjà une charge d'accueil et d'organisation très importante. On va pouvoir tester à la fin du mois d'octobre les difficultés de rodage qu'il faudra compenser. Mais dès la fin de ce trimestre, on atteindra le rythme de croisière. Cela veut dire qu'au début de l'année 99, le système aura comblé le retard et que, dès l'année de leurs 17 ans, les jeunes nés à partir du 1er janvier 83 seront convoqués pendant l'année 2000.

La participation à la journée A.P.D. est-elle une obligation suffisante ? Je pense que c'est un débat de société distinct de celui du rapport à la défense. Si la société française, comme c'est le cas d'autres pays européens, pense que la dimension d'obligation vis-à-vis de la collectivité doit prendre plus de place pour les jeunes à l'avenir, le débat est celui du service civil, avec les multiples applications qu'il peut avoir. Or, je constate que très peu de gens demandent cela. Partout, dans notre société, s'exprime une demande de participation volontaire. Le débat n'est donc pas à la charge de la Défense. Au contraire, nous souhaitons, en complément de cet appel obligatoire d'une journée, orienter les jeunes vers une participation volontaire. Le point principal est évidemment le développement de la préparation militaire nouvelle formule, pour que des jeunes puissent servir dans la réserve. Et je confirme à ce sujet que, comme le Premier Ministre l'a rappelé dans son discours à l'I.H.E.D.N. au début du mois, nous serons prêts pour présenter le projet de loi sur les réserves avant Noël. L'organisation légale des réserves trouvera son aboutissement dans l'année 99. Les P.M [préparation militaire], que l'on va commencer à proposer au début de 99, permettront à des jeunes qui auront suivi cette formation et notamment ceux qui feront la P.M.S [préparation militaire supérieure], de prendre un service dans la réserve et de commencer à y faire des périodes dès la fin de l'année 99 ou l'année 2000. Il subsistera donc une participation de citoyens non engagés professionnellement au service des armées.

Le choix du volontariat commence également ces jours-ci puisque le gouvernement a accepté le recrutement des 800 premiers volontaires au service de la gendarmerie à partir de la semaine prochaine. Ces 800 recrutements se feront sans encombre car ils concernent des jeunes qui ont déjà servi au titre de leur service pendant ce trimestre 98. Cela sera pris en compte dans le calcul de leur temps réglementaire de formation de 3 mois. Une bonne partie de ces jeunes seront donc en service dans la gendarmerie dès le 1er janvier 99. Pour l'année civile 99, les options budgétaires qui ont été retenues par le gouvernement prévoient 3 000 postes supplémentaires pour la gendarmerie et 1700 postes pour les armées. Ceux-ci devront être pourvus. C'est pourquoi, une information sur ces recrutements va commencer au cours des semaines qui viennent. Bien entendu, le flux d'engagés va se poursuivre, d'autant plus que nous pensons que l'appel de préparation à la Défense va offrir aussi une nouvelle image, et une nouvelle perception des métiers de la Défense auprès de beaucoup de jeunes. Cela permettra d'élargir encore le flux de candidatures pour l'engagement qui est aujourd'hui de bon niveau. De plus, vous pouvez observer que de nombreux sites d'accueil et d'information sont déployés par les différentes armées dans beaucoup de grandes manifestations. Ils sont très largement visités.

J'ajoute encore une observation relative au partenariat entre la Défense et l'Education Nationale pour le nouveau parcours de citoyenneté. Comme vous l'avez vu, l'Education Nationale va entamer un programme d'initiation à la Défense dans le programme scolaire dès cette rentrée scolaire. A travers cette réforme, la Défense prend sa place dans un pays qui a fait le choix de l'armée professionnelle. Cette place, c'est celle d'une grande fonction collective de la Nation. Elle présente une spécificité et un esprit de service particulier, car elle vise à employer la force au service des objectifs politiques de la Nation. Mais elle est en même temps ouverte et lisible pour l'ensemble des citoyens, de manière à être véritablement une force au service du pays et moralement soutenue par lui.

PIERRE BABEY (FR3)
Certains de vos partenaires européens auraient été surpris de la brutalité de l'annonce de la suppression de service national. Y a-t-il, sur le plan européen, une forme de coordination ou de méthode de substitution à ce service ? Y a-t-il un dialogue avec nos principaux partenaires, notamment avec les nouvelles majorités qui émergent ? Est-ce que, par exemple, on peut envisager un volontariat européen dans le Tiers Monde ou des choses comme cela ?

ALAIN RICHARD
Il y a deux aspects dans votre question.

Le premier : comment les choses sont-elles envisagées aujourd'hui par nos partenaires européens ? Je ne peux pas dégager de tendance globale. Il y a une donnée qui est très claire, c'est que la vision au delà de la conscription n'existe pas dans les pays d'Europe de l'Est pour des raisons qui tiennent, en fait, à leurs ressources et à leur situation économique. Ces pays, et notamment ceux qui entrent dans l'Alliance aujourd'hui, (la Pologne, la République Tchèque, la Hongrie) disent s'intéresser à notre concept sans pouvoir l'adapter. En revanche, avec la situation particulière de la Grande- Bretagne et de la Belgique, beaucoup d'autres pays examinent la transition que nous sommes en train de mener. Les deux partenaires qui sont réellement engagés politiquement dans une transition vers l'armée professionnelle sont l'Espagne et l'Italie.

L'Espagne, qui en est au processus législatif, va probablement entrer officiellement dans la professionnalisation.

L'Italie a engagé sa réflexion sur le sujet mais n'a pas conclu.

En Allemagne, vous savez que le débat a été porté entre autres par les Verts, dans la campagne électorale. Il y a actuellement des consultations. L'Allemagne porte un intérêt réel à la réforme que nous sommes en train d'accomplir. Elle reste cependant dans un schéma d'armée mixte. Partant d'une conception beaucoup plus banalisée que la nôtre, elle offre aux jeunes le choix de l'objection de conscience. En conséquence, une proportion élevée (de l'ordre de 40 % des jeunes) accomplit une obligation civile, en alternative au service militaire.

Quant au volontariat à caractère civil de coopération, vous savez que nous l'avons mis un peu à l'écart du système du volontariat. Il a été prévu que ce serait les ministères des Affaires Etrangères, de la Coopération et du Commerce Extérieur qui élaboreraient un projet de loi spécifique sur les volontaires pour un service civil à l'étranger. Ce projet de loi est maintenant bien avancé. Il définit un statut qui est au fond la poursuite hors du cadre militaire du statut des coopérants qu'on a connu jusqu'à ces derniers temps. Le statut sera certainement national mais il pourra être mis en correspondance avec des statuts analogues qui existent par exemple, en Allemagne, ou dans les pays d'Europe du Nord. En effet, cela pourra faciliter des démarches européennes qui permettent d'envoyer des jeunes volontaires français dans des opérations européennes conjointes.

J.PIERRE QUITTARD (TF1)
Sur le plan politique, l'appel de préparation à la Défense est-il pour vous un point de départ, d'étape ou de fin du parcours de la citoyenneté ? Ma deuxième question est la suivante : demandera-t-on l'avis du jeune repéré comme une personne en grande difficulté, notamment d'illettrisme, pour être éventuellement orienté vers des structures scolaires ou parascolaires ?

ALAIN RICHARD
Sur le premier point, ce sera à chaque Français d'apprécier la réussite de notre objectif. J'insiste beaucoup sur la volonté du gouvernement, souvent exprimée par le Premier ministre et mise en oeuvre par Claude ALLEGRE et Ségolène ROYAL, que la fonction de l'école est une matrice essentielle pour amener les jeunes à la place de citoyens. L'A.P.D a une double signification dans ce parcours : d'une part, celle de rappeler qu'il reste des obligations, même si celles-ci sont aménagées de façon peu contraignante, et d'autre part, celle de replacer la fonction du citoyen sur le plan mondial. La Défense est dans les différentes dimensions de la citoyenneté celle qui offre l'interface avec les dangers, les alliances et les partenariats extérieurs qui font qu'un citoyen ne peut pas se définir uniquement par ce qu'il connaît dans son environnement immédiat. Il n'y a pas de citoyenneté locale. Cela fait partie des traits fondamentaux de l'esprit républicain de notre pays.

En outre, l'appel de préparation à la Défense n'a qu'un caractère de passage vers l'état de citoyen ; c'est ensuite par l'exercice des responsabilités à la fois professionnelles, sociales et civiques, en détenant le droit de vote et en s'engageant dans la vie de la cité qu'on devient totalement citoyen. Mais comme je le mettais dans la lettre de présentation du dossier, l'A.P.D est en effet un des moments essentiels par lesquels les jeunes peuvent acquérir la perception intime d'entrer dans une relation d'adulte avec la société.

A votre seconde question, je répondrai que les jeunes en difficulté sont déjà sortis de l'obligation scolaire : ils sont, sinon majeurs du moins en train de le devenir. Il faudrait d'autres dispositions législatives pour créer une obligation. Voyez aujourd'hui les débats qui se développent autour de l'obligation thérapeutique pour les toxicomanes : énormément de gens disent que cette obligation n'est pas une bonne façon de traiter un problème. A fortiori, en ce qui concerne l'illettrisme, je ne me mets pas à la place du Conseil constitutionnel, même pour savoir si une telle loi qui rendrait obligatoire de "se soigner" contre l'illettrisme serait conforme à l'ensemble de nos principes constitutionnels, mais je ne vois pas la société française s'engager sur cette voie. C'est notre paradoxe, comme toutes les sociétés démocratiques. Jusqu'où l'intérêt général peut-il pousser à contraindre un individu à des choix qui ne sont pas les siens ? On en fera l'expérience et c'est très important que vous la suiviez, même à des degrés un peu individuel. Enfin, ce n'est pas le seul personnel de la Défense qui est en ligne pour faire ce travail d'information et de persuasion : y seront associés en particuliers des gens des P.A.I.O et des missions locales, dont c'est le métier toute l'année d'essayer de motiver des jeunes pour entrer dans un circuit de formation, alors qu'ils sont en situation d'échec et souvent de refus.

MATHIEU CASTAGNET (LA CROIX)
Monsieur le Ministre, à l'aune de quels critères pourra-t-on juger de la réussite de l'appel de préparation à la Défense ? Est-ce que ce sera le nombre de jeunes qui iront ou refuseront d'y aller ? Le nombre de militaires qui seront volontaires pour encadrer les sessions ? Avez-vous déjà pensé à des critères permettant de juger de son bon ou mauvais fonctionnement ?

ALAIN RICHARD
Pour moi, le critère essentiel sera un sondage. Mais il faut encore qu'on en trouve le financement. Aujourd'hui, les Français sont peu informés des enjeux de Défense et ne sont guère désireux de l'être. Donc, si cet indicateur, qu'on relève tous les six mois ou tous les ans, par des études d'opinion relativement larges, évolue de manière positive notamment sur les classes d'âge des jeunes, je pense que nous aurons atteint notre objectif principal, qui est cette part de participation volontaire. L'autre critère concerne les résultats quantitatifs et qualitatifs de la préparation militaire et de la PMS. Je préfère mettre la barre assez haut au sujet de ces résultats et retirer les gens qui, après la PME ou la PMS, deviennent des professionnels. Par définition, cela reste simplement l'indicateur d'une volonté d'entrer en contact et non d'une relation de citoyen civil qui souhaite contribuer à la Défense. Mais si cette composante purement civique de la contribution à la Défense trouve ensuite sa place, l'idée que nous avons est d'abord de toucher environ 15 000 jeunes par an. Si on obtient ce résultat et que ce sont des jeunes qui servent ensuite dans la réserve et y jouent un rôle utile, on aura atteint un deuxième objectif que je crois tout à fait important dans la durée.

Je pense que les premiers critères (à savoir la perception des enjeux de Défense et l'acceptation de la composante de Défense dans les choix du citoyen) sont décisifs pour un pays qui a une armée professionnelle et qui a en même temps des engagements internationaux forts. Cela reproduit le dialogue que nous avons avec les parlementaires qui disent que les opérations extérieures sont un sujet auquel ils s'intéressent. Il y a un enjeu constitutionnel, qui concerne le passage à une disposition dans laquelle le Parlement autoriserait toute intervention extérieure, ce qui n'est pas du tout notre constitution aujourd'hui. Mais le fait que ceci fasse partie du débat public et que le pays ne se retrouve pas engagé dans une série d'actions extérieures, (actions que l'exécutif trouve totalement légitimes mais qui sont mal comprises des citoyens) sera un élément essentiel concernant notre position internationale dans les années à venir. Que pensent aujourd'hui les Français d'une implication volontaire et déterminée de la France dans une opération militaire au Kosovo ? Cela n'est guère facile à savoir. Si je lis ou écoute ce que vous imprimez ou diffusez, il est clair qu'il n'y a pas du tout aujourd'hui l'élan d'indignation qu'on a perçu en 93 ou 94 à propos de la Bosnie. Est-ce que cela veut dire que, dans l'éventualité où la décision se prendrait d'agir militairement au Kosovo entre les chefs d'Etat et de gouvernement concernés, nous aurions une vague d'incompréhension, avec des relents un peu isolationnistes, de la part des Français ? On voit bien à quel point l'incompréhension de la masse des citoyens américains au sujet des objectifs poursuivis dans une action extérieure peut à la limite paralyser l'action internationale de leur pays. Le premier indicateur de l'impact de cette procédure est de savoir s'il y aura dans le long terme un certain échange entre les détenteurs du pouvoir politique et les citoyens dans leur ensemble, par rapport au rôle de nos armées à l'extérieur.

MARIE LAURE BONNEMAIN (TFI)
Je vous avoue que je voulais un peu changer de sujet. Je désirais vous parler du redéploiement des gendarmeries. Celles-ci font l'objet de nombreuses attaques mais on ne l'entend guère y répondre : je voulais avoir votre avis sur ces attaques.

ALAIN RICHARD
La gendarmerie fait en effet l'objet d'une attaque de la part de quelques dirigeants d'organisations syndicales de policiers. Je voudrais rappeler que les gendarmes sont crédités de la satisfaction et de la confiance des gens dont ils assurent la sécurité publique. Sur la partie un peu technique du dossier qui concerne le relais entre les commissariats des villes moyennes (de 10 à 20 000 habitants) et des brigades renforcées de gendarmerie , avez-vous relevé au cours des années ou des mois passés des vagues de protestation dans ces villes dont la sécurité publique est assurée par les gendarmes ?

Il n'y a pas de syndicats de gendarmes et mon rôle n'est pas du tout de me placer dans un " combat de coqs " un peu dérisoire contre certains dirigeants d'organisations policières ; il me semble nécessaire de ramener les choses à la réalité. Ils ont de bonnes raisons syndicales de s'opposer à ces redéploiements, parce que les postes dont il s'agit, dans les commissariats de petites villes, sont des postes très recherchés par les policiers ; ce sont des postes peu exposés. C'est d'ailleurs la raison fondamentale pour laquelle Jean-Pierre CHEVENEMENT avait préconisé d'appliquer ce mouvement. Je peux comprendre le point de vue du syndicat. Mais c'est évidemment contraire à la réalité de dire que la sécurité publique assurée dans ces villes par des gendarmes serait de moindre qualité. Mon rôle est simplement de rappeler cette donnée simple.

J .PIERRE QUITTARD (TF1)
Que diriez-vous à la population de ces villes, quand elles s'inquiètent de l'arrivée des gendarmes ?

ALAIN RICHARD
Je leur répondrai que la concertation va d'abord se développer et que cela devra faire l'objet d'une information tout à fait claire. Mais le mieux serait qu'elles s'informent de ce qui se passe dans des villes tout à fait comparables. Les temps de permanence et d'ouverture d'accès direct aux brigades permettent un niveau de sécurité équivalent. Il n'est pas exact de dire que ce qui est en jeu, ce sont 3 000 policiers contre 1 200 gendarmes, puisque dans les villes en question existent déjà au total 1 000 gendarmes. Par ailleurs, ces villes se situent dans un environnement où tout le reste de la sécurité publique à partir des limites de la commune est assuré par la gendarmerie qui travaille en réseaux depuis la réforme faite par Jean-Pierre CHEVENEMENT en 1990. Chaque brigade ne vit donc pas entourée de murailles par rapport à la brigade voisine : il y a un gain d'efficacité qui est ainsi obtenu. Alors, peut-être faudra-t-il revoir certaines modalités du mouvement ? En revanche, il faudra discuter du calendrier et regarder les dispositions pratiques invoquées par le personnel et les élus.

Mais je continue de penser que ce mouvement de réaffectation vise essentiellement à mettre les uns et les autres là où ils sont le mieux préparés à assumer les fonctions de sécurité publique. Et comme l'a fait remarquer d'ailleurs un certain nombre d'élus de milieux péri-urbains, il y a aujourd'hui un déficit indéniable qui se voit dans les statistiques de délinquance de voie publique : elles ne sont pas en baisse partout. Il y a des zones dans lesquelles la situation reste difficile, voire se durcit. Nous sommes en train de créer de très nombreux postes tant du côté de la police que de celui de la gendarmerie. Entre le départ des appelés de la police et l'effet complet des adjoints de sécurité, la police aura gagné 12 000 postes de jeunes pour 4 000 postes de gendarmes : soit un total de 16 000 jeunes supplémentaires.

L'une des questions de base qui intéresse tout le monde et qui évoque de nombreux souvenirs dans la société française, est le problème des zones les plus difficiles : sera-t-il traité uniquement par des renforts venant de jeunes débutants ? La sécurité publique dans ce pays assurera-t-il son redéploiement pour faire face aux besoins en envoyant dans les zones les plus difficiles les " Bleus " des deux catégories ? Si on suit la position, totalement conservatrice, qui consiste à ne rien bouger, c'est à ce résultat-là que l'on arrive. Je pense que ce n'est pas la bonne façon de traiter un service public, surtout dans des domaines aussi essentiels.

ANNE CORDET (RFI)
Vous parliez tout à l'heure de l'éventualité d'une intervention de la France au Kosovo ? La France est-elle prête à participer à une éventuelle opération de l'OTAN au Kosovo ?

ALAIN RICHARD
Elle y est prête. Elle débat avec ses alliés, dans une discussion qui a lieu aujourd'hui, de la part des moyens aériens qu'elle devra engagés, puisque la planification d'un dispositif d'actions aériennes a été arrêté par accord entre les ministres de la Défense jeudi matin au cours de la dernière réunion ministérielle. Notre contribution sera à la place logique qui est la nôtre dans les dispositifs internationaux de ce type. Vous savez aussi que nous y veillons de la façon la plus attentive. Mais c'est d'abord au chef de l'Etat, au Premier ministre et à mon collègue des Affaires Etrangères de se prononcer sur le fond : tout ce que je puis dire est que nous veillons de façon extrêmement stricte aux conditions de décision politique dans lesquelles pourrait s'engager l'emploi de la force.

P. GALLAN (SUD RADIO)
Dans le nouveau gouvernement SCHRÖDER, avez-vous une idée de votre futur partenaire, le futur ministre allemand de la Défense ? Parce que personne n'a évoqué pour l'instant de personnalités connues des milieux spécialisés.

ALAIN RICHARD
En France, un usage a été créé à chaque changement de gouvernement : le président de la République, le lendemain ou le surlendemain des élections, appelle la personnalité qui lui paraît correspondre à la situation majoritaire au Parlement ; la personnalité accepte dans l'heure et présente son gouvernement, au bout de 36 heures en moyenne, au Chef de l'Etat. Le Journal officiel sort le lendemain et le Conseil des ministres se tient le surlendemain. Je suis très frappé, en regardant des pays européens plus parlementaires et peut-être aussi plus portés à la proportionnelle que nous, du temps moyen de mise en place d'un gouvernement qui est de l'ordre d'un mois. Wim KOK, dont tout le monde disait qu'il allait gagner les élections aux Pays-Bas, a sorti son gouvernement au bout de 5 semaines. Personne ne paraissait affolé. Et quand vous regardez de près comment fonctionne la procédure de mise en place du gouvernement fédéral en Allemagne, vous verrez que la place des partis est importante. J'avais été personnellement beaucoup frappé, il y a 5 ou 6 ans de cela, quand Monsieur GENSCHER avait quitté les Affaires étrangères : le Chancelier KOHL, malgré toute son autorité et sa place au centre des Institutions, a dû attendre que le Parti libéral lui désigne le ministre des Affaires Etrangères ".

Il y a donc un fonctionnement qui est beaucoup plus imprégné de parlementarisme et d'esprit de parti et c'est ce qui fait que nous ne devons pas attendre une mise en place du nouvel exécutif allemand avant deux ou trois semaines. Il faut d'abord passer par l'élection du Chancelier proposé par le Président, ensuite par le Bundestag et finalement par la déclaration gouvernementale.

PIERRE MARIE GIRARD (AFP)
Une question pour revenir à l'appel de préparation de la Défense et particulièrement à la période de transition. N'allez-vous pas rapidement vous trouver face au problème des 600 000 sursitaires qui restent et à celui des jeunes qui feront leurs 10 mois de service national au contraire de leurs frères cadets ? Cela ne risque-t-il pas à vous obliger à accélérer la période de transition ?

ALAIN RICHARD
Cela fait déjà un an et demi que cette question est posée et elle sera encore posé pendant 3 ans et demi ou 4 ans. Je vais essayer de répondre de façon réaliste : le problème est dans l'application du principe d'égalité. Il y a des jeunes qui sont nés en 77 ou en 78 et qui n'ont pas demandé de sursis pour des raisons variées. Je ne veux pas caricaturer en disant qu'il y a ceux qui ont la chance de faire des études et les autres. C'est en effet plus compliqué que cela parce qu'il peut y avoir des jeunes qui ont fait leur service à 19 ans en étant né en 77 et qui ont fait des études après, et des gens qui obtiennent des reports, alors que ce n'est pas essentiellement pour des études. Pour ceux qui sont nés ces années-là et qui ont fait leur service à 19 ans, le principe d'égalité aboutit à ce que ceux nés la même année et qui ont obtenu un report fassent aussi leur service.

Deuxièmement, ce serait une situation très fragile, si les appelés n'avaient pas de justification réelle dans les armées ; mais chacun voit que les appelés sont aujourd'hui vraiment nécessaires, dans cette période de transition. Par exemple, 100 appelés sont en service sur le Charles de GAULLE aujourd'hui. Il est évident que le remplacement des 190 000 appelés qui étaient en service dans les armées par les 70 ou 75 000, quand je compte toutes les catégories de professionnels qui vont venir en relais, représente de telles mutations que cette période de transition est nécessaire et que les appelés sont occupés à des choses indispensables. D'ailleurs, je ne sais pas comment serait assurée la sécurité incendie dans un certain nombre de bases aériennes, où des avions décollent et se posent tous les jours, si on n'avait pas les appelés dans l'année ou les deux années qui viennent. Aujourd'hui, malgré l'aspect répétitif de cette question, qui, en 2001, deviendra encore beaucoup plus pertinente, je crois que les jeunes qui sont appelés comprennent bien le dispositif dans lequel ils sont.

Il me reste à vous remercier.


(source http://www.defense.gouv.fr, le 18 septembre 2001)

Rechercher