Déclaration de M. Bernard Kouchner, secrétaire d'Etat à la santé et à l'action sociale, sur la lutte contre le tabagisme des femmes, Paris le 23 novembre 1998. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Bernard Kouchner, secrétaire d'Etat à la santé et à l'action sociale, sur la lutte contre le tabagisme des femmes, Paris le 23 novembre 1998.

Personnalité, fonction : KOUCHNER Bernard.

FRANCE. SE à la santé et à l'action sociale

Circonstances : Forum international "Tabagisme au féminin" à Paris le 23 novembre 1998

ti : Messieurs les Présidents,
Mesdames et Messieurs,

Je suis très heureux de vous accueillir à Paris aujourd'hui pour le forum international "tabagisme au féminin".

Cette réunion organisée par le réseau européen de prévention du tabagisme rassemble des hommes et des femmes venus de toute l'Europe et je m'en félicite. La mise en commun des expériences de professionnels de la santé, de travailleurs sociaux, de spécialistes de l'enseignement, d'organisations non gouvernementales, de journalistes et de décideurs politiques fournira, j'en suis persuadé, des échanges particulièrement enrichissants.

Cette réunion d'acteurs venus de tous les horizons fera notre force.

Vous combattez, nous combattons contre le tabagisme. Il s'agit d'une grande cause, d'une véritable bataille, car vous le savez le tabac est l'ennemi n° 1 de la santé publique en Europe comme dans notre pays. C'est en effet la première cause de mortalité évitable. On déplore ainsi chaque année en France 60 000 décès prématurés, soit un décès sur neuf, directement causés par ce fléau.

Les chiffres sont terribles mais il faut jour après jour les rappeler pour provoquer, bientôt je l'espère, l'électrochoc indispensable, la prise de conscience de tous. Un fumeur régulier sur deux, ayant commencé à l'adolescence, mourra victime du tabac. Parmi ces fumeurs, 50 % décèderont avant 69 ans. Dans la tranche d'âge 45/64 ans, le poids de la mortalité due au tabac est considérable : 30 % des décès masculins lui sont attribuables. Ces chiffres, disponibles partout, sont connus, diffusés, répétés mais personne ne veut les voir car c'est vraiment de cécité qu'il s'agit.

Nous sommes ici ensemble pour parler de tabagisme des femmes, de tabagisme au féminin. Le tableau est particulièrement sombre car à l'inverse des hommes, les femmes consomment de plus en plus.

Dès l'adolescence, dès 14 ans, le tabac pénètre nos vies pour mieux nous les ravir. Les adolescents français sont ceux qui fument le plus en Europe. Près de 60 % de nos jeunes fument à 18 ans contre seulement 25 % de leurs camarades en Finlande. Triste record français dont on se passerait volontiers.

Les jeunes filles consomment désormais davantage que leurs camarades du sexe opposé. Combien d'entre elles sont conscientes des risques importants que leur font courir l'association contraception orale/cigarette ?

Ces jeunes femmes qui fument seront bientôt de jeunes mères. Réalisent-elles que leur consommation de tabac a un retentissement important sur le foetus, sur leur bébé à naître ? Dans notre pays aujourd'hui une femme enceinte sur 4 fume : ce chiffre a presque doublé en 20 ans. Un nourrisson sur 4 est ainsi exposé à naître hypotrophe, atteint d'un retard de croissance.

Je terminerai ce tableau morbide par les enfants. Le tabagisme passif auxquels ils sont exposés leur fait courir un risque majeur de mort subite. Les campagnes répétées en faveur, notamment, du couchage du nourrisson sur le dos ont fait chuter le nombre de morts subites du nourrisson. Arrêtons de fumer au dessus des berceaux et évitons de fragiliser nos enfants. Le tabac est un facteur de risque majeur d'asthme, de bronchiolite et même de vomissements post-opératoires. Enfin, les enfants dont les parents fument ont beaucoup plus de risque de devenir à leur tour des fumeurs.

L'évolution de la consommation de tabac au cours des décennies précédentes a été telle que l'épidémie des maladies liées au tabac est malheureusement devant nous.

Des projections prévoient 165 000 décès prématurés annuels imputables au tabac à l'horizon 2025 dans notre pays. Le nombre de décès féminins sera multiplié par dix. La situation française va se rapprocher de celle observée aux Etats-Unis où les cancers du poumon chez la femme sont devenus la première cause de décès par cancer, devançant le cancer du sein. En Europe, le nombre de cancers du poumon chez les femmes a doublé en 20 ans.

Le tabac tue aujourd'hui directement 3,5 millions de personnes par an dans le monde. Si rien n'est fait, il fera 10 millions de victimes en 2020, principalement des jeunes. Cette hécatombe peut être évitée, au moins partiellement, par nos décisions d'aujourd'hui.

Le tabagisme est un problème mondial. Pour lutter à armes égales contre l'offensive des industriels du tabac, la réponse doit être mondiale. En l'absence de consensus international, les efforts des gouvernements, des organisations non gouvernementales, des médecins seront insuffisants pour libérer à long terme les populations du tabac. Face à la mondialisation du marché et du commerce de produits à base de tabac, les pays doivent agir fermement, individuellement, mais aussi et surtout ensemble. Il faut harmoniser les taxes sur les produits du tabac, lutter contre la contrebande de cigarettes, contre l'exonération fiscale, la publicité et le parrainage. Nous devons combattre l'utilisation des emballages et des noms de marque à des fins publicitaires. Il faut penser aussi à développer les cultures de remplacement dans les pays producteurs. Mme BRUNTLAND, Directrice Générale de l'Organisation Mondiale de la Santé, vient de lancer une croisade contre le tabagisme, je serai à ses côtés.

De nombreux pays adoptent des législations sévères contre le tabagisme. Aux Etats-Unis, un procès collectif d'une ampleur exceptionnelle contre l'industrie du tabac vient de se tenir. La Commission Européenne va présenter, début 1999, une nouvelle proposition de directive anti-tabac. Toutes ces mesures vont dans le bon sens et j'espère que les uns après les autres les dirigeants nationaux vont revoir leurs priorités et canaliser leur attention et leurs ressources sur la lutte contre le tabac.

La France, qui a montré la voie avec l'adoption de la loi EVIN en 1991, doit reprendre la tête de ce combat.

Notre système de santé est encore complètement consacré au traitement des malades, au curatif. Nous devons investir le domaine de la prévention. C'est un chantier considérable. Il faut parler aux jeunes, aux enfants, éviter qu'ils ne commencent à fumer. Tout le monde est concerné : les parents, la communauté scolaire, mais aussi les copains. Le prix du tabac est un élément déterminant, surtout à cet âge. Je me bats pour que les prix connaissent une augmentation importante et reconduite d'année en année. C'est une mesure efficace, presque mathématique. Lorsque les prix grimpent, la consommation chute.

Un effort important a été entrepris cette année en terme de prévention. Une grande campagne a été conduite par la Caisse Nationale d'Assurance-Maladie et le Comité Français d'Education pour la Santé. La Ligne Tabac Info Service a connu un vif succès : 30 000 appels en un mois. Ce service va être prolongé. Des moyens encore plus importants seront consacrés à la campagne 1999. Il est inutile de culpabiliser les fumeurs mais il faut les encourager à arrêter de fumer. Les médecins sont beaucoup trop timides, souvent peu convaincus. Un entretien fondé sur la confiance réciproque, quelques conseils, une aide adaptée et un soutien psychologique : voilà ce qu'il faut pour initier une dynamique. La grossesse constitue une forte motivation pour arrêter de fumer. Il faut inciter les femmes enceintes à arrêter, les soutenir attentivement durant leur sevrage. J'ai demandé qu'une vaste réflexion ait lieu quand aux modalités les plus adaptées d'aide au sevrage. Un fumeur sur trois tente chaque année d'arrêter de fumer. Nous devons l'aider à ce que sa tentative aboutisse à un succès définitif. Nous devons lui dire qu'on peut éviter les symptômes liés à la dépendance, qu'on peut éviter la dépression du sevrage et la prise de poids.

La commission BERGER doit prochainement me faire part des difficultés d'application de la loi EVIN. D'ores et déjà, nous devons nous battre pour la faire appliquer strictement. Je pense notamment aux écoles et aux hôpitaux mais aussi aux transports publics. Je ne ferai que citer mon combat, certes modeste, mais oh combien symbolique, pour obtenir que le ministère de la santé soit un ministère sans tabac.

Une étudiante vient de faire condamner sévèrement son école qui ne faisait pas respecter l'interdiction de fumer en classe. Je ne sais pas si ces procès vont se multiplier, je ne sais pas si c'est la meilleure solution. En tout cas, le combat de tous au quotidien, au bureau, en réunion, à l'école ou ailleurs, doit aboutir à une cohabitation respectueuse entre fumeurs et non fumeurs. La loi doit être appliquée partout, j'y veillerai attentivement.

L'Europe doit être unie face au tabagisme. Des réseaux se créent : contre le tabagisme, contre le cancer, pour des hôpitaux sans tabac. De nombreuses conférences de consensus ont lieu. Il faut échanger, explorer les stratégies de prévention, améliorer nos connaissances. Nous devons mettre en commun nos énergies, nos projets. La France doit reprendre sa place et montrer la voie.

Les femmes, premières victimes du tabagisme, doivent ouvrir les yeux, entendre nos messages. Il faut leur dire qu'elles ont été dupées par les stratégies de marketing, trompées par l'image de la femme fumeuse, dynamique, conquérante, sexy. Il faut briser ce miroir déformant, éliminer les idées fausses. Le combat de Miss Suède est ainsi exemplaire. On peut être belle, mannequin, poser pour des magazines de mode et lutter contre le tabagisme. Les hommes ne préfèrent pas les fumeuses. Les femmes ont la chance de donner la vie, elles ne doivent pas se donner la mort. Les femmes, qui ont été au coeur des grands combats pour la santé publique, doivent être au premier rang de cette croisade. Il en va de leurs vies et de celles de leurs enfants.

Comprendre le passé pour changer l'avenir, voilà un beau défi.

J'attends beaucoup de ce forum, de vos conclusions et je reste plein d'espoir. Un jour prochain ceux qui sont frappés de cécité et de surdité volontaires verront les ravages du tabac, entendront nos cris d'alerte.

Ensemble, ne restons pas muets, agissons avant qu'il ne soit trop tard.


(source http://www.sante.gouv.fr, le 24 septembre 2001)

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