Déclarations de M. Jean-Jack Queyranne, secrétaire d'Etat à l'outre mer et ministre de l'intérieur par intérim, sur la commémoration du cent cinquantième anniversaire de l'abolition de l'esclavage, le maloya (musique des anciens esclaves) et l'aéroport de Pierrefonds, La Réunion les 19 et 20 décembre 1998. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclarations de M. Jean-Jack Queyranne, secrétaire d'Etat à l'outre mer et ministre de l'intérieur par intérim, sur la commémoration du cent cinquantième anniversaire de l'abolition de l'esclavage, le maloya (musique des anciens esclaves) et l'aéroport de Pierrefonds, La Réunion les 19 et 20 décembre 1998.

Personnalité, fonction : QUEYRANNE Jean-jack.

FRANCE. SE à l'outre mer;FRANCE. Ministre de l'intérieur par intérim

Circonstances : Déplacement de M. Queyranne à La Réunion les 19 et 20 décembre 1998

ti : Discours de M. Jean-Jack QUEYRANNE, Ministre de l'Intérieur par intérim
Secrétaire d'Etat à l'Outre-mer

Remise de l'Ordre National du Mérite avec grade de chevalier à M. Firmin VIRY
à Saint-Pierre, le 19 décembre 1998


Monsieur Firmin Viry, vous êtes né le 11 mars 1935 à Saint-Pierre où nous nous trouvons aujourd'hui, dans une famille modeste, de parents versés dans la pratique musicale. Votre père en effet pratiquait la percussion indienne et votre mère s'exprimait à travers le maloya.

Très jeune vous participez aux soirées musicales familiales.

L'¿uvre que vous allez construire, composée aujourd'hui d'un répertoire de plus de 40 chansons, est d'abord le fruit d'un combat.

Un combat qui puise ses racines dans l'histoire de l'esclavage à la Réunion.

Par son rythme et ses sonorités, le maloya est de toute évidence une musique d'origine africaine, plus précisément d'Afrique Occidentale dont sont issus une grande partie des esclaves déportés pendant les premières années de l'esclavage dans l'ancienne île Bourbon.

Privés d'identité, coupés de leurs origines, interdits de parler leur langue, les esclaves ne pouvaient s'exprimer que par la danse et la musique.

Le maloya témoigne que dans les pires conditions d'humiliation, réduits à l'état d'objet, de "bien-meuble", l'être humain trouve dans l'expression artistique la possibilité de s'affirmer comme sujet.

Dans la langue malgache, le mot "maloya" signifie : "J'en ai marre". Le maloya est donc un chant de résistance à l'oppression. Les colons d'ailleurs en avaient perçu la signification inquiétante et avaient interdit par une ordonnance du 18 mai 1819 ce qu'ils appelaient alors "le bal des noirs".

Le maloya accompagnait le travail des esclaves dans les champs de café puis de canne à sucre. Comme le blues des noirs américains, le maloya fait aussi partie de cette culture du "fénoir", c'est à dire de cette culture de la nuit, où se retrouvaient les esclaves pour dire leur mal être et leur révolte, et rester en communion avec l'esprit des ancêtres restés au pays.

Vous êtes unanimement reconnu comme celui qui a su restituer à vos contemporains cet héritage, nourri d'apports malgaches, mauriciens, indiens mais aussi de la plus ancienne tradition française comme dans " Valet, Valet ", inspiré d'une vieille chanson française.

Vous chantez dans cette belle langue créole, celle de vos ancêtres, que la République reconnaît aujourd'hui comme un élément de notre patrimoine national.

Musique de combat pendant la période esclavagiste, le maloya l'est resté ensuite jusque dans les années 70.

Dans une interview récente au journal " Le Monde ", vous témoignez de la répression dont vous étiez victime alors.

" Pendant les années 60 et 70, on était obligés de jouer en catimini, dans les champs de canne ou à la maison. Des gars allaient faire le guet pour voir si une patrouille de CRS ou de gendarmes mobiles ne passait pas par là. On risquait alors de se faire confisquer les instruments, et même l'emprisonnement ".

Musique de l'obscurité, musique du fénoir, le maloya l'est resté jusqu'en 1976, année où le parti communiste réunionnais dirigé par Paul Verges parraine la sortie de vos deux premiers disques 33 tours consacrés aux musiques que vous aviez su faire vivre dans la clandestinité.

Le maloya sort définitivement du fénoir en 1981. Vous pouvez vous exprimer librement. Chaque année chez vous, vous organisez à l'occasion du 20 décembre une grande manifestation pour commémorer l'abolition de l'esclavage.

Le maloya est désormais le c¿ur des " kabars ", ces fêtes qui réunissent familles et voisins dans les cours.

Il y a aussi son festival, le Kabaréunion dont la 4ème édition s'est déroulée au mois d'octobre dernier.

Certaines de vos chansons ont été reprises dans un CD paru il y a quelques mois chez Indigo, avec la collaboration de la maison de la culture d'Amiens et de Christian Mousset, le directeur du festival des musiques métisses d'Angoulême, auquel vous avez participé en mai dernier avec le soutien du secrétariat d'Etat à l'outre-mer.

Pionnier d'une tradition que les autorités voulaient réduire au silence, vous avez fait des émules. Daniel Waro, le groupe Zarboutan, Gramoun Lélé et le Rwa Kaf (le roi cafre) ont repris le flambeau, accueillis sur les scènes d'Europe, du Japon, d'Afrique et du Brésil.

Les jeunes des banlieues se sont emparés du maloya en l'accompagnant à la guitare électrique et aux claviers électroniques.

D'autres comme TI Fock et ses musiciens cherchent à manier le maloya au jazz et plus récemment est apparu le " maloggae " métissage du maloya et du reggae.

Monsieur Firmin Viry, la République honore en vous aujourd'hui le musicien et le militant culturel inlassable que vous êtes.

Elle souhaite en vous honorant rappeler que des combats comme le vôtre contribuent à la construction de l'identité de la Réunion et du pays tout entier.

Notre pays se construit grâce à des femmes et des hommes comme vous, grâce aux artistes et hommes de culture qui souvent d'origines diverses, vivent sur notre territoire. Il ne cessera de se construire dans le dialogue avec les cultures du monde, dans un processus de métissage aux formes multiples : ethnique, sociale, culturelle.

Pendant des décennies et singulièrement dans les départements d'outre-mer, les autorités françaises ont cherché au nom de la valeur universelle de la culture occidentale à uniformiser les modes de penser et de vivre à éradiquer les différences culturelles ou à les cristalliser dans des représentations folkloriques ou exotiques.

Ce sont aussi des combats comme le vôtre qui nous ont permis de rompre avec ce passé. Ce sont aussi des combats comme le vôtre qui honorent notre pays et en font une terre de liberté et de fraternité.

" Au nom du Président de la République, nous vous faisons chevalier de l'ordre national du mérite ".

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Discours de Monsieur Jean-Jack QUEYRANNE à l'inauguration de l'aéroport de Pierrefonds
le 19 décembre 1998


Je suis heureux de participer, aujourd'hui, à l'inauguration de l'aéroport de Pierrefonds, car c'est l'aboutissement d'un projet exemplaire à plus d'un titre. Exemplaire dans sa réalisation technique, nous l'avons vu, exemplaire dans les perspectives qu'il ouvre, j'y reviendrai, mais surtout et aussi exemplaire dans sa mise en ¿uvre. Avec le concours de l'Etat, tous les acteurs concernés, au-delà de tout clivage politique, ont su se réunir et travailler ensemble pour créer cet outil de développement essentiel. Le syndicat mixte de Pierrefonds, qui rassemble 11 communes, le Conseil Général et le Conseil Régional, est évidemment l'incarnation et le symbole de cette volonté commune. L'Etat, pour sa part, s'est pleinement associé à l'aboutissement de cette infrastructure majeure. C'est d'abord le Ministère de la Défense, premier affectataire du terrain d'aviation qui a pleinement joué le jeu, et qui a tout mis en ¿uvre pour permettre au syndicat mixte de Pierrefonds d'en devenir l'exploitant. Ensuite ce sont les différents services de l'Etat, dont l'Aviation civile, la direction départementale de l'Equipement, la Police nationale et les Douanes, qui se sont engagés quotidiennement pour faire aboutir ce grand projet, et plus particulièrement pour permettre la mise en place des équipements électroniques, grâce auxquels les avions atterriront en toute sécurité, pour mettre en place une unité de la DDCILEC ou encore pour renforcer les services des Douanes.

Je crois enfin pouvoir dire que le Secrétariat d'Etat à l'Outre-mer a joué un rôle essentiel dans le montage de ce dossier, en organisant la concertation entre les parties et en permettant ainsi la signature du protocole fondateur du projet.

C'est ainsi que cet aéroport a pu voir le jour. Cet investissement important, d'un coût total de 44 millions de francs, n'aurait pas été réalisable sans partenaires financiers, au premier rang desquels il convient de citer l'Europe, dont l'apport de 24,2MF, soit 55 % du coût de l'infrastructure, a été déterminant.

A tout point de vue, je pense qu'il est important de le souligner, Pierrefonds est le fruit de la mise en commun de toutes ces énergies.

Mais l'inauguration de ce nouvel aéroport n'est pas seulement un aboutissement, ce sont aussi de nouvelles perspectives qui s'ouvrent pour la Réunion.

Localement, Pierrefonds sera un vecteur essentiel de développement pour tout le bassin d'emploi du sud de l'île et un élément de rééquilibrage des micro-régions de la Réunion conformément au Schéma d'Aménagement Régional. L'aéroport constitue le premier maillon d'une chaîne de réalisations, qui verra, parmi d'autres projets, la création d'une zone d'activités à forte valeur ajoutée, notamment dans l'agro-alimentaire, la réalisation d'une vaste zone commerciale et la mise en valeur de l'ancienne usine de Pierrefonds en un centre international de rencontre, un projet soutenu par l'Etat.

Plus largement, c'est toute la Réunion qui pourra désormais s'ouvrir davantage à la coopération régionale avec de nouvelles lignes vers Maurice aujourd'hui, vers Madagascar demain et plus tard vers d'autres destinations dans le sud de l'Océan Indien. Et chacun sait combien, aujourd'hui plus que jamais, il est important de s'ouvrir sur le monde et sur ses voisins immédiats pour s'enrichir culturellement, et y trouver de nouveaux marchés et de nouveaux emplois.

Encore une fois, pour tous ces différents points, je tiens à souligner la volonté de chacun d'entre nous de travailler ensemble pour faire de Pierrefonds le premier maillon d'un pôle d'excellence en matière de qualité, de partenariat, d'économie et d'emploi, qui constitue ici comme dans toute l'île, la priorité des priorités. Le Sud, qui constitue une entité bien spécifique au sein de l'île, a su avec ce grand projet se donner les moyens de son développement.

Avec l'inauguration aujourd'hui de l'aéroport de Pierrefonds, nous venons tous ensemble, j'en suis convaincu, de franchir une nouvelle étape vers un véritable rééquilibrage de l'île et vers de nouvelles perspectives de développement pour toute la Réunion.



Discours de Monsieur Jean-Jack QUEYRANNE, Ministre de l'Intérieur par intérim,
Secrétaire d'Etat à l'Outre-Mer, Saint-Denis de la Réunion le 20 décembre 1998


Monsieur le Préfet,
Madame et Messieurs les Parlementaires,
Monsieur le Président du Conseil Régional,
Monsieur le Président du Conseil Général,
Monsieur le Sous-directeur général de l'UNESCO,
Monsieur le Maire,
Mesdames, Messieurs,


Nous voici réunis à l'heure même où il y a exactement 150 ans aujourd'hui, a été proclamée l'abolition de l'esclavage sur la place du Barachois à Saint-Denis.

Cette ¿uvre réalisée par Eric Pongérard constitue l'un des 24 éléments d'un mémorial qui va se déployer dans chaque commune de la Réunion jusqu'à l'an 2000, afin de transmettre au prochain millénaire la mémoire de cet anniversaire.

En votre nom à tous, je veux remercier, pour ce geste, le comité de la célébration du 150ème anniversaire de l'abolition de l'esclavage, présidé par Jean Ivoula, qui en a pris l'initiative.

Cette cérémonie vient conclure une longue série de manifestations qui ont marqué cette année en métropole, dans les trois départements français d'Amérique et ici même.

Ces manifestations ont d'abord été l'occasion de rappeler ce que fut pendant trois siècles l'esclavage des Noirs en Amérique et dans les Mascareignes, singulièrement dans les territoires sous domination française.

Certains ont pu prétendre que la condition des esclaves était moins cruelle dans les Mascareignes que dans les Antilles. Pourtant, quatre ans avant l'abolition définitive de l'esclavage, Louis-Timogène Houat, écrivait encore dans son roman consacré aux "Marrons" : " Y-a-t-il une place sur notre corps où mettre le doigt, sans rencontrer, sans sentir le sillon du fouet ? ¿"

Ces mots que l'auteur met dans la bouche d'un Noir en révolte, en disent long sur ce que fut la condition des esclaves à la Réunion, cette île où, à cette époque, comme l'écrit le poète Boris Gamaleya, " rien n'est droit hormis le bois où saigne l'esclave nu sous les insultes et les clous ".

Pendant des décennies, tout a été fait pour effacer ce chapitre de notre histoire.

Ici même, jusqu'à il y a une quinzaine d'années, c'était la fête des letchis que les officiels voulaient voir célébrée ce jour par le peuple réunionnais.

Il a fallu attendre 1983 pour que le Parlement décide que chaque année, sera commémoré l'anniversaire de l'abolition de l'esclavage.

En dépit de cette décision, et de l'hommage rendu à Victor Schoelcher par le Président de la République, François Mitterrand, le 21 mai 1981, l'histoire de l'esclavage, absente des manuels scolaires, reste ignorée de la plupart de nos compatriotes.

Le Gouvernement a décidé de mettre fin à ce silence. Le ministre de l'Education nationale, Claude Allègre, vient de prendre deux mesures importantes pour introduire dans les programmes un enseignement de cette histoire.

Les programmes d'histoire seront ouverts dans chaque département d'outre-mer à leur histoire singulière. Des initiatives ont déjà été prises à la Réunion par le Centre régional de documentation pédagogique, le Comité du cent cinquantième anniversaire de l'abolition de l'esclavage mis en place par le Conseil général et le Conseil Régional, pour réaliser des manuels et des mallettes pédagogiques qui permettront d'accompagner cet enseignement.

Ces initiatives s'appuieront sur le travail des historiens de la Réunion, en particulier Messieurs Claude Wanquet, Prosper Eve et Sudel Fuma, qui ont mis le passé en lumière pour que les Réunionnais se réapproprient leur histoire.

Les programmes nationaux seront également modifiés afin que nul désormais n'ignore, en métropole comme outre-mer, ce que furent l'esclavage et les combats menés pour son abolition.

Apprendre ou réapprendre cette histoire, c'est aussi comprendre comment l'esclavage a été aboli et en tirer des leçons pour le temps présent.

C'est grâce au soulèvement des esclaves de Saint-Domingue et à l'action de la Révolution française que le 4 février 1794 fut décrétée, pour la première fois en Europe, l'abolition de l'esclavage.

Entrée en vigueur en Guadeloupe et à Saint-Domingue, la décision d'appliquer aux Mascareignes le décret d'abolition sera à plusieurs reprises ajournée sous la pression des colons et de leurs représentants à Paris.

En janvier 1796, le Directoire avait pourtant décidé une expédition dans ce but. Baco de la Chapelle et Burnel arrivèrent à Port Louis le 18 juin 1796, chargés de faire appliquer le décret d'abolition. Avec la complicité de l'assemblée coloniale de la Réunion, ils en sont expulsés trois jours plus tard. La première abolition n'entrera jamais en vigueur dans l'île.

Il faudra attendre la révolution de février 1848 pour que le combat des esclaves et des abolitionnistes aboutisse.

A cette date, sur 103 491 habitants, l'île Bourbon comptait encore, selon le recensement officiel, 58 308 esclaves; en fait, probablement environ 62 000.

Le combat pour l'abolition n'était pas gagné d'avance. Nombreux, y compris chez les républicains, étaient ceux qui mettaient en avant le réalisme économique pour retarder l'abolition ou défendre le projet d'une disparition par étapes de l'esclavage.

Dès l'installation du Gouvernement provisoire, Victor Schoelcher obtient d'Arago, au départ hésitant, la création d'une commission d'abolition qu'il préside avec le titre de sous-secrétaire d'Etat à la marine et aux colonies. Elle siègera sans interruption jusqu'à la mi-avril et préparera les projets de décret adoptés par le Gouvernement provisoire le 27 avril 1848.

Episode exemplaire de la lutte pour les droits de l'homme, le combat pour l'abolition de l'esclavage s'identifie donc pendant la première moitié du XIX siècle au combat pour la République.

Quelle que soit l'importance historique de l'action de Victor Schoelcher et des abolitionnistes, elle ne doit pas masquer le rôle des peuples dans leur libération. Pendant plus d'un siècle, tout a été fait pour masquer le rôle des esclaves dans la conquête de leur liberté.

S'il n'y eut guère de révolte à grande échelle dans l'île Bourbon, à quelques rares exceptions près comme en 1811 à Saint-Leu, la résistance des esclaves n'en fut pas moins permanente, la fuite vers la mer, la mise à feu des propriétés sucrières et le marronnage en étant les formes les plus spectaculaires. L'abolition de l'esclavage est d'abord le fruit de cette résistance.

Dans une adresse aux esclaves bientôt libérés, Joseph Sarda Garriga, nommé gouverneur de la Réunion pour faire appliquer le décret, déclarait, en 1848 : " N'oubliez pas, frères, qui allez être les nouveaux élus de la cité, que vous avez une grande dette à payer à cette société dans laquelle vous êtes près d'entrer. ¿ Si, devenus libres, vous restez au travail, je vous aimerai, la France vous protégera. Si vous le désertez, je vous retirerai mon affection, la France vous abandonnera comme de mauvais enfants ". Les esclaves et leurs descendants étaient ainsi placés devant l'obligation d'avoir à rembourser une dette envers leurs anciens maîtres en acceptant la soumission. Cette présentation des faits visait aussi à justifier la décision d'indemniser les anciens maîtres de la perte du droit de propriété sur leurs esclaves. On voit combien les luttes étaient encore nécessaires après l'affirmation de la liberté, pour que les anciens esclaves conquièrent leur dignité de citoyens.

Cette leçon de l'Histoire reste aujourd'hui d'actualité.

Aucune des grandes conquêtes de l'humanité n'a été le fruit de la soudaine prise de conscience par les autorités, de la nécessité de mettre fin à l'exploitation et aux situations de non-droit. Ce rôle des peuples dans leur libération je veux le rappeler, car l'exercice de la citoyenneté se nourrit de la conscience que chaque femme et chaque homme ont de leur capacité à être les acteurs de leur histoire.

Rappeler à la nation son devoir de mémoire, c'est aussi rappeler que l'accession des esclaves à la citoyenneté ne signifiait pas pour autant que l'égalité entre les anciens esclaves et leurs maîtres était réalisée dans les faits. A la Réunion, un grand nombre d'esclaves libérés, "les affranchis", furent réduits à la misère, l'esclavage fut remplacé par le travail obligatoire et l'instauration d'une police de vagabondage chargée d'arrêter ceux qui ne pouvaient présenter le livret de travail certifiant leur embauche. Pour faire face au besoin de main d'¿uvre qu'a entraîné l'expansion économique de la 2ème moitié du 19ème siècle, les colons eurent recours à l'immigration de travailleurs venant d'Afrique, de Madagascar puis de l'Inde. Entre l'engagisme et l'esclavage, la différence reste en réalité assez ténue.

Aujourd'hui, un siècle et demi après l'abolition, force est de reconnaître que des formes anciennes de la domination se sont perpétuées. Aujourd'hui encore en raison de la couleur de leur peau et en dépit des lois contre le racisme, beaucoup d'hommes et de femmes en outre-mer comme en métropole, continuent à être victimes de graves discriminations sociales.

Commémorer l'abolition de l'esclavage, c'est donc marquer la nécessité de continuer à transformer la société (et l'outre-mer n'est pas seul à être concerné) vers plus d'égalité et de solidarité.

Le devoir de mémoire n'a pas pour fonction de nous détourner les yeux du présent. C'est au contraire la mémoire, la réflexion sur les conditions historiques de la traite et de l'esclavage qui rend possible la vigilance contre toutes les formes d'esclavage contemporain, contre les dangers que font courir à l'humanité les idéologies négatrices des droits de l'homme, contre les dangers d'un retour de la barbarie.

Hier comme aujourd'hui l'esclavage constitue une atteinte intolérable à la dignité de la personne humaine.

Sur ce point, comme sur toutes les questions qui concernent les droits de l'homme, la France se singularise par une attitude sans équivoque et une volonté déterminée de lutter contre toutes les formes d'exploitation et de domination de l'homme par l'homme.

Le Français René Cassin fut le principal instigateur de la déclaration universelle des droits de l'homme, adoptée le 10 décembre 1948. Cette déclaration stigmatise expressément dans son article 4, toutes les formes d'esclavage : " Nul ne sera tenu en esclavage ni en servitude, l'esclavage et la traite des esclaves sont interdits sous toutes leurs formes ".

Cette interdiction de l'esclavage est désormais inscrite dans notre Code Pénal depuis 1992 (article 212-1).

La "réduction en esclavage", "inspirée par des motifs politiques, philosophiques, raciaux ou religieux et organisée en exécution d'un plan concerté à l'encontre d'un groupe de population civile" est un "crime contre l'humanité", passible de la "réclusion criminelle à perpétuité". Il faut désormais que ceux qui seraient présumés coupables de ce crime puissent être jugés par un tribunal international.

Ce sera bientôt le cas.

Le 17 juillet dernier a été décidé, à l'issue de la conférence diplomatique des Nations Unies qui s'est réunie à Rome, le principe de la création d'une cour pénale internationale.

Cette décision doit maintenant être ratifiée par au moins 60 Etats pour pouvoir entrer en vigueur.

La célébration du 150ème anniversaire de l'abolition de l'esclavage est l'occasion d'apporter un éclairage sur des questions importantes pour la France et le monde d'aujourd'hui, comme celles de la citoyenneté et de l'identité culturelle.

Notre modèle républicain d'intégration, principe fondateur de la culture politique de notre pays, s'est nourri de la rencontre des cinq continents sur notre territoire et singulièrement à la Réunion, votre île, dont le nom même est un symbole.

Le pluralisme culturel né du brassage de populations d'origines multiples est inséparable d'une aspiration à l'égalité, respectueuse de la diversité des modes d'expression culturelle.

La France, sur ce point, s'apprête à ratifier la charte européenne des langues et des cultures régionales.

Cette charte aura une traduction concrète au sein des établissements scolaires notamment. La reconnaissance du créole réunionnais comme langue de culture de la République sera ainsi conçue comme un outil de l'amélioration de l'enseignement du français et participera de la volonté de lutter contre l'échec scolaire.

A vous qui êtes les héritiers de ce combat pour l'abolition, il vous revient de le poursuivre.

Il vous revient de le poursuivre en rappelant à la France toute entière et bien au-delà de ses frontières, les vertus de la reconnaissance de la différence dans l'égalité, du rappel permanent au respect et à la tolérance.

Il vous revient également de le poursuivre en participant à la construction d'une société où s'effacera ce traumatisme majeur qu'a constitué l'esclavage.

A l'occasion du 100ème anniversaire de l'abolition de l'esclavage, Aimé Césaire avait rappelé que " la vraie émancipation n'est pas celle qui se décrète, mais celle que l'homme conquiert sur lui-même ". Cette conquête a conduit en 1848 à l'accession des esclaves à la citoyenneté. C'est aussi du refus de l'esclavage qu'est née la Réunion. Cette conquête connaîtra une nouvelle étape en 1946 avec la départementalisation, c'est-à-dire la décision d'appliquer aux départements d'outre-mer les mêmes lois qu'en métropole.

Il faudra attendre 1988 pour que soit réaffirmée la légitimité de la politique d'égalité sociale entre l'outre-mer et la métropole, encore imparfaitement réalisée dans les faits. Avec cette année de commémoration du 150ème anniversaire de l'abolition de l'esclavage, une nouvelle phase est engagée, celle qui, témoignant du respect de l'identité de chaque département d'outre-mer, devra se traduire par davantage de responsabilités. Ce nouveau combat, nous le mènerons ensemble. J'en ai la conviction, je le souhaite ardemment.


(source http://www.outre-mer.gouv.fr, le 26 septembre 2001)

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