Déclaration de M. Dominique Strauss-Kahn, ministre de l'économie des finances et de l'industrie, sur les principales orientations de la politique industrielle, notamment les stratégies industrielles et la compétitivité, Paris le 14 décembre 1998. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Dominique Strauss-Kahn, ministre de l'économie des finances et de l'industrie, sur les principales orientations de la politique industrielle, notamment les stratégies industrielles et la compétitivité, Paris le 14 décembre 1998.

Personnalité, fonction : STRAUSS KAHN Dominique.

FRANCE. Ministre de l'économie, des finances et de l'industrie

Circonstances : Réunion des entretiens de l'industrie "Quelles stratégies pour aborder le XXIème siècle ? ", à Paris le 14 décembre 1998

ti : Je suis particulièrement heureux de vous accueillir au Centre de conférences Pierre Mendès France pour cette seconde réunion des Entretiens de l'Industrie qu'organise Christian Pierret et qui sera consacrée, après celle sur le service public, aux stratégies industrielles et à la compétitivité.

Je voudrais prendre cette occasion pour tracer un premier bilan de l'action que nous avons conduite depuis un an et demi, et plus encore pour tenter d'expliciter la logique qui la fonde. Les avancées sont significatives. Tous les observateurs reconnaissent que le Gouvernement a rapidement marqué une forte priorité en faveur de l'innovation ; que de nombreux dossiers industriels et financiers, qui avaient trop longtemps été laissés en suspens, ont été menés à bien ; que des secteurs, comme l'aéronautique, où prévalait un immobilisme suicidaire, ont enfin été mis en mouvement ; et que nous nous sommes attachés à défendre le service public, c'est-à-dire à le rénover. Mais il est temps aussi de mieux expliciter à quels objectifs répond cette action, et quelle stratégie sous-tend nos décisions.

1. Les enjeux

Le gouvernement de Lionel Jospin a d'emblée affiché une priorité à la croissance. Notre résultat en 1998 sera à la hauteur de cette ambition, et même si la performance pour 1999 sera un peu plus faible, elle sera sans nul doute très supérieure aux résultats que nous avions enregistrés depuis le début de la décennie. Après le ralentissement que nous subissons, l'économie va de nouveau accélérer. L'Europe a en effet un excellent potentiel de croissance non-inflationniste, et comme l'a montré la récente décision des banques centrales, la création de l'euro nous donne, enfin, les moyens de mobiliser ce potentiel par une politique macro-économique adaptée aux conditions de l'ensemble de la zone.

Mais ne nous berçons pas d'illusions : une gestion macro-économique avisée ne suffira pas pour atteindre durablement une croissance de 3% ou plus, celle qui est nécessaire pour que le chômage recule fortement et que nous rattrapions notre retard de croissance sur les États-Unis. Je voudrais m'expliquer sur ce point, parce qu'il donne souvent lieu à malentendus. J'ai trop entendu les libéraux psalmodier les mots de " réformes structurelles ", comme des sorciers sans magie au chevet d'un malade anémique, pour reprendre à notre compte cette antienne. L'économie française ne souffrait pas de je-ne-sais quelle fièvre mystérieuse. Elle avait soif, soif de croissance, et il a suffi de lui donner un peu d'eau pour qu'elle fasse montre d'une vigueur cachée. Mais un coureur de fond ne se nourrit pas seulement d'eau. Il lui faut des aliments, des sucres et des vitamines. C'est ce qu'il nous faut maintenant donner à notre économie pour qu'elle puisse mobiliser toutes ses ressources et aller au bout des ses possibilités. C'est là, en définitive, le rôle de la politique industrielle : renforcer notre potentiel de croissance. C'est donc en sachant à la fois maintenir ou créer un environnement favorable à la croissance, et conduire les politiques de compétitivité qui permettront à l'économie de tirer parti de cet environnement, que nous pourrons atteindre une croissance durable et créatrice d'emplois.

Le contexte actuel ne fait, évidemment, que renforcer cette exigence. L'euro, qui prolongera le marché unique européen, sera à cet égard un révélateur et un accélérateur : les politiques de compétitivité bien conçues deviendront plus efficaces, les mauvaises politiques deviendront plus coûteuses. Et nous ne devons pas oublier non plus - il n'est pas nécessaire de le rappeler aux industriels - que par delà la crise asiatique, avec son cortège de récessions, ce qui se prépare dans ces économies meurtries est sans nul doute un renforcement considérable de la concurrence des pays émergents.

Quel peut-être le contenu d'une nouvelle politique industrielle ? Ce n'est évidemment pas la prétendument vertueuse inaction chère aux libéraux, qui n'est bien souvent que le paravent de l'indifférence - et le gage de l'inefficacité. Ce ne sont évidemment pas non plus l'interventionnisme et la subvention à l'ancienne : le guichet où les entreprises venaient quémander subventions et autorisations est définitivement fermé. Certains, à droite, qui récemment encore avaient en ce domaine une responsabilité publique, et qui ne craignent pas le paradoxe, semblent le regretter. Ce n'est pas mon cas : cette forme d'appui avait pu être efficace du temps où l'État savait et pouvait identifier des objectifs de développement sectoriels, mais elle avait progressivement dépéri, et dans les années récentes elle revenait souvent à couvrir du nom de politique industrielle une activité finalement assez banale de lobbyisme au service d'intérêts sectoriels. Industriellement inefficace et budgétairement coûteuse, elle relevait plus du clientélisme institutionnalisé que de l'action publique telle qu'elle est conduite dans les pays modernes. Lorsque je discute avec les dirigeants des grandes entreprises, j'ai d'ailleurs l'impression qu'ils ne regrettent pas non plus ce temps, en dépit des commodités qu'il pouvait leur offrir.

La nouvelle politique industrielle me paraît donc devoir reposer sur deux piliers :

- des politiques de compétitivité, à caractère essentiellement horizontal, qui visent à créer un environnement favorable à l'acte productif, à établir les règles et les institutions qui garantiront qu'il contribue aux objectifs collectifs, à répondre aux déficiences des marchés ;

- des politiques verticales de dynamisation ou de revitalisation des secteurs où l'État a une responsabilité particulière, en tant qu'actionnaire ou en tant que donneur d'ordres, ou de restructuration des secteurs en difficulté, où l'intervention publique est nécessaire pour des motifs sociaux ou territoriaux.

Je voudrais maintenant vous présenter plus en détail ces deux volets de la nouvelle politique industrielle.

2. Les politiques horizontales de compétitivité

Quelles sont aujourd'hui les politiques de compétitivité ? Je ne vous en ferai pas le catalogue, que vous connaissez bien. Je vous dirai seulement quelques convictions.

1. Ces politiques revêtent aujourd'hui une importance plus grande qu'hier. Parce que dans un monde où le travail bon marché abonde, et où les mêmes technologies sont rapidement à disposition de tous les producteurs, notre compétitivité ne peut reposer que sur l'innovation et la maîtrise collective de processus productifs complexes. Mais la compétitivité d'un territoire n'est pas celle d'une usine. Elle fait intervenir des facteurs aussi divers que la densité des réseaux d'infrastructure, la qualité de l'appareil de formation, l'inventivité des laboratoires, le professionnalisme des sous-traitants, la richesse de la négociation sociale, la nature du système de retraite, le respect du droit : en définitive tout ce qui fait qu'en dépit de la mobilité des techniques, la productivité d'un salarié de France dépasse de loin celui des pays émergents. C'est ce ressort collectif de la productivité - et donc, en définitive, de la solidarité qui nous unit en tant que producteurs - que les politiques horizontales de compétitivité doivent actionner.

2. L'État est évidemment un acteur de premier plan. Par les normes qu'il édicte, les compromis qu'il impulse, les actions de solidarité qu'il conduit. Mais aussi parce qu'il est à sa manière un producteur de biens et des services, dont il fait payer le coût par les impôts qu'il lève. Ma conviction est que la concurrence entre les territoires ne porte pas, comme on le dit trop souvent, sur les seuls prélèvements, mais sur ce qu'il faut bien appeler le rapport qualité-prix de ces biens et services publics. La sphère publique doit donc pleinement intégrer cet impératif de compétitivité, comme elle doit faire siens les impératifs de qualité de la gestion et du service qui s'imposent aux entreprises. Et elle doit, elle aussi, redistribuer à l'ensemble de l'économie le bénéfice des progrès de productivité qu'elle réalise.

3. Réformer les structures économiques, ce n'est pas déréglementer ou privatiser. C'est fixer ou modifier les règles du jeu. Cela peut impliquer d'introduire plus de concurrence, dans certains secteurs où prospèrent des rentes injustifiées, mais aussi de renforcer l'action publique pour prévenir des dysfonctionnements des marchés, ou garantir la solidarité. L'innovation en est un bon exemple : chacun voit bien qu'elle ne se développera pas sans davantage d'initiative privée. Mais chacun voit bien aussi que nous n'arriverons à rien si la puissance publique ne s'emploie pas à remédier aux insuffisances du marché et à encourager la prise de risque - en matière, notamment, de recherche, de mobilité des hommes, de développement des marchés, de fiscalité, ou d'accès aux financements. C'est dans cette nouvelle alliance entre des entreprises dynamiques et une action publique transparente et équitable que réside l'une des clef de notre compétitivité.

C'est dans ce contexte et dans cette perspective qu'il faut interpréter la constitution d'un ministère regroupant l'Industrie, le Commerce extérieur, l'action en faveur des PME et les services traditionnels du ministère des Finances. Une action publique en faveur de la production est plus que jamais nécessaire, pour la croissance et la compétitivité. Mais comme je l'ai dit tout à l'heure, il ne s'agit plus de manier les outils du clientélisme. Cela fait d'ailleurs longtemps que pour décider du choix d'un localisation, les entreprises internationales mettent bien plus l'accent sur l'environnement global de notre économie que sur les aides que l'on pouvait leur accorder, aides qui de toutes façons allaient diminuant du fait d'un droit européen et international soucieux d'éviter une surenchère stérile entre États.

Prendre en compte la dimension productive, et en particulier industrielle dans la politique macro-économique, dans la politique fiscale, dans la mise en place de politiques de régulation de la concurrence, dans la définition de notre dispositif d'appui à l'exportation, ou, enfin, dans la reforme de notre place financière à la veille de l'euro me paraît donc infiniment préférable aux politiques sectorielles à l'ancienne. C'est ce que je m'attache à faire dans ce ministère qui est à bien des égards celui de la production. L'entrée dans l'euro ; la recherche d'un policy-mix équilibré, compatible avec un taux de change compétitif ; la maîtrise des dépenses publiques, condition sine qua non d'une baisse des prélèvements ; l'orientation de l'épargne vers les usages productifs ; la modernisation des marchés financiers : pour relever de champs distincts, ces décisions n'en ont pas moins une forte cohérence, au service d'une croissance durable de l'offre productive.

Depuis dix-huit mois, cette orientation s'est particulièrement traduite dans la politique de l'innovation. Avec Claude Allègre, il nous est apparu prioritaire de créer, sans attendre, les conditions d'un rattrapage afin que la France, qui en a les atouts, puisse à l'instar des États-Unis asseoir sa croissance sur une pleine exploitation de son potentiel technologique. C'est un domaine où tous les économistes reconnaissent que l'intervention publique est indispensable, singulièrement dans la phase d'accélération du développement de l'innovation, avant que le marché du capital-risque ait acquis la profondeur et la liquidité souhaitables. Nous avons donc fait appel à un ensemble d'instruments pour faire émerger de nouveaux capitaux, de nouvelles technologies et de nouveaux entrepreneurs : mise en place de fonds publics pour le capital-risque, aménagements de la fiscalité, évolution progressive du traitement des stock options, adaptations réglementaires, incitations pour les chercheurs à transformer leurs inventions en innovations, en produits et en emplois, développement des infrastructures de communication, coopérations européennes. Tout n'est pas fait, mais chacun reconnaît aujourd'hui que le mouvement est en marche. Je voudrais à ce propos annoncer que sur les tarifs de connexion à Internet, Christian Pierret et moi allons demander à l'ART de rechercher, en concertation avec les opérateurs une solution qui soit à la fois respectueuse de la concurrence et plus favorable aux internautes.

Le chantier des mesures horizontales est ouvert. Bien entendu, beaucoup reste à faire. Des réformes vont être entreprises ou poursuivies en 1999 dans plusieurs domaines, c'est notamment le cas du développement des PME auquel se consacre Marylise Lebranchu, mais aussi de la réforme des marchés publics, ou celle des tribunaux de commerce.

3. Les politiques verticales de dynamisation et de restructuration

Il ne faudrait pas déduire de ce que je viens de dire la conclusion que la politique sectorielle n'a plus d'existence. Dans les secteurs où l'État reste fortement impliqué, en tant que donneur d'ordres ou en tant qu'actionnaire, il doit assumer toutes ses responsabilités et jouer, sans fausse pudeur, le rôle qui est le sien. Il n'y a rien de pire qu'un État actionnaire si mal assuré de sa légitimité qu'il en devient absent, ou qu'un État donneur d'ordre trop pusillanime pour exiger, comme toute firme responsable le fait à l'égard de ses sous-traitants, qualité et meilleur coût. Nous devons considérer le secteur public comme un atout, pas comme un poids.

Notre règle de conduite doit donc être la suivante : lorsque des engagements internationaux, particulièrement à l'égard de la Commission européenne, nous conduisent au nom de la concurrence à réduire la présence de l'État au capital d'une entreprise ou à y mettre fin, nous devons nous y conformer. Pour le reste, lorsqu'aucune raison n'invite à modifier la participation publique au capital d'une entreprise, il n'y a pas lieu de le faire ; mais lorsque l'intérêt de l'État, celui de l'entreprise, celui de ses salariés invitent au contraire l'État à s'en retirer, il doit le faire : dans le respect de son intérêt patrimonial (qui est aussi celui des contribuables), avec le souci du développement économique, en veillant à l'avenir des salariés, et en saisissant l'occasion de faire de cette nécessité l'occasion de choix stratégiques. C'est ce que nous avons fait dans le secteur des banques et des assurances, où nous avons mis fin à des participations dans lesquelles l'État s'était souvent fourvoyé. En tant qu'homme de gauche, je tiens à dire que je ne regrette pas d'avoir procédé à ce désengagement. Je sais trop la rareté de la ressource budgétaire, et l'ampleur des besoins sociaux ou éducatifs, pour déplorer de mettre fin à une présence ô combien coûteuse au capital des banques publiques.

Lorsque la présence de l'État est à l'inverse nécessaire, même si c'est temporairement, il faut qu'il se comporte comme un actionnaire actif, qui sache accompagner le développement stratégique de l'entreprise, et procéder aux regroupements ou aux modifications de périmètre qui y concourront. Non par goût a priori pour le meccano ou la grande taille, mais parce que c'est souvent nécessaire après une longue période de croissance qui a été essentiellement interne.

C'est ce que le gouvernement a fait en s'efforçant de mettre en ordre de bataille les grandes entreprises publiques du secteur concurrentiel pour leur permettre de profiter des nouveaux espaces qui leur sont ouverts. Les précédents gouvernements s'étaient enferrés dans une logique de privatisation qui mêlait choix idéologiques et préoccupations budgétaires. Nous avons quant à nous une ambition industrielle, et les ouvertures de capital ou les privatisations, sont des outils au service de cette ambition. Les exemples, tout le monde les a présents à l'esprit : Aérospatiale, Thomson-CSF, Thomson Multimédia. Nous avons stoppé chacune des procédures engagées. Nous avons fait des choix industriels. On peut les approuver ou les combattre. Mais on ne peut contester que ce sont de vrais choix industriels - et, pour moi, de bons choix.

Pour Thomson-CSF ou l'Aérospatiale, il s'agit de secteurs - l'électronique de défense pour Thomson CSF, l'aéronautique pour Aérospatiale - où les acteurs sont désormais continentaux. Certains peuvent préférer une entreprise franco-française en prenant le risque qu'elle dépérisse peu à peu. D'autres peuvent préférer vendre ces entreprises à l'encan. Nous récusons l'un comme l'autre de ces choix. Nous voulons que ces entreprises s'intègrent à notre espace continental : l'Europe ; même si dans les deux cas, cela a impliqué que l'État passe sous la barre des 50 % tout en restant un actionnaire important. Tel est le choix industriel stratégique. Le reste n'en est que la conséquence. Nul ne peut sérieusement à la fois vouloir construire cet espace européen et espérer que l'État français demeure majoritaire à lui tout seul.

Les opérations récemment conduites pour Thomson Multimédia et France Télécom démontrent à tous ceux qui en doutaient, que l'entreprise publique est tout à fait capable d'accueillir des capitaux privés et notamment des épargnants : ceux-ci ne sont pas effrayés par le fait que l'État reste très largement majoritaire. Elles démontrent aussi que l'entreprise publique est tout à fait capable de nouer des alliances internationales, y compris par échange de capitaux. Ainsi, TMM a réussi à s'associer avec quatre partenaires privés (Microsoft et DirectTV côté software, NEC et Alcatel côté hardware), étrangers pour trois d'entre eux. Ces quatre partenariats confortent les perspectives de développement de TMM et accroissent sa valeur : je n'aurai pas la cruauté de rappeler encore une fois les chiffres qui l'attestent. Il en va de même, mutatis mutandis, de l'ouverture du capital de France Télécom, qui a été à la fois un grand succès auprès du public et une opération majeure d'alliance avec Deutsche Telekom.

Je remarquerai enfin que ces opérations (France-Télécom, TMM, Thomson-CSF, Matra-Aerospatiale) n'ont pas posé de problème aux salariés de ces entreprises. Que n'avait-on pas dit sur le sujet ! Je ne suis pourtant pas surpris. Certains disent que nous avons eu de la chance. Si la chance, c'est accepter de dialoguer avec les partenaires sociaux, de construire ensemble un projet commun, et de le mener en toute transparence, alors oui, nous avons eu de la chance... Mais, cette chance, je considère que c'est une méthode au service d'une ambition industrielle. Cela concerne en particulier France Télécom. Je suis particulièrement heureux que les salariés aient pris leur part à la transformation de l'entreprise : chacun peut mesurer que le voies ouvertes par le rapport Delebarre se sont concrétisées.

Deux domaines d'intervention relèvent enfin de logiques spécifiques. Il s'agit d'abord des services publics. Être de gauche, c'est, bien sûr, défendre le service public au nom de l'égalité et de la cohésion sociale. Mais ce n'est pas défendre le statu quo, synonyme d'affaiblissement et de déclin. C'est prendre le parti du mouvement. L'ensemble de la gauche, qu'elle soit politique ou syndicale l'a, je crois, bien compris. Je voudrais vous dire comment je vois cette évolution.

Nous avons, en France, développé un modèle original de service public auquel nous croyons, parce qu'il est construit pour tirer le meilleur parti des potentialités techniques et qu'il place au premier rang de ses objectifs l'égalité des citoyens. Il n'est évidemment pas le seul en Europe, et d'autres pays ont développé des modèles différents qui font davantage appel à la concession de services publics ou à la concurrence entre opérateurs privés. Tous ces modèles sont respectables, pour autant qu'ils satisfont à un certain nombre de principes essentiels. L'occasion nous est aujourd'hui offerte de moderniser le nôtre et de démontrer, sur des marchés ouverts, qu'il est effectivement performant. Pour ma part, je n'en doute pas, et c'est pourquoi je ne crains pas l'ouverture progressive à la concurrence de certains services qui hier encore relevaient de monopoles ou de quasi-monopoles publics : transport aérien, télécommunications, services postaux, production électrique. Mais cela suppose évidemment que les entreprises et leurs salariés sachent se mobiliser ensemble pour cet objectif, comme ils l'ont fait jadis pour équiper la France et contribuer à son développement. Toute autre attitude serait évidemment suicidaire. Les entreprises publiques sont des entreprises particulières, ce ne sont pas des entreprises à part. Et si le Gouvernement est résolu à contribuer au développement des services publics, et à mettre à la charge de l'État ce qui relève de ses responsabilités propres, il ne peut être disposé à faire payer par les contribuables les coûts qu'induirait une sous-estimation par les entreprises ou leurs salariés de l'impératif d'efficacité.

Le second domaine concerne les restructurations dans les secteurs en difficulté. Je n'ai aucun doute quant aux responsabilités de l'État en la matière : nous savons tous les coûts humains et économiques qu'induit la fermeture d'un établissement important dans un bassin d'emploi où à longtemps prévalu une mono-industrie. Et nous savons que la revitalisation est ¿uvre de longue haleine. C'est pourquoi nous devons mettre en place des instruments efficaces pour le redressement des bassins ou des villes industriellement sinistrés - je pense en particulier aux constructions navales -, ou pour soutenir l'emploi de salariés peu qualifiés dans les secteurs soumis à une rude concurrence externe. Mais il importe que l'État sache distinguer entre les finalités de son action, et résister à la tentation de vouloir résoudre plusieurs problèmes à la fois, pour souvent finir par n'en résoudre aucun. A trop vouloir tout faire, nous avons plus d'une fois conduit des secteurs, des régions ou des entreprises au déclin. J'ai la conviction que l'euro contribuera progressivement à faire émerger une nouvelle géographie économique en Europe. Dans ce réaménagement - qui prendra du temps - les grandes régions françaises ont des atouts, que nous devons mobiliser. Cela posera inévitablement, ici où là, des problèmes de restructuration. Sachons fournir aux bassins d'emploi affectées par ces restructurations les instruments de revitalisation dont ils ont besoin, mais ne freinons pas les synergies territoriales sur lesquelles reposera demain la compétitivité de nos régions-phare.

4. Conclusions

Alors, quelles stratégies industrielles pour le XXIème siècle ? Je ne veux évidemment pas, dans un exposé liminaire, répondre à cette question qui vous occupera toute la journée. Je souhaite simplement qu'à travers la question ainsi posée, apparaisse clairement notre conviction, à Christian Pierret et à moi-même, qu'il n'est pas de projet qui aboutisse sans une ambition et une méthode. C'est-à-dire une stratégie.

Notre responsabilité est de faire en sorte que l'État, pour ce qui le concerne comme régulateur, comme incitateur ou comme actionnaire, agisse selon ce même principe et sans complexe : avec une ambition et une méthode. J'ai tenté d'en tracer les grandes lignes, en explicitant les politiques de compétitivité et les stratégies industrielles que nous avons mises en ¿uvre et que nous poursuivrons.

Il est important, dans cette perspective, qu'un rendez-vous comme celui-ci permette de bien comprendre collectivement quels sont les enjeux auxquels est confrontée notre industrie, et quelles réponses nous pouvons y apporter, vous les chefs d'entreprises bien sûr, mais aussi les élus, les syndicats et nous, pouvoirs publics. Je remercie à ce titre l'ensemble des orateurs de ce colloque pour leur participation et le temps qu'ils y auront consacré. Sans en déflorer le contenu, les trois tables rondes qui vont se succéder me paraissent être particulièrement dignes d'intérêt : le nouveau contexte de la compétition internationale, cadre irrécusable dans lequel notre tissu économique baigne ; faire face à l'internationalisation, c'est-à-dire comment profiter de cet environnement pour développer notre économie ; créer en France un environnement propice à l'industrie, comment enfin l'État doit être le partenaire de ce développement


(source http://sig.premier-ministre.gouv.fr, le 7 septembre 2001)

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