Déclaration de M. Dominique Strauss-Kahn, ministre de l'économie des finances et de l'industrie, sur la mise en place de l'euro et les mesures prises afin de faciliter son utilisation, Paris le 31 décembre 1998. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Dominique Strauss-Kahn, ministre de l'économie des finances et de l'industrie, sur la mise en place de l'euro et les mesures prises afin de faciliter son utilisation, Paris le 31 décembre 1998.

Personnalité, fonction : STRAUSS KAHN Dominique.

FRANCE. Ministre de l'économie, des finances et de l'industrie

Circonstances : Veille de la naissance de l'euro au 1er janvier 1999

ti : Mesdames, messieurs, je vous remercie de vous être dérangés ce matin pour un point qui est plus une déclaration politique, et aussi quelques informations que je souhaite vous donner et que vous n'avez pas toutes encore.

Avant mon départ pour Bruxelles, il me semblait utile que le Gouvernement marque, par une déclaration politique, cette journée. Je ne vous cache pas que je le fais avec une certaine émotion, une certaine fierté aussi, un plaisir de rejoindre aujourd'hui, au nom de la France et au nom du Gouvernement de Lionel Jospin, mes collègues européens pour cette naissance véritable de l'euro, puisque l'euro sera en place à partir de demain.

J'ai conscience, en disant cela, que ce Gouvernement est l'héritier d'une longue suite de gouvernements, de toutes couleurs politiques, d'une longue marche qui a commencé il y a plus de vingt ans avec la mise en place du système monétaire européen qui s'est déroulé sous plusieurs septennats et plusieurs Présidents de la République et qui aboutit aussi, faisant de ce 1er janvier 1999 une date que, je le crois vraiment, on peut qualifier de date historique.

Je n'ai pas tellement le goût de l'emphase, mais il me semble que lorsqu'on fera la liste des dates qui ont marqué l'histoire dans le XXème siècle, certaines seront heureuses, d'autres dramatiques, certaines tournées vers le passé, d'autres encore vers l'avenir et la jeunesse. Il me semble que celle-ci, celle de la mise en place de l'euro pour onze pays, deux cent quatre-vingt millions d'habitants, fera partie spécifiquement de ces dates heureuses, tournées vers l'avenir et porteuses d'espoir pour la jeunesse.

C'est un vieux rêve. Chacun connaît ce discours de Victor Hugo d'il y a cent cinquante ans où il parlait, je cite : " D'une monnaie continentale ayant pour point d'appui le capital Europe et l'activité libre de 200 millions d'hommes. "

Il y avait deux cents millions d'hommes à l'époque. Aujourd'hui, il y en a deux cent quatre-vingt dix. Mais c'est bien ce vieux rêve hugolien que nous mettons en place. Il aura fallu du temps pour y arriver. Il aura fallu de la détermination, mais aussi des votes démocratiques, des décisions politiques.

Il est vrai que c'est la première fois qu'un tel ensemble d'hommes sur la planète se dote d'un instrument monétaire par la volonté politique et démocratique de le faire.

Il y a eu, dans le passé, des empires qui se sont constitués, des bruits de bottes et des armes. Mais c'est la première fois que, parce qu'ils l'ont voulu, qu'ils l'ont décidé, qu'ils l'ont construit, des dizaines et des dizaines de millions d'hommes vont se donner une monnaie et, de cette manière, vont unir leur destin et partager une souveraineté monétaire pour mieux l'exercer.

Un débat a animé notre pays, comme les autres, au cours de ces dernières années sur le fait de savoir si, en promouvant l'euro, nous renoncions à notre souveraineté. Ma conviction profonde est, qu'au contraire, nous accroissons cette souveraineté en la partageant avec d'autres.

Pour ma part, je me réjouis tout particulièrement de ce que la France et les Français n'entrent pas dans l'euro à reculons. Tous les baromètres, de ce point de vue-là, sont clairs : la France, les Français sont ceux qui manifestent le plus d'enthousiasme et le plus d'espoir pour cette entrée dans l'euro. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de problèmes, qu'il n'y en a pas qui sont inquiets. Cela ne veut pas dire que nous n'allons pas rencontrer des difficultés. Tout cela est vrai. Mais on ne construit rien de solide, de puissant, qui ne comporte pas sa part de difficultés.

Il est frappant de voir que lorsqu'on compare l'ensemble des européens, de ces deux cent quatre-vingt dix millions d'hommes et de femmes qui construisent dorénavant l'euro, les Français sont clairement ceux qui le portent avec le plus de volonté et le plus d'enthousiasme.

Je ne fais pas partie de ceux qui pensent que l'euro est une sorte de potion magique qui va résoudre tous nos problèmes. Mais je suis convaincu qu'il sera ce que nous avons voulu, c'est-à-dire un instrument au service d'un modèle de société qui est le modèle européen, qui est un modèle plus solidaire que ce qui peut exister dans d'autres parties du monde (en Amérique du Nord, par exemple) et qui est aujourd'hui un modèle entièrement tourné vers la croissance et vers l'emploi.

Pour moi, ce que nous faisons depuis des années, qui se concrétise aujourd'hui et qui naît demain, est le résultat d'un travail collectif, je vous le disais, mais l'origine d'une triple reconquête.

D'abord, une reconquête de souveraineté. Les marges de man¿uvre de nos économies vont être assez considérablement accrues par la mise en place de l'euro, par la disparition quasi complète de la contrainte de change qui pesait sur chacun des pays individuellement dans le passé. C'est une reconquête de souveraineté parce que nous vivons avec des taux d'intérêt qui sont historiquement bas -et cela clairement grâce à l'euro.

S'il est clair que la crise économique qui secoue l'Asie, l'Amérique latine aussi, a fini par avoir des effets sur nous -comment n'aurait-elle pu ne pas en avoir-, ces effets ont atténués, amoindris par l'ensemble et l'immense inertie que constitue la zone de l'euro.

L'euro, de ce point de vue, doit continuer de fournir un nouveau dynamisme aux pays qui composent cette zone. Je l'ai dit pour 1998. Pour 1999, nous aurons la croissance la plus forte des grands pays industrialisés, même si elle sera probablement insuffisante en raison même de la crise asiatique dont je parlais, mais nous serons en haut de la vague par rapport à tous les autres. Il nous appartient maintenant d'entretenir cette dynamique.

On a parlé beaucoup, on parlera sans doute encore, des euros optimistes et des euros pessimistes. Je voudrais que ce dont nous parlions, ce soit de l'euro dynamique. J'ai même peut-être la prétention que nous arrivions ensemble à faire entrer dans le langage courant cet euro dynamique, cette dynamique qui fera que grâce à l'euro l'activité notamment, et par conséquent l'emploi, se développent dans l'ensemble des onze pays.

C'est donc une reconquête de souveraineté. Mais c'est aussi une reconquête d'identité. Il est extraordinaire de penser que de Lisbonne à Helsinki, ou de Paris à Vienne, tous les Européens aurons, dans trois ans dans leurs poches et dès demain dans leur esprit, un symbole d'unité aussi fort que celui d'une monnaie unique. C'est un symbole au quotidien.

Demain, je ne serai pas moins Français que je le suis aujourd'hui. Carlo Ciampi ne sera pas moins Italien qu'il ne l'est. Jean-Claude Juncker ne sera pas moins Luxembourgeois. Mais tous, nous serons un peu plus Européens. Nous avons gagné quelque chose sans rien perdre. Nous serons tous un peu plus Européens parce que justement cette Europe que nous construisons vient de franchir une étape décisive, porteuse à la fois de choses nouvelles qu'on ne connaît pas toutes entièrement, mais aussi de choses que nous avons préparées ensemble que nous savons qu'elles seront efficaces et utiles pour nos peuples.

En 2002, quand on aura l'euro en poche, vraiment physiquement, les pièces, les billets, chacun aura sur soi un petit élément d'Europe. Ce sera un très profond facteur d'unité.

Contrairement à ce qui a souvent été dit, loin d'éloigner les Européens de l'Europe, la construction européenne les rapprochera puisqu'ils l'auront physiquement, sur eux-mêmes -et cela pour la première fois depuis que l'Europe a commencé à se construire il y a près de 40 ans- que chacun pourra concrètement sentir qu'il est Européen.

Enfin, conquête de souveraineté, d'identité, c'est aussi une conquête économique et sociale sur laquelle je ne m'étends pas. Beaucoup de choses ont été dites là-dessus. Si on veut que l'Europe s'affirme dans la gestion des affaires mondiales et surtout si l'on veut que l'Europe soit capable de développer un modèle européen et de le proposer aux autres pays, c'est en étant une grande puissance monétaire.

Je suis frappé de voir que beaucoup de pays, qui aujourd'hui sont des pays émergents qui arrivent à l'économie de marché et, dans le même mouvement, à la démocratie, cherchent le type de modèle de développement qui va être le leur. Ils se tournent vers les États-Unis et l'Amérique du Nord qui proposent un certain modèle qui a ses vertus, mais aussi ses faiblesses.

Je crois qu'il est bon, et c'est plus qu'une croyance, j'ai la conviction profonde et la fierté de dire qu'il faut que l'Europe propose aussi son modèle, qui n'est pas le même. C'est un modèle qui se veut aussi efficace et plus solidaire. Pour le proposer, il faut que ce modèle soit établi, puissant et se développe dans une grande partie du monde. Grâce à l'euro, le modèle européen prend une réalité nouvelle. L'euro n'est pas là pour concurrencer le dollar (comme on le dit toujours), mais l'euro équilibrera le dollar et, de ce point de vue, permettra à l'Europe de proposer un modèle alternatif à tous ceux qui, dans les années qui viennent, de plus en plus nombreux dans le tiers monde, commenceront à chercher la voie démocratique qui leur convient le mieux.

Pour nous, Français, cet euro ne fait rien disparaître, au contraire. Il n'est pas, comme certains l'ont dit, incompatible avec notre Sécurité sociale ou nos Services publics auxquels nous sommes attachés. Je dirais même que c'est le contraire. Dans cette Europe majoritairement socio-démocrate qui existe aujourd'hui, ces concepts de solidarité, de sécurité sociale, de services publics, sont reconnus par tous. C'est pour les promouvoir que nous avons besoin de travailler ensemble et nous travaillerons ensemble beaucoup plus que par le passé parce que l'euro crée des liens et une union qui n'existaient pas préalablement.

Bien sur, il faut réussir et, pour réussir, au moins économiquement, il faut que la coordination se passe bien. C'est le rôle, vous le savez, du Conseil de l'euro ou de l'euro Onze auquel la France a beaucoup contribuer pour le créer. Elle l'a même porté sur les fonds baptismaux.

Aujourd'hui, cet euro Onze est reconnu par tous. C'est peut-être encore une ébauche peu précise et insuffisante de gouvernements économiques, mais c'est déjà un pas vers un travail collectif et j'attends beaucoup, pour ma part, de ce Conseil de l'euro pour que nous soyons capables de profiter ensemble de tous les effets économiques que nous en attendons. Mais il faut réussir aussi l'euro au quotidien et c'est au moins aussi important. Il faut rendre l'euro plus populaire.

Je disais tout à l'heure que nous sommes le pays dans lequel l'enthousiasme est sans doute le plus grand, mais le plus grand ne veut pas dire que tout le monde y adhère ; certains sont inquiets, d'autres le refusent. Il faut que nous continuions à avancer. Beaucoup d'informations ont été faites, vous y avez d'ailleurs très largement contribué ; nous avons encore trois ans pour le faire.

Je veux insister sur le fait qu'il n'y a pas demain un saut dans l'inconnu, comme si, du jour au lendemain tout s'effaçait. Pas du tout. Comme vous le savez, nous avons trois ans devant nous pour que les uns et autres nous nous habituions à la mise en place de l'euro. Ce n'est que dans trois ans, au 1er janvier 2002 que les pièces et les billets en euro existeront. D'ici là, chacun passera à l'euro au moment qui lui convient. C'est vrai pour les entreprises comme pour les particuliers. A un moment, chacun d'entre nous dira : " Je vais commencer à payer en euro, je vais faire de plus en plus d'achats en euro, par des chèques ou en utilisant une carte bancaire et en demandant un paiement en euro ". Et chaque fois que l'un d'entre nous fera ce geste de dire : " Je paie en euro ", il apportera sa pierre à la construction de l'euro.

L'euro avait besoin de bases juridiques, légales. Les gouvernements ont fait ce qu'il fallait. Nous mettons la dernière pierre à ce mur légal, tout à l'heure à Bruxelles.

Mais, après la partie légale, il y a la construction réelle de l'euro, la construction pour chacun. L'euro est une monnaie pour tous, mais c'est aussi une monnaie pour chacun, que chacun doit s'approprier. Chacun se l'appropriera lorsqu'il commencera, jour après jour, à l'utiliser pendant les trois ans qui viennent, jusqu'à ce que dans trois ans, en 2002, il n'utilise plus que l'euro, puisqu'il n'y aura plus que l'euro comme monnaie à ce moment-là.

Pour ce faire, il faut que chacun travaille, les pouvoirs publics, les entreprises, les enseignants, les associations, les médias, bien sûr. Il y va de notre cohésion sociale. Il ne faut pas qu'une partie de la population, même très grande, s'habitue facilement à la mise en place de l'euro et que d'autres restent sur le bord de la route. Je veillerai personnellement, tant que j'occuperai cette fonction, à ce que nous soyons capables de faire tous ensemble, par tous les canaux que je viens d'évoquer, les efforts nécessaires pour que l'ensemble des Français, petit à petit, s'habitue chacun à son rythme à la monnaie qui se met en place.

Je veux d'ailleurs en profiter pour remercier les salariés du secteur privé et public qui, au cours de ces fêtes de Noël et de nouvel an, vont travailler, pendant les quatre jours qui sont devant nous, pour préparer le passage financier des banques, des compagnies d'assurances, etc., à l'euro, car lundi prochain les cotations se feront en euro. Tout le monde pourra aller demander un chéquier en euro à sa banque. Tout cela demande un travail considérable dans les institutions pour passer d'un système à un autre.

Tous ceux qui vont travailler à cela, cette année, ont droit effectivement à notre remerciement...

Je voudrais revenir sur quatre mesures que je vous rappelle ou que je vous annonce pour certaines.

La première est chaleureuse, c'est un peu un clin d'¿il, est que nous avons décidé en partenariat avec le groupe des Caisses d'épargne que tous les enfants qui naîtraient ce 1er janvier 1999 seraient dotés d'un livret de Caisse d'épargne sur lequel seraient portés 100 euros de façon un peu plus symbolique et qui, à partir de là, seront, peut-être un peu plus que les autres encore, les enfants de l'euro.

Deuxième mesure plus massive, mais qui a déjà été évoquée. Pour un certain nombre de publics pour lesquels le passage à l'euro sera plus compliqué que pour d'autres - je pense notamment aux personnes âgées ou aux exclus -, je m'engage à ce que, d'ici 2002, 5 millions de calculettes aient été distribuées de façon à ce que nous contribuons (ce ne sera pas le seul moyen, le seul canal), que nous contribuions d'essayer à apporter - c'est une illustration plus qu'autres choses - à tous ceux qui en ont besoin, la facilité nécessaire pour le passage à l'euro.

Troisième chose, un nouveau logo va commencer de se développer chez tous les commerçants à partir de demain. C'est un logo de confiance, il indique les commerçants qui pratiquent le double affichage et qui acceptent le paiement en l'euro. C'est un logo commun à l'ensemble des onze pays. De la même manière que nous avons l'habitude (je devais le montrer, je le fais, il est là-haut) de voir sur la porte des différents commerces paiements des autocollants qui expriment l'acceptation par le commerçant d'un certain nombre de cartes de paiement, de la même manière, nous nous habituerons, jour après jour, à avoir un nombre croissant de commerçants arborer ce logo qui sera la traduction et le signe que l'euro rentre petit y petit dans les m¿urs.

Enfin, dernier élément : des difficultés apparaîtront, je l'ai dit, peut-être parfois des litiges entre les commerçants et les consommateurs. Il faut que ceci puisse se régler simplement et lorsque cela devient systématique parce qu'un problème apparaîtrait de façon générale et que l'on n'aurait pas résolu, que tout le monde en soit informé.

Pour cela, se mettra en place des observatoires départementaux de l'euro. Ce seront des observatoires paritaires réunissant à la fois l'administration, les consommateurs, les commerçants, etc., de façon à faire de la médiation, à favoriser le double affichage mais résoudre les problèmes qui parfois peuvent se poser et faire que, localement, toutes les solutions puissent apportées à des difficultés qui apparaîtraient pour telle ou telle raison ou incompréhension.

J'en termine. Mesdames, messieurs, j'ai pour ma part, depuis longtemps, la conviction, tranquille, sereine, que l'euro fera de la France et des Français un ensemble plus fort mais, qu'en même temps, l'euro n'empêchera pas la France et les Français de rester eux-mêmes. Dès demain, onze pays ont décidé cette union, ils unissent leur destinée, c'est un choix qui est irréversible. C'est un choix qui nous engage pour l'avenir, c'est un choix dont je suis sûr que nos enfants et les enfants de nos enfants tireront les plus grands bénéfices.

Plus que jamais il me revient à l'esprit cette phrase, que vous connaissez tous de François Mitterrand, qui disait que " la France est notre patrie mais que l'Europe est notre avenir ". Je crois que c'est dans cet équilibre et dans ce balancement que, en effet, le changement se fait car c'est bien un changement et, aujourd'hui et demain, avec un an d'avance sur le siècle, nous changeons d'époque.

C'est une nouvelle époque qui s'ouvre dont on a beaucoup parlé au cours des années passées, si bien que cela nous paraît tout naturel. Mais lorsqu'on le regardera, en se retournant par dessus sur notre épaule, dans cinq ou dix ans, lorsque l'on verra les changements que dans l'équilibre du monde, la création de l'euro a constitué, nous pourrons tous, chacun a notre place, être fier d'y avoir contribué.

Voilà les quelques mots que je voulais prononcer.


(source http://sig.premier-ministre.gouv.fr, le 7 septembre 2001)

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