Déclaration de M. Lionel Jospin, Premier ministre, sur la lutte contre le racisme et l'antisémitisme et sur l'action de la LICRA, Paris le 23 janvier 1999. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Lionel Jospin, Premier ministre, sur la lutte contre le racisme et l'antisémitisme et sur l'action de la LICRA, Paris le 23 janvier 1999.

Personnalité, fonction : JOSPIN Lionel.

FRANCE. Premier ministre

Circonstances : Dîner du 43ème congrès de la LICRA (Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme) à Paris le 23 janvier 1999

ti : Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs,

Je suis heureux d¿être parmi vous ce soir, pour ce 43ème congrès de la LICRA. Je suis là parce qu¿il est normal qu¿un chef de gouvernement vienne, un jour ou l¿autre, à un congrès de la LICRA, même si j¿aurais pu venir comme un simple militant. Je suis aussi parmi vous pour saluer le départ de mon ami Pierre AIDEMBAUM, votre Président . C¿est un plaisir de plus pour moi que cette soirée honore quelqu¿un que nous aimons tous et que je connais bien, Pierre PERRET, que j¿ai plaisir à saluer. En répondant à votre invitation, -dont je vous remercie, Monsieur le Président, cher ami-, j¿ai tenu à exprimer l¿importance particulière que le Gouvernement attache à votre action. Elle contribue en effet à préserver les idéaux qui ont présidé à la naissance de la République, tout en les inscrivant dans le monde d¿aujourd¿hui.

Lutter contre le racisme et la xénophobie, c¿est placer au sommet de l¿échelle des valeurs l¿égale dignité de l¿homme. Ce principe est la source même de tous les autres droits de l¿homme. Il est inscrit au premier rang des grandes déclarations des droits, depuis la déclaration d¿indépendance américaine jusqu¿à la déclaration universelle de 1948, en passant, bien sûr, par celle de 1789. C¿est sur cette égale dignité que se fonde l¿interdiction des discriminations en raison de la couleur de la peau, de la langue, de la religion, des opinions philosophiques. Reconnaître en l¿autre avant tout un homme, son égal, empêche de prendre prétexte des différences -en elles-mêmes naturelles et fécondes- pour en faire des motifs d¿exclusion.

C¿est pourquoi la lutte contre le racisme contribue à consolider le pacte républicain. Nier, en paroles ou en actes, l¿égalité de chaque homme, quelle que soit son origine, c¿est en effet porter atteinte aux valeurs qui fondent la République elle-même. Celle-ci reconnaît l¿égale dignité de chaque citoyen à participer à la chose publique, et à rechercher, dans le respect des lois, son bonheur et son épanouissement. L¿un des actes les plus conformes aux idéaux de la Révolution fut la loi dite d¿" émancipation " qui, le 27 septembre 1791, fit des membres des communautés juives de France des citoyens. Ceux qui professent l¿" inégalité des races " s¿attaquent donc aux principes mêmes qui sont le ciment de notre volonté d¿être et de vivre ensemble, pour ne former, au-delà de nos origines mêlées et de nos confessions, qu¿un seul peuple ; ils s¿attaquent aux fondements du contrat social.

Réciproquement, c¿est dans le respect de la règle de droit que l¿égalité trouve sa traduction concrète. Parce qu¿ils sont tous égaux en droit, les citoyens sont tous égaux devant la loi. La loi, adoptée selon les règles de la démocratie, détermine en particulier les conditions dans lesquelles on devient français, selon lesquelles on peut résider sur notre territoire, suivant lesquelles enfin il est permis de s¿y établir de façon durable, voire définitive.

Pour donner force à ces principes, nous nous sommes dotés d¿un important arsenal juridique. Mais dans ce combat toujours recommencé, les associations ont un rôle primordial.

II. Au-delà du renforcement d¿un arsenal juridique solide, l¿engagement des militants et de la société civile reste en effet indispensable.

Nous disposons aujourd¿hui d¿un éventail assez complet de textes de droit pour faire respecter l¿interdiction de comportements racistes et xénophobes.

Vous souhaitez, avec d¿autres, le renforcement de cet arsenal juridique. C¿est une entreprise délicate : il convient en effet de garder intact le principe d¿égalité devant la loi pénale, et d¿éviter tout glissement vers la définition de ce qui pourrait alors apparaître comme des " délits d¿opinion ".

C¿est pourquoi, plus que sur des règles nouvelles, la lutte contre le racisme doit s¿appuyer certes sur la vigilance des pouvoirs publics, mais aussi sur l¿action de la société civile.

L¿engagement des militants et de la société civile dans ce combat toujours recommencé est vital. C¿est en effet contre les résurgences persistantes du mal que luttent ces militants. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, nous pensions que l¿horreur de la Shoah suffirait à créer une digue infranchissable. Il n¿en a rien été. Elie WIESEL avait raison : " Après AUSCHWITZ, bien que toujours nécessaire, l¿espérance elle-même est remplie d¿angoisse ". Porter un regard lucide sur notre histoire, c¿est reconnaître et suivre en France même, dans l¿ombre des idéaux de nos philosophes, ce " fil noir " des idéologies racistes, qui court de GOBINEAU à ses héritiers actuels, en passant par DAUDET, DRUMONT et MAURRAS.

Pour veiller au respect du droit, porter assistance aux victimes du racisme, et pour éveiller les consciences de chaque génération nouvelle, nous avons besoin de la vigilance et de l¿énergie de ces femmes et de ces hommes qui se mobilisent pour servir leurs convictions, " nos " convictions.

III. Parce qu¿elle compte depuis sa création parmi les plus déterminés de ces militants, la LICRA est aujourd¿hui un acteur irremplaçable de la lutte contre le racisme.

La Ligue fut dès sa création, et avec son fondateur Bernard LECACHE, une formation combative. De grands procès ont souvent été, dans l¿histoire de notre pays, les moments fondateurs de grands mouvements d¿idées et de luttes sociales, du procès CALAS à l¿affaire DREYFUS. L¿affaire SCHWARZ-BART fut en 1926 un de ces temps forts. Cet ancien combattant volontaire de l¿armée française voulut protester contre les pogroms organisés en Ukraine sous le régime tsariste. La " Ligue contre les pogroms ", formée pour le soutenir, reçut rapidement l¿adhésion de Léon BLUM, d¿Albert EINSTEIN, de Paul LANGEVIN. Des intellectuels -Romain ROLLAND, André MALRAUX, Sigmund FREUD, Bernard SHAW, Tristan BERNARD- aidèrent à son rayonnement. Dès 1931, devenue Ligue internationale contre l¿Antisémitisme, elle compte 10 000 militants répartis en section, organisés en groupes d¿autodéfense, prêts à intervenir pour protéger les biens et les personnes menacés par les mouvements d¿extrême droite. Joseph KESSEL, parmi eux, n¿hésitait d¿ailleurs pas à faire le coup de poing.

Mesdames,
Messieurs,

L¿énergie des pères fondateurs est intacte, même si les formes de votre action ont, heureusement, évolué.

C¿est à cette action d¿aujourd¿hui que je souhaite rendre hommage : elle reste indispensable à notre temps. L¿universalité du crime appelle une définition universelle et une réponse universelle. Vous vous y confrontez quotidiennement depuis la création de la LICA - devenue officiellement LICRA depuis bientôt vingt ans. Vous le faites en organisant des permanences juridiques, en engageant des actions judiciaires, et par la formation de jeunes avocats à l¿application de la législation antiraciste. C¿est indispensable. Le discours raciste, nous avons tous pu le constater, est devenu, si l¿on ose dire, plus subtil. Ses porte-parole savent parfois jouer fort habilement de l¿ambiguïté des silences et du non-dit. En outre, il peut être malaisé de rapporter devant les tribunaux la preuve de la motivation de comportements discriminatoires. Il faut donc être plus attentif.

Vous cherchez par ailleurs à communiquer votre enthousiasme et à éveiller les consciences des plus jeunes. Conférences-débats dans les écoles, colloques dans les lycées de certaines banlieues, concours scolaires, expositions : toutes ces initiatives doivent être encouragées, pour développer une véritable pédagogie de la tolérance.

Je ne voudrais pas conclure, Monsieur le Président, sans joindre à l¿évocation de l¿action collective des membre de la LICRA, un hommage personnel à votre engagement de militant. Un engagement de longue date, dont j¿ai pu apprécier la solidité et la vigueur. Vous vous préparez à quitter la présidence de cette Ligue, et je tiens à vous exprimer mon admiration pour le travail remarquable que vous avez accompli à sa tête. Je salue par avance votre successeur, qui je le crois sera choisi demain, et à qui, quel qu¿il soit, je souhaite bon travail.

Dans l¿existence de cette longue chaîne de ces militants qui se succèdent, depuis sa fondation, à la LICRA, je trouve, malgré la permanence des violations de l¿égale dignité des personnes, des raisons d¿espérer. Vous en apportez la preuve : chaque génération compte dans ses rangs, porte en elle, les avocats des victimes du racisme et de l¿antisémitisme et les procureurs de ces crimes.

A la LICRA tout entière, je souhaite apporter ce soir le témoignage de mon estime et de celle du gouvernement et mes encouragements à poursuivre avec toujours autant de courage et d¿ardeur, son juste, son nécessaire combat.

(Source http://www.premier-ministre.gouv.fr)

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