Déclaration de M. Pierre Moscovici, ministre délégué aux affaires européennes, sur l'entrée en vigueur de l'euro, le calendrier de l'année européenne, l'enjeu de la réforme des institutions communautaires, de la relance de la croissance et de l'élargissement de l'Union européenne, Epernay le 23 janvier 1999. | vie-publique.fr | Discours publics

Déclaration de M. Pierre Moscovici, ministre délégué aux affaires européennes, sur l'entrée en vigueur de l'euro, le calendrier de l'année européenne, l'enjeu de la réforme des institutions communautaires, de la relance de la croissance et de l'élargissement de l'Union européenne, Epernay le 23 janvier 1999.

Personnalité, fonction : MOSCOVICI Pierre.

FRANCE. Ministre délégué aux affaires européennes

Circonstances : Clôture des 2èmes entretiens européens d'Epernay le 23 janvier 1999

Monsieur le Président,
Messieurs les Ministres,
Madame et Messieurs les Ambassadeurs,
Mesdames et Messieurs,
Chers amis,

C¿est un grand plaisir de me trouver aujourd¿hui parmi vous pour clôturer les Deuxièmes entretiens européens d¿Epernay. Je tiens tout particulièrement à remercier Bernard Stasi, qui reste, dans ses fonctions actuelles, un grand militant de l¿Europe, pour avoir eu l¿initiative de ce nouveau rendez-vous européen qui connaît, pour sa deuxième édition, un succès mérité. Je le remercie également pour l¿accueil qu¿il nous a réservé dans sa ville.
Je regrette de n¿avoir pu assister à l¿ensemble de vos travaux mais il m¿a été rapporté qu¿ils avaient été animés et d¿une grande richesse. Comment aurait-il pu en être autrement, compte tenu de l¿expérience des responsables politiques français et européens, rassemblés ici de manière informelle, et des éminents spécialistes de l¿Europe invités à débattre au plus près de l¿actualité européenne.
Il est devenu banal de la dire, mais je le répète : le moment que nous vivons est crucial pour la construction européenne. L¿euro est entré en vigueur le 1er janvier ; le Traité d¿Amsterdam sera bientôt ratifié en mars. En fait, il l¿est pratiquement. En effet, le récent vote du Congrès sur la révision constitutionnelle a montré que plus de 80 % des parlementaires ne se rallient pas aux thèses souverainistes. Nous devons aussi, je l¿espère d¿ici fin mars, trouver un accord sur la réforme du financement et des politiques structurelles pour les années à venir, le fameux « Agenda 2000 », puis mettre sur les rails la réforme des institutions nécessaire avant les futurs élargissements. Je n¿oublierai pas de mentionner les élections européennes, le 13 juin prochain, après d¿autres orateurs aujourd¿hui. Ne nous trompons pas d¿enjeu. Si certains veulent démontrer à cette occasion quel est le premier parti de France, les dernières élections en 1997 l¿on déjà fait. Pour moi, l¿enjeu est d¿avoir un vrai débat européen. Le premier chiffre qui m¿intéresse est celui du taux de participation. Il y aura ensuite le renouvellement de la Commission. 1999 sera bien une année européenne.
Nous apercevons d¿autant mieux le chemin qu¿il nous reste à parcourir pour donner un véritable sens à l¿Europe, une Europe plus politique, plus démocratique, plus sociale. Nous sommes, les uns et les autres, pris par la mécanique européenne, et j¿ai la conviction, que nous avons un peu perdu de vue la logique, le but final de l¿entreprise, ce qui provoque doutes et interrogations dans nos opinions publiques.
Je souhaiterais donc vous exposer quelles sont les vues du gouvernement français sur l¿état actuel de la construction européenne et les pistes qu¿il conviendrait de suivre pour l¿Europe du siècle prochain.
Je voudrais privilégier trois axes de réflexion :
1.Après l¿euro, l¿Europe doit devenir un véritable espace de progrès économique et social, une Europe des solidarités.
2.Nous devons donner vie à l¿Europe-puissance, l¿Europe des sécurités et libertés.
3.Nous devons enfin renforcer et démocratiser les structures de l¿Europe, afin de pouvoir l¿élargir vers ses frontières naturelles.

1.Nous devons d¿abord aller vers un véritable espace de progrès économique et social, l¿Europe des solidarités.
Vous avez consacré la matinée à ce thème, il n¿est donc pas besoin d¿insister sur la tâche qu¿ont accomplie les gouvernants et les peuples européens pour être au rendez-vous de l¿euro, en temps et en heure, le 1er janvier 1999. Je souligne tout de même qu¿il s¿agit là d¿un exemple unique de plusieurs Etats souverains décidant, d¿un commun accord, de partager un élément essentiel de leur identité afin de mener un projet commun, porteur d¿espérances mais aussi générateur de craintes bien compréhensibles, que nous devons maîtriser.
L¿Europe peut véritablement s¿affirmer aujourd¿hui comme une puissance économique majeure. En cela, et c¿est la meilleure réponse que l¿on puisse donner à ses détracteurs, j¿ai la conviction que l¿euro, loin d¿être un abandon de souveraineté, une abdication de la nation, représente au contraire la reconquête d¿une souveraineté, certes partagée, mais une souveraineté que nous avions perdue depuis des années avec notre seule monnaie nationale.
Nous pouvons en être d¿autant plus satisfaits que nous avons conscience d¿être parvenus à la naissance de l¿euro dans des conditions beaucoup plus conformes à la vision politique et économique de la France que l¿on aurait pu le craindre voici encore deux ans.
En effet, l¿ampleur du chantier de l¿euro est telle que certains avaient pu finir par considérer la monnaie unique comme un but en soi, et non pas comme un instrument au service d¿une véritable politique européenne. Ce danger, que j¿oserais qualifier de « super-monétarisme », n¿était pas à négliger, je pense qu¿il est aujourd¿hui largement écarté. Je crois aussi que la France y a beaucoup contribué.
Alors que l¿euro aurait pu se faire sans interlocuteur politique pour la Banque centrale européenne, le Conseil de l¿euro, conçu largement à notre initiative et à celle de Dominique Strauss-Kahn en particulier, est aujourd¿hui en place, et a vocation à devenir un véritable lieu de coordination des politiques économiques.
Je lisais dans « Le Monde » la tribune de Jean-Claude Fitoussi qui a participé à vos débats : « l¿euro est là et crapoto basta ». Ce n¿est pas comme cela que les choses se passeront.
Que mes propos ne soient pas mal interprétés : il n¿est nullement dans mes intentions de remettre en cause l¿indépendance de la BCE ou son rôle légitime de garant de la stabilité de l¿euro, ou encore la validité du Pacte de stabilité, pour lequel le parti auquel j¿appartiens n¿a pas d¿affection particulière, mais simplement d¿établir un meilleur équilibre entre les différents objectifs.
Car la monnaie unique aurait pu se faire dans le seul environnement du Pacte de stabilité. Or, depuis l¿impulsion donnée, là encore à notre initiative, lors du Sommet d¿Amsterdam de juin 1997, les Quinze ont décidé de mettre l¿accent sur l¿Europe de la croissance et de l¿emploi.
Ce changement d¿orientation est fondamental. En effet, au-delà du succès technique et financier, indéniable, qui est déjà là, je suis convaincu que l¿euro ne réussira que s¿il est perçu par les citoyens de l¿Europe comme un instrument de progrès économique et social. Autrement dit, aussi longtemps qu¿en Europe, coexisteront la ferveur financière que nous vivons et 16 millions de chômeurs, soyons bien conscients que la monnaie unique restera en quelque sorte « sous surveillance » ; je veux parler, bien sûr, de la surveillance des opinions.
Les enjeux sont clairs. L¿Europe de l¿euro doit d¿abord être celle de la croissance. Rien ne serait plus dommageable que la concomitance entre l¿entrée en vigueur de l¿euro et un affaiblissement durable de la croissance. Nous souhaitons donc que le Conseil de l¿euro soit le garant de politiques économiques tournées vers la croissance, face au nécessaire rôle de contrôle monétaire de la BCE.
Je pense, ensuite, que nous devons réfléchir plus avant à réactiver le programme de grands travaux contenus dans le livre blanc de Jacques Delors, qui avait trouvé une première traduction lors du Conseil européen d¿Essen, à l¿occasion de la précédente présidence allemande, mais qui n¿a pas été mis en oeuvre, depuis lors, comme il aurait dû l¿être. Il y a, bien sûr, la question de leur financement. Diverses idées ont été émises comme un grand emprunt ou la proposition de M. Prodi d¿utilisation des réserves excédentaires des banques centrales. Il y a là, pour moi, un thème de réflexion d¿actualité.
Cette croissance confortée doit être mise au service de l¿emploi. Les objectifs fixés en novembre 1997, lors du Sommet spécial de Luxembourg, consacré à l¿emploi, que nous avions obtenu à Amsterdam, doivent être poursuivis : réduire le chômage des jeunes, réduire le chômage de longue durée, augmenter l¿effort de formation.
Le gouvernement auquel j¿appartiens souhaite que le « Pacte européen pour l¿emploi », dont le lancement a été décidé par le Conseil européen de Vienne, en décembre dernier, contienne bien des objectifs contraignants en matière d¿emploi pour l¿ensemble des Etats membres. Il constituera ainsi une étape nouvelle dans le rééquilibrage de l¿Europe que souhaitent nos opinions publiques.
Au-delà, nous souhaitons que l¿ensemble des politiques de l¿Union soient réorientées dans le sens d¿une meilleure prise en compte du critère de l¿emploi. Je pense aux politiques structurelles, je pense à la nécessaire coordination des politiques fiscales, dans un sens plus équitable et plus favorable à l¿emploi.
Cela m¿amène à évoquer le nécessaire renforcement de la dimension sociale de l¿Europe. Donner un sens à l¿Europe, c¿est en faire le lieu où pourront le mieux s¿affirmer les valeurs qui nous sont communes et qui peuvent forger notre identité : la solidarité sociale, l¿égalité des chances, la recherche permanente de la meilleure articulation entre performance économique et cohésion sociale.
Le Traité d¿Amsterdam contient, chacun le sait ici, des insuffisances, mais il marque des avancées réelles dans ce domaine qui justifient qu¿on le ratifie. Je viens d¿évoquer les objectifs fixés à Luxembourg, qui constituent en fait une application anticipée des dispositions du traité en la matière. L¿autre avancée majeure est l¿intégration, dans le traité, du protocole sur la politique sociale et de l¿accord sur la politique sociale qui avaient été conclus par les Etats membres à l¿exception du Royaume-Uni.
Il nous faut cependant aller plus loin. La France a ainsi proposé à ses partenaires, au Conseil européen de Vienne, plusieurs pistes de discussion : l¿organisation de la durée du travail, - je vous rassure, il ne s¿agit pas de faire les 35 heures partout mais c¿est un sujet commun - le principe d¿un salaire minimum dans chaque Etat membre, l¿élaboration de conventions collectives dans certains secteurs, par exemple celui des transports routiers, pour lequel des conflits sociaux récents ont mis en lumière la dureté des conditions de travail.
Nous avons également la volonté de travailler en faveur d¿un véritable dialogue social à l¿échelle européenne. Seule la concertation entre partenaires sociaux permettra de dégager des solutions adaptées, acceptables et applicables par tous les intéressés.
Agir en faveur de l¿Europe des solidarités, c¿est aussi veiller à l¿avenir des politiques structurelles. La mise en place d¿une solidarité à l¿échelle régionale est l¿un des acquis essentiels de la construction européenne, entre régions riches et régions pauvres, entre zones prospères et zones en déclin.
L¿un des enjeux de l¿élargissement sera de conserver cette solidarité, d¿inscrire cette cohésion au coeur de l¿Europe, alors même que l¿écart de prospérité au sein de l¿Union va sensiblement s¿accroître. Dans ce but, il faut, dès à présent, réfléchir aux priorités que nous devons suivre. Quand plus de la moitié de la population européenne bénéficie des fonds structurels, la question se pose du sens d¿une solidarité tellement large qu¿elle finit par se diluer et perdre sa vocation première. Nous avons eu récemment l¿occasion d¿en discuter en Espagne, sous l¿égide de Jacques Delors.
Les discussions actuelles sur le financement de l¿Union pour les prochaines années et la réforme des politiques structurelles, « l¿Agenda 2000 », doivent être l¿occasion de commencer ce travail délicat mais nécessaire de rééquilibrage.
Nous savions que ces négociations seraient difficiles. Nous le voyons déjà. Nous ne pouvons écarter l¿hypothèse de moments de blocage, de crise même. J¿étais à Bonn il y a quelques jours et je veux croire qu¿un compromis sera finalement trouvé. Nous aiderons la présidence allemande à le trouver. Une chose est sûre, pour désamorcer cette bombe, comme l¿a dit tout à l¿heure Henri Nallet, chacun des Etats membres, je dis bien chacun d¿entre eux, devra faire un pas en direction du consensus. Nul n¿en sera exonéré, nul ne sera sacrifié.
La France, pour sa part, est prête à cette démarche. Mais, autant nous sommes favorables à une réforme raisonnable de la PAC, autant il est hors de question que l¿accord que nous souhaitons se fasse à nos dépens, au travers du cofinancement, c¿est-à-dire de la renationalisation de la PAC.

2.Nous devons aussi, c¿est le second axe de mes réflexions, donner vie à l¿Europe des libertés et des sécurités, l¿Europe-puissance.
Comme vous, je suis persuadé que l¿Europe ne peut se résumer au champ économique et social.
Nous devons en faire un véritable espace politique.
Depuis le Traité de Maastricht, nous disposons d¿une architecture cohérente prenant en compte à la fois l¿ambition d¿une politique étrangère et de sécurité commune et celle d¿un espace de liberté et de sécurité intérieure, les deuxième et troisième piliers. Conçus au départ comme de simples champs de coopération intergouvernementale, avec les limites que cela implique, ces deux domaines ont été renforcés par le Traité d¿Amsterdam. Pour autant, les faiblesses sont aujourd¿hui évidentes, autant que les raisons d¿aller de l¿avant.
La faiblesse de la voix de l¿Europe sur la scène internationale est malheureusement une réalité. Les crises récentes, sur notre continent - je pense à la Bosnie, à la terrible situation au Kossovo - mais aussi aux crises à l¿extérieur, comme en Iraq, ont montré l¿ampleur du chemin qui restait à parcourir. Face à nos partenaires américains, les Européens ont montré trop de divergences. Chacun se souvient des attitudes des uns et des autres.
Les dommages sont considérables dans nos opinions publiques, promptes à mettre en comparaison l¿agencement, impressionnant de précision, de l¿union économique et monétaire, et les balbutiements de l¿Europe politique sur la scène internationale.
Les pistes à suivre sont connues. Certaines ont été ouvertes par le Traité d¿Amsterdam. Je pense par exemple aux « stratégies communes », qui permettront de définir, de façon globale, les relations de l¿Union avec nos grands partenaires ou les zones géographiques proches de nous, de la Russie aux Balkans, de l¿Ukraine à la Méditerranée.
Nous sommes aussi déterminés à ce que « Madame » ou « Monsieur PESC », le « Haut représentant » de l¿Union pour la politique étrangère puisse être nommé dans les prochains mois, sous la présidence allemande, et, surtout, qu¿il ou elle soit un véritable responsable politique, disposant de l¿autorité nécessaire.
L¿émergence d¿une défense européenne sera un élément déterminant de cette ambition. Je suis, comme vous, convaincu que l¿intégration européenne resterait incomplète si elle n¿offrait pas, par une défense commune, l¿assurance à ses citoyens qu¿elle peut contribuer aussi à leur sécurité extérieure.
On sait que les dernières années, voire les derniers mois, ont vu des avancées réelles. Je pense au développement des capacités opérationnelles de l¿UEO ou aux dispositions du Traité d¿Amsterdam.
Les Européens devront acquérir progressivement la capacité d¿agir militairement, grâce à une « agence de défense », qui pourrait résulter de l¿intégration de l¿UEO dans l¿Union. Ils devront être en mesure d¿assurer la direction politique et stratégique d¿opérations. Il faudra, enfin, qu¿ils puissent développer, comme ils ont commencé à le faire, la base industrielle de cette défense commune.
Il doit être clair que cet effort européen ne saurait se faire au détriment de la cohésion de l¿Alliance atlantique, mais que chacun devrait au contraire y gagner, qu¿il s¿agisse d¿un fardeau mieux partagé ou d¿un partenariat plus équilibré.
Par ailleurs, je ne méconnais pas les difficultés que ces évolutions pourront signifier pour certains de nos partenaires aux traditions différentes en matière de défense et aux statuts différents. Je me réjouis, à cet égard, de la dynamique enclenchée à Saint-Malo par la déclaration franco-britannique sur la défense européenne, qui affirme l¿objectif d¿une capacité autonome d¿action des Européens appuyée sur des forces crédibles et d¿une capacité d¿évaluation, de renseignement et de planification, tout cela devant contribuer également à la vitalité d¿une Alliance atlantique rénovée.
Bien entendu, au-delà des instruments, rien ne se fera sans une volonté politique décisive des Etats membres de voir l¿Union européenne exister et peser dans le champ de la sécurité et de la défense. Je veux faire le pari que cette prise de conscience se réalisera avec la même détermination que celle qu¿il a fallu déployer pour que l¿euro voit le jour, quand nos pays ont préféré la réalité d¿une souveraineté partagée à l¿illusion d¿une souveraineté solitaire.
La monnaie et l¿affirmation politique de l¿Europe dans le monde sont d¿ailleurs deux éléments complémentaires de la préservation de notre modèle politique, économique et social dans un monde globalisé dominé par une seule « hyper-puissance ». Ce n¿est qu¿ainsi que nous pourrons répondre au véritable besoin d¿Europe, que je ressens, et qui émane de tous ceux qui refusent un monde unipolaire et uniformisé.
Les libertés et la sécurité intérieure doivent être une autre orientation majeure de notre politique européenne. Là aussi, l¿adhésion des populations au projet européen ira de pair avec la prise de conscience progressive que l¿échelon européen peut représenter un « plus » pour elles.
Bien que beaucoup de chemin reste à parcourir en la matière, des étapes importantes, trop confidentielles, ont été franchies au cours des dernières années. Je ne citerai que les accords de Schengen visant à la suppression des contrôles aux frontières intérieures, la mise en place d¿Europol, la coopération judiciaire en matière civile et pénale ou encore la coopération douanière. Le Traité d¿Amsterdam a consacré ces avancées en fixant clairement comme objectif la « mise en place d¿un espace de liberté, de sécurité et de justice » et en intégrant l¿acquis de Schengen.
D¿une façon générale, le gouvernement français est résolu à faire avancer ces dossiers, à démontrer la pertinence et la légitimité d¿une action coordonnée de l¿Union européenne dans ce domaine. Rendons nous à l¿évidence, les débats sur Amsterdam l¿ont montré : plus aucun pays ne peut apporter seul une réponse à l¿action des mafias ou à l¿extension de la criminalité organisée, pas davantage qu¿à la question des flux migratoires. C¿est au travers de la coopération que nous résoudrons les problèmes.
Là comme ailleurs, je crois au partage de la souveraineté plutôt qu¿aux fantasmes souverainistes, en souhaitant une action équilibrée entre les mesures destinées à assurer la sécurité des citoyens et celles permettant la mise en place d¿un espace de liberté européen.
J¿en viens, pour terminer, aux réflexions qui doivent être menées sur les structures politiques de l¿Europe des dix ou vingt prochaines années, de l¿Europe à 30 vers laquelle nous allons.

3.Nous devons en effet renforcer l¿Europe tout en l¿élargissant.
Cette question, je le sais, a occupé vos débats de cette après-midi. Elle est pour moi fondamentale. Non seulement parce qu¿il n¿y aura pas d¿Europe forte avec des institutions faibles, mais aussi parce que cette problématique est au coeur des interrogations des peuples européens sur leur avenir, sur la façon dont l¿espace européen peut se concilier avec leurs conceptions identitaires et nationales. Vous en avez aussi parlé ce matin.
Je crois que nous devons préférer, à un débat de principes, un peu vain, sur la question fédérale, une conception plus pragmatique, en faisant la part entre les responsabilités qui demeureront, en tout état de cause, nationales - ou régionales - et celles qui gagneront à être transférées au niveau européen.
Il existe, pour cela, la notion de subsidiarité, bien qu¿un terme aussi abscons soit de nature à décourager les meilleures volontés ! Je crois plutôt, pour ma part, au concept de « fédération d¿Etats-nations », suggéré par Jacques Delors, qui me parait bien caractériser cette construction originale qui s¿établit progressivement.
Pour donner chair et vie à ce concept, nous devons d¿abord rendre les institutions européennes plus efficaces et plus transparentes. La nécessité d¿une telle réforme se fait sentir aujourd¿hui, dans l¿Europe des Quinze, menacée par l¿unanimité paralysante. Elle sera tout simplement vitale en vue d¿une Europe à 25 ou 30.
C¿était, comme vous le savez, l¿objectif principal de la Conférence intergouvernementale, qui s¿est réunie en 1996 et 1997 et a abouti au Traité d¿Amsterdam. Je ne ferai preuve d¿aucune originalité, ou d¿aucune sévérité excessive, en soulignant que, sur ce point, le Traité d¿Amsterdam, est un échec absolu. L¿ouvrage doit donc être remis, sans délai, sur le métier.
Accroître l¿efficacité des institutions, cela veut d¿abord dire renforcer le rôle et le mode de désignation de la Commission européenne, notamment pour rehausser son profil politique. Une Commission plus efficace, plus collégiale, suppose notamment la maîtrise du nombre de ses membres. Il faudra sans doute accepter de nous limiter à un seul Commissaire par Etat membre, il faudra aussi introduire une hiérarchie, à l¿instar de ce qui se fait dans les gouvernements, entre commissaires et commissaires adjoints.
Pour des institutions plus efficaces, il est aussi nécessaire de revoir le fonctionnement du Conseil des ministres. Je pense au rôle du Conseil « Affaires générales », qui réunit les ministres des Affaires étrangères et des Affaires européennes, qui a perdu progressivement sa fonction originelle, mais essentielle, de coordination. Permettez-moi au passage d¿évoquer le rôle du ministre des Affaires européennes, en soulignant que je ne pense pas à moi mais à mes successeurs. Je partage l¿idée de Jacques Delors de rattacher le ministre des Affaires européennes au Premier ministre. Il ne s¿agit pas d¿en faire un vice-Premier ministre, qui ne correspond pas à notre tradition, mais de lui permettre d¿exercer une double coordination, à la fois interne, car les questions communautaires imprègnent tout le champ intérieur, et externe, afin de « déblayer » régulièrement l¿Agenda à Bruxelles avec la Commission, pour reprendre l¿expression de Jacques Delors. Quand faire cette réforme qui ne devra pas s¿appliquer uniquement à la France ? Le plus tôt possible après moi. Je précise, pour ma part, que je suis très heureux au Quai d¿Orsay.
Je pense plus largement à la multiplication injustifiée du nombre des formations ministérielles du Conseil. Je mentionnerai enfin, bien sûr, à la question centrale de la généralisation du vote à la majorité qualifiée, qui va de pair avec celle de la pondération des voix. Celle-ci devra être plus en rapport avec le poids démographique de chacun.
Nous ne devons cependant pas nous leurrer. Bâtir l¿Europe à 20, 25 ou 30, cela signifiera, de toute façon, un autre mode de fonctionnement qu¿à 15. La question posée par Jacques Delors est d¿actualité. Tous les Etats ne pourront ou ne voudront pas mener les mêmes actions au même rythme. Il faudra prendre acte de cette diversité, notamment au travers des « coopérations renforcées », qu¿institue le Traité d¿Amsterdam. Il s¿agira autant d¿éviter l¿Europe « self-service », comme l¿a appelée Jacques Delors, que l¿immobilisme. Sa proposition des deux cercles est intéressante.
Démocratiser, cela veut dire, enfin, renforcer la légitimité du Parlement européen. La question de son mode d¿élection demeure posée, et je regrette à cet égard que la réforme ait été abandonnée chez nous. Je n¿oublie pas aussi la réflexion sur l¿extension de ses pouvoirs et, dans le même temps, sur l¿association des Parlements nationaux à la construction européenne.
Le chantier est immense, et les difficultés rencontrées par la CIG ont montré la diversité des points de vue et des traditions au sein de l¿Union. Il est pourtant bien clair que nous n¿avons plus le droit à l¿échec. Nous serons donc très attentifs à la méthode à suivre. La présidence allemande devrait faire des propositions à ce sujet lors du Conseil européen de Cologne. J¿en ai parlé, il y a deux jours, à Bonn. J¿appuie pour ma part l¿idée d¿un Comité des sages, ou de la désignation d¿une personnalité, qui aura été titulaire d¿un grand poste à la Commission, et serait chargé d¿élaborer une sorte de « rapport sur l¿état de l¿Union », lequel déboucherait sur une nouvelle conférence intergouvernementale, tout cela devant aboutir avant 2001, pour nous permettre de proposer de conclure ou d¿aller vers la conclusion dans de bonnes conditions - et la France le veut - les premières négociations d¿élargissement.
Pour autant, il serait regrettable de n¿envisager l¿élargissement que comme une contrainte qu¿il s¿agirait de négocier avec le moins de répercussions négatives possibles.
Je ne mésestime pas, bien sûr, les défis de cet élargissement mais je le considère comme une chance historique pour l¿Europe, comme la dynamique qui, en faisant se rapprocher l¿Union européenne de ses frontières « naturelles », peut lui donner tout son sens. Elargir l¿Union à nos voisins d¿Europe centrale et orientale, c¿est parachever l¿oeuvre fondatrice entamée au lendemain du second conflit mondial, contrainte pendant plus de quarante ans par le rideau de fer, et consolider la démocratie dans ces pays. C¿est redonner son unité à l¿Europe qui a existé, sous une certaine forme, dès le XVIème siècle, quand elle était celle de l¿esprit et des grands marchands. C¿est pourquoi, d¿ailleurs, j¿ai préférer parler de réunification de l¿Europe plutôt que d¿un élargissement supplémentaire.
Les négociations ont commencé avec un premier groupe de six pays. D¿autres seront engagées plus tard. Nous sommes déterminés à poursuivre cette grande oeuvre de l¿élargissement, sans réticences mais avec beaucoup de volonté, sans démagogie mais avec réalisme et exigence. Aujourd¿hui, devant nos amis polonais et lituaniens ici présents, j¿ai envie de dire deux choses à l¿ensemble des candidats : à ceux avec lesquels les négociations ont commencé, de ne pas s¿enfermer dans un débat sur la date d¿adhésion. Aux autres, que nous prendrons, le moment venu, la décision d¿ouverture des négociations sur la base du rapport de la Commission. J¿ajouterai enfin que nous, Français, ne pouvons oublier nos amis roumains et bulgares.
Vous avez compris, je l¿espère, dans quel esprit nous abordons ces échéances avec confiance, avec détermination, avec également un sentiment de responsabilité à la hauteur des enjeux. Une telle occasion ne se représentera peut-être pas de pouvoir façonner ainsi le devenir de notre continent. A nous de la saisir, ensemble, et de faire de l¿Europe, inspirée par la haute idée que nous en avons - car il ne peut y avoir d¿Europe sans puissance et générosité, comme l¿ont dit Jacques Delors et François Bayrou aujourd¿hui -, le creuset des ambitions du siècle prochain, qui peut et doit être le siècle de l¿Europe.
Je vous remercie de votre attention./.

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr)

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