Interview de M. Lionel Jospin, Premier ministre à RTL le 15 décembre 1998, sur la situation de l'extréme droite, le chômage, la majorité plurielle, la cohabitation, la parité et le cumul des mandats. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Lionel Jospin, Premier ministre à RTL le 15 décembre 1998, sur la situation de l'extréme droite, le chômage, la majorité plurielle, la cohabitation, la parité et le cumul des mandats.

Personnalité, fonction : JOSPIN Lionel, MAZEROLLE Olivier, COTTA Michele.

FRANCE. Premier ministre

ti : O. Mazerolle : Nous avons beaucoup de sujets à voir avec vous, aussi, je vous propose de démarrer immédiatement. Pour vous, le déballage auquel nous assistons à l'extrême droite signifie-t-il la mort du Front national comme force électorale ?

- "La crise du Front national sera entièrement positive à mes yeux lorsqu'il y aura une crise des idées du Front national ; c'est pour moi essentiel. Ce que je crois surtout, avant de tirer des plans sur la comète et notamment de faire des supputations électorales, c'est que ce qui est en train de se passer est un formidable révélateur. Nous sommes en train de voir deux factions se déchirer, se heurter avec violence. L'un et l'autre homme disent de l'autre ce que nous nous disions de chacun, mais le fait que l'un le dise de l'autre a un accent de vérité : ils se connaissent. Et à travers cet incroyable déballage dans une formation qui n'a pas de culture démocratique, donc qui ne sait pas trouver les compromis, qui ne sait pas débattre et où chaque chef veut aller jusqu'à l'élimination politique de l'autre, il y a comme une réalité opaque et secrète du Front national qui se dévoile. Je crois que c'est surtout cela que nous devons regarder les uns et les autres ; pas simplement les observateurs, les commentateurs, les responsables politiques, mais l'ensemble des citoyens, et notamment ceux qui, sans épouser les idées d'un noyau raciste et xénophobe - termes qu'emploient pour se qualifier les uns et les autres, les leaders qui se déchirent - mais ceux qui ont pu être tentés, eh bien, qu'ils regardent ce qui est en train de se passer."

O. Mazerolle : Il y a aussi une réalité électorale avec le Front national : sa présence provoquait souvent des triangulaires qui, dit l'opposition, permettait à la gauche finalement d'avoir plus d'élus. Est-ce que cet "allié objectif", comme dit P. Séguin, va disparaître pour vous ?

- "Notons d'abord que cette crise grave - qui aboutira à mon sens à une scission dont je ne sais pas quelles seront les conséquences, il faudra que ce vote se dilue ensuite -, notons d'abord que cette crise se produit sous la gauche. Moi, j'en suis heureux. On avait dit que cela pouvait aider ; je constate que c'est sous la gauche qu'elle se produit. Et si elle se provoque sous la gauche, même si l'essentiel, on le sait bien, est le conflit entre deux hommes - c'est un conflit de pouvoir, ce n'est pas un conflit d'idées : ils ont les mêmes visions du monde ; je crois que nous y avons contribué parce que nous avons d'une certaine façon commencé à bloquer le Front national dans sa progression. A partir du moment où le Gouvernement a marqué que sa priorité absolue, c'était la lutte contre le chômage, qu'il reprenait le collier dans ce domaine, à partir du moment où nous avons assumé des questions comme la sécurité, à partir du moment où les problèmes d'identité nationale, pour nous, sont importants - même si naturellement l'identité nationale pour nous est une identité républicaine -, je pense que nous avons contribué à cette crise, et d'ailleurs je rappelle, que par exemple à Toulon, nous avons successivement infligé par nos candidats - candidates d'abord, candidats ensuite - deux défaites électorales au Front national puisque vous parlez de défaite électorale. Alors, je pense que s'il y a une crise, je ne veux pas faire de supputations électorales parce que je les trouve toutes malsaines, je pense que c'est une bonne nouvelle pour la démocratie. Si c'est une bonne nouvelle pour la démocratie, c'est une bonne nouvelle pour les socialistes."

M. Cotta : On passe si vous le voulez bien au problème du chômage. Les chômeurs, soutenus d'ailleurs par une partie de votre majorité, demandent l'augmentation des minima sociaux : qu'est-ce que vous leur répondez ?

- "On leur a répondu déjà et c'est peut-être pourquoi le mouvement - vous l'avez quand même noté - ne prend pas exactement la proportion de l'année dernière. C'est parce que depuis un an, on a travaillé. Non seulement, il y a un an, on avait augmenté certains minima sociaux, mais surtout j'avais pris un certain nombre d'engagements : ces engagements ont été tenus. Depuis décembre de l'année dernière, 150 000 chômeurs de moins, 150 000 hommes et femmes qui étaient chômeurs à l'époque ont retrouvé du travail. C'est le premier point, il est essentiel. J'avais dit que je privilégierais le travail.

Deuxième point, une grande loi contre les exclusions : elle était en projet, c'est vrai, y compris à l'époque du Gouvernement antérieur, mais nous l'avons effectivement mise en oeuvre, et M. Aubry, et ceux qui travaillent avec elle, ont élaboré cette loi au contact étroit avec les associations. Cela a été ensuite un travail de tous les ministres, pour les engager tous - que ce soit la Jeunesse et les Sports, que ce soit l'Economie, que ce soit l'Education. Et donc cette loi contre l'exclusion a été mise en place.

Et troisièmement nous avons aussi mis en place ces CASU - ces commissions d'action sociale d'urgence - qui existent dans 80 départements et qui au 15 décembre existeront dans tous, et qui sont capables lorsqu'il y a une situation de détresse - je termine parce que c'est important et c'est concret, cela peut intéresser des gens qui nous écoutent - ces Casu rassemblent toutes les structures d'accueil, tous les guichets pour aider et ont des moyens d'aider. Je crois que cela a joué un rôle important. Le mouvement a été moins fort cette année, mais je pense que ce n'est pas une raison pour ne pas agir. Je crois, au contraire, que c'est dans ces cas-là aussi qu'il faut montrer que nous prenons cela en compte."

M. Cotta : Justement, d'autres actions en direction des chômeurs ?

- "Oui, je pense et le Gouvernement a pensé qu'à partir du moment où nous avons connu en 1998 une année de croissance - 3 % de croissance : c'est un bon résultat -, à partir du moment où le pouvoir d'achat disponible des ménages a lui aussi augmenté - autour de 3 % -, nous avions des justifications à faire un effort exceptionnel. J'annonce donc que les deux minima sociaux fondamentaux, notamment pour cette catégorie, que sont le RMI d'une part et l'allocation spécifique de solidarité qui concerne les chômeurs de longue durée qui n'ont plus de droit, que ces deux minima sociaux seront augmentés au 1er janvier 1999. Donc là, immédiatement, à la rentrée prochaine."

O. Mazerolle : De combien ?

- "De 3 % l'un et l'autre. Mais pour faire un effet immédiat, un apport immédiat, nous allons procéder à un rattrapage, c'est-à-dire que ces 3 % s'appliqueront rétroactivement à partir du premier janvier 1998. Ce qui va faire une sorte d'effet de prime, si vous voulez, en raison de cette situation exceptionnelle. Et cela va représenter, pour un allocataire de l'ASS, 876 francs ; pour un allocataire du RMI, 875 francs s'il est célibataire, mais cela peut monter jusqu'à plus de 2 500 francs si c'est une famille avec quatre enfants. Donc cela ira de 875 ou 876 francs jusqu'à 2 500 francs dans les situations de famille. Voilà l'effort que nous faisons de façon libre, sans qu'il y ait une pression excessive, pour prendre en compte la situation de ces hommes et de ces femmes qui doivent, eux aussi, avoir d'une certaine façon, leur part de la croissance."

O. Mazerolle : Tout le monde s'accorde à reconnaître aujourd'hui que les 2,7 % de croissance sur lesquels est basé le budget de l'année prochaine, seront difficiles à atteindre. Mais vous, vous voulez à tout prix atteindre cet objectif. S'il faut modifier quelque chose dans le budget pour atteindre cet objectif, pour maintenir la croissance qui commande en grande partie la lutte contre le chômage, que ferez-vous ? Quelle stratégie choisirez-vous ? Vous creuserez les déficits, ou au contraire, vous réduirez les dépenses ?

- "Ce qui dépend de nous fonctionne bien. Les ressorts de la croissance interne, qui sont fondés essentiellement sur la consommation, fonctionnent bien. C'est grâce à la consommation pour l'essentiel, aussi en partie par l'investissement, que pendant l'année 98 qui s'achève, nous ferons 3% de croissance ; peut-être 3,1 %. Ce qui était le chiffre que nous avions pronostiqué et qui avait été contesté. Notre objectif et notre prévision pour 1999 est de 2,7 %. Je le dis : tout ce qui est interne fonctionne bien. C'est-à-dire que les Français ont confiance. Ils consomment. Le reste ne dépend pas directement de nous, parce qu'il dépend de la conjoncture internationale. C'est les exportations qui ont été frappées par la crise en Asie, par la crise en Russie, par la crise en Amérique latine."

O. Mazerolle : Si vous êtes confronté à ce problème, quelle stratégie ?

- "Nous nous fixons un objectif de 2,7 %. Il sera plus difficile à atteindre sans doute que l'objectif de 3 %, mais nous le poursuivons avec les moyens qui sont les nôtres, c'est-à-dire une action résolue contre le chômage. Je rappelle, quand même, que les mesures..."

O. Mazerolle : Il faut de l'argent pour ça !

- "Attendez, l'argent ! L'argent pour les 35 heures, il est là ! Et nous sommes en train de monter en puissance, par exemple, en ce qui concerne les contrats signés dans les entreprises. Nous sommes maintenant à près de 1 000 contrats ; il y a plus de 100 branches qui ont commencé à signer des accords. Donc, la dynamique pour les 35 heures est en mouvement. Le plan pour l'emploi des jeunes, qui a atteint 150 000 ..."

O. Mazerolle : Attendez, il y a quand même un problème. C'est que, pour la première fois, vous allez, à partir du 1er janvier prochain, devoir définir des orientations budgétaires dans le cadre de l'euro, monnaie qui appartiendra à 11 pays dont la France. Est-ce que vous sentez là des contraintes qui vont peser sur vous ?

- "Vous avez vu comme moi - un peu moins bien que moi, parce que j'étais au milieu... - comment s'est passé le Conseil européen de Vienne. Vous aurez vu que ce que nous avions voulu il y a un an et demi, lorsque nous étions arrivés aux responsabilités, c'est-à-dire réorienter l'Union européenne pour qu'elle s'occupe plus de croissance, plus d'emploi, ça c'est maintenant passé dans le langage commun. Donc, nous allons réaliser l'euro au 1er janvier pour les institutions financières et les banques...."

O. Mazerolle : Le pacte de stabilité c'est une contrainte ?

- "Mais non, ce n'est pas une contrainte. De toute façon, nous sommes en-dessous de 3 %, et notre intention - pour répondre très clairement à votre question - est, tout en favorisant la croissance la plus forte possible, de continuer à réduire nos déficits publics."

O. Mazerolle : Tout en augmentant la dépense, d'année en année ?

- "Mais nous n'avons pas dit que nous augmenterions la dépense d'année en année. Nous fixerons. Pour l'année 1999, la dépense augmente de 1 % en volume - ça, c'est déjà fixé, c'est dans le projet de budget. Et, ultérieurement, nous allons maintenir la dépense sans l'augmenter de façon inconsidérée et nous allons chercher à réduire nos déficits publics. Parce que c'est aussi une garantie de la croissance. C'est aussi grâce à cela que les taux d'intérêts baissent et que l'argent est moins cher, et que ça aide à la croissance."

M. Cotta : La majorité plurielle est si plurielle qu'on s'y perd un peu. Sur les sans-papiers, les communistes et les Verts sont en désaccord avec vous. Sur le nucléaire également, les Verts ne partagent pas vos positions. L'intrusion de D. Cohn-Bendit va sûrement susciter d'autres affrontements. Comment est-ce que vous pensez que cette majorité plurielle va vivre dans les six mois qui viennent ?

- "Je constate qu'elle vit très bien depuis 18 mois. Vous avez vu qu'il nous ait manqué un vote sur un projet important ? Nous venons d'adopter, à la fin de cette année, le budget de la France. Nous avons adopté, à l'Assemblée nationale, le projet de loi de financement de la Sécurité sociale. Nous avons fait passer un certain nombre de grandes lois. A aucun moment, la majorité n'a manqué, et nous avons pris nos décisions. Vous constaterez que si vous évoquez le problème des chômeurs ; si vous évoquez les questions du nucléaire - pas tant en termes d'affrontement, en termes d'affrontement, j'en dirai un mot, qu'en termes de décisions qui viennent d'être prises -, si vous voyez qu'aujourd'hui, par exemple, je vais réunir le comité interministériel d'Aménagement du territoire où des décisions très importantes vont être prises pour l'aménagement du territoire, du pays. Ont été prises au Havre, par exemple, pour faire face au problème de la mutation industrielle nécessaire au Havre.

Ce Gouvernement continue à agir dans le cadre parlementaire, et hors du cadre parlementaire. Sur le nucléaire, en dehors des Verts, toutes les autres forces politiques françaises sont favorables au nucléaire. Les Verts ont plus de réticences, mais ils ne mettent pas en cause l'orientation, pour autant qu'il y ait une diversification des sources d'énergie. Ma formule est simple : la France sans le nucléaire, aujourd'hui - et à un terme que je n'ai pas à considérer aujourd'hui, c'est impossible -, mais le nucléaire sans les Français, c'est-à-dire un nucléaire opaque, un nucléaire secret, un nucléaire fondé sur un lobby, un nucléaire auquel on n'impose pas la transparence des autorités indépendantes pour le contrôler, une diversification des voix, un calcul de son intérêt économique, ça c'est fini ! Et donc, je pense que la voie que nous définissons est équilibrée. Et les Verts, en l'espèce - non pas parce que c'était les Verts, mais aussi parce qu'on pensait que c'était juste - ont obtenu à l'occasion de nos décisions récentes, une diversification des voies pour les déchets, avec non seulement l'idée d'envisager à terme, par des laboratoires, un enfouissement en profondeur, mais aussi un containement en sub-surface comme on dit ; ont obtenu la transparence, une enquête publique sur La Hague qui sera lancée. Donc, on a, dans cette affaire du nucléaire, une approche qui est une approche raisonnable. Le nucléaire comme source indispensable en France, oui, mais un nucléaire contrôlé, maîtrisé et expertisé."

M. Cotta : A Rennes, le Président de la République a prononcé, la semaine dernière, un discours sur la modernisation de la vie publique, que ses partisans jugent être un discours fondateur. Qu'est-ce que vous en pensez, vous, du discours de J. Chirac ?

- "Vous savez, moi, ce qui m'intéresse, c'est pas fondamentalement la relation entre le Président de la République et le Premier ministre, parce que celle-ci est codifiée ; nous la vivons depuis 18 mois, de façon..."

M. Cotta : "Codifiée" par qui ? Par vous-même ?

- "Non, codifiée par les institutions et codifiée par la pratique puisqu'il y a eu d'autres cohabitations. Nous la vivons bien, du point de vue des rapports personnels. Et il est quand même assez normal que le Président de la République, en raison de ses prérogatives, ait un rôle éminent dans la politique française. Qu'un certain nombre le redécouvrent est un chose, mais moi ça ne m'avait jamais personnellement échappé. Non, ce qui..."

O. Mazerolle : Ils disent que c'est un caillou dans votre chaussure...

- "J'y viens dans un instant, mais posons le décor quand même. Moi, ce qui m'intéresse fondamentalement, c'est la relation entre le Gouvernement et les Français. Je n'ai pas de problèmes. Je comprends bien que ça intéresse un certain nombre de gens, de se dire : ah ! comment ça se passe ? Le président... Non !"

M. Cotta : Ca intéresse tout le monde, franchement...

- "Non, je ne pense pas. Les Français savent que le Président exerce sa fonction ; ils se disent : on a élu un gouvernement ; est-ce qu'il remplit sa mission ? Et c'est ce rapport entre le Gouvernement et les Français qui m'intéresse. Le reste relève honnêtement de spéculations qui sont sans fondement aujourd'hui, et donc je ne m'y arrête pas. Alors, quant au discours : j'ai trouvé qu'il y avait dans ce discours, beaucoup d'emprunts au discours et à la pratique gouvernementale. Mais justement, j'ai dit : discours et pratique. Le problème c'est que le Gouvernement agit parce qu'il est en position d'agir. Et si vous prenez toute une série de questions, si vous prenez la réforme du Conseil supérieur de la magistrature, c'est nous qui l'avons souhaitée ; c'était dans la commission Truche ; le Président le souhaite aussi, mais le texte est prêt. Il suffirait de le faire passer au Congrès. Vous prenez la parité..."

M. Cotta : Qu'est-ce qui manque pour qu'on le fasse passer au Congrès, la volonté présidentielle justement ?

- "Rien. Non, non, non. J'ai dit : le texte est disponible. Donc, comme il est souhaité d'avancer vite dans la réforme de la justice, que tous les textes sont par ailleurs sur la table - un vient d'être voté, d'ailleurs, par le Parlement, en ce qui concerne les facilités d'accès aux droits ; ce sont des mesures de simplification -, je pense que ce qui est prêt, on devrait le faire maintenant ; et puis continuer à avancer suffisamment vite sur les autres projets. Vous prenez la parité, entre les hommes et les femmes : ça, c'est une impulsion donnée par le Gouvernement. Vous prenez la limitation du cumul des mandats, vivement souhaitée par nos concitoyens : et là aussi, le Gouvernement présente des projets de loi..."

O. Mazerolle : Oui, mais le Président de la République n'est pas tout à fait d'accord avec vous. Le cumul des mandats, il dit : c'est au ministre de ne pas cumuler avec des mandats électifs, mais en revanche il est pour le maintien du rôle du député-maire...

- "A ma connaissance, le Premier ministre qui vous parle, a simplement gardé un tout petit mandat de conseiller général à Cintegabelle."

O. Mazerolle : Il ne veut même pas de ça. Le Président de la République dit : allez, foin d'hypocrisie ! Abandonnez ça !

- "Ca, c'est abandonner. C. Trautmann, elle a abandonné la mairie de Strasbourg. D. Strauss-kahn, il a abandonné le mairie de Sarcelles. Et donc, ils se consacrent entièrement à leur travail de ministre - ce qui n'était pas le cas du gouvernement précédent, on le sait bien -, y compris à la tête de Gouvernement. Donc, ça, c'est fait. Mais ce que ne veulent pas les Français, c'est un cumul entre les fonctions de parlementaire et les fonctions d'exécutif. Or sur ce terrain, qu'est-ce que je constate ? Il y a deux discours, dont l'un prend pas mal à l'autre ; il y a une pratique gouvernementale, avec des projets de loi présentés systématiquement ; et puis, à chaque fois, je sens une opposition qui freine. Voilà, je vous dis simplement les choses."

O. Mazerolle : Et sur la parité alors : c'est l'égalité, entre hommes et femmes, aux candidatures ou bien comme élus ? Parce que si on veut autant d'hommes et de femmes élus, eh bien on est obligé de faire la proportionnelle.

- "D'abord, j'ai bien dit que, cette inscription de la parité, ou plus exactement, parce que c'est le mot qui a été choisi, donc soyons précis , "l'égalité entre les hommes et les femmes dans la Constitution" était nécessaire, pour que nous puissions, ensuite, prendre des lois ou des règlements, qui soient considérés par le Conseil constitutionnel comme compatibles avec la Constitution. C'est pourquoi il fallait commencer par là. Ensuite, nous pourrons donc prendre des dispositions. J'ai bien précisé qu'il n'y avait pas d'arrière-pensée électorale en ce qui concerne le scrutin législatif."

O. Mazerolle : Ils en sont convaincus, ceux de l'opposition...

- "Ecoutez..."

M. Cotta : Vous n'allez pas changer le scrutin pour faire arriver des femmes, c'est ça ?

- "D'une part, je le répète ; et d'autre part, il n'y a pas de projet gouvernemental. Donc, ça ce n'est pas de l'ordre des fantasmes, c'est de l'ordre de la réalité pratique, politique et parlementaire. Si, les femmes, bien sûr. Nous devrons examiner comment on peut en faire arriver davantage en position d'élues. Mais vous savez, il y a une chose simple quand même : c'est d'abord de présenter beaucoup plus de candidates - c'est ce que nous avons fait, le Parti socialiste, aux élections législatives de juin 97 ; 30 % des circonscriptions étaient réservées à des femmes ; et c'est pas un hasard s'il y a presque 20 % de femmes, dans le groupe parlementaire socialiste, alors que c'est moins de 10 % - c'est près de 5 % - dans les groupes de l'opposition. Donc il faut que chaque parti fasse des efforts.

Nous pourrons prendre des mesures législatives pour favoriser non seulement le nombre de candidates, mais le nombre d'élues femmes. Mais je n'ai pas l'intention de changer le mode de scrutin aux élections législatives. Aux européennes, déjà, chacun peut mettre 50 % de femmes sur sa liste, puisque c'est un scrutin de listes. Nous l'avons fait, nous-mêmes, avec M. Rocard."

M. Cotta : En matière de sécurité, ce qui se passe à Toulouse, depuis deux jours, est-ce que ça ne donne pas raison à J. Chirac lorsqu'il dit qu'il faut donner plus de pouvoirs, en matière de sécurité, aux maires, aux collectivités locales ?

- "Je ne vois pas honnêtement. Je connais bien Toulouse, et je connais, aussi ces quartiers de la Reynerie. Je ne vois pas en quoi, le fait qu'un pouvoir ait été municipal ait changé la situation..."

M. Cotta : Ca n'aurait rien changé vous pensez ?

-"Ce que je veux dire, d'abord, moi, puisqu'il y a ces événements : je veux dire que j'ai une pensée d'abord, pour ce jeune homme, Habib, qui a été fauché, à 17 ans. Et je pense à sa famille ; je pense à ses frères ; je pense à ses amis ! Ca, c'est la première chose. La deuxième chose que je voudrais dire : je pense aux policiers. Leur métier est très difficile ; ils doivent faire respecter la loi, et la loi s'applique à tous. Mais évidemment, il faut le faire, aussi, avec discernement. On comprend bien que, ces hommes doivent être armés ; qu'en même temps, on n'utilise pas son arme de la même manière, si on est face à un forcené, si on est face à un braquage de banque, et si on est face à un vol de voiture - même si un vol de voiture est tout à fait répréhensible.

Et finalement, si l'on ne garde pas sa maîtrise, si on se laisse aller à un entraînement, c'est 200, 300, 400, 500 collègues ensuite qui se retrouvent sur la brèche, face à des situation de violence. Mais face à cette violence je dis : le ministre de l'Intérieur, il a l'impression que les choses ne se sont pas passées comme elles devaient se passer, a suspendu le responsable de l'équipe qui était sur le terrain..."

M. Cotta : Il a bien fait ?

- "Naturellement qu'il a bien fait. Bon. De toutes les façons il m'en a parlé. Il l'a suspendu, ce qui est un signe clair. D'autre part, il y aura une procédure judiciaire, à partir du moment où il y aurait des choses anormales. Je demande aux jeunes et à tous ceux qui ont une influence sur eux, je leur demande de faire confiance à la justice. La vision de ce Gouvernement, et la vision que j'inculque et qui est celle des préfets, n'est pas une vision ethnique, elle est républicaine ; chacun a les mêmes droits. Mais ça n'est pas par la violence qu'on fait avancer ses droits. Par ailleurs, lorsqu'il y a des phénomènes de bandes - et au-delà d'un acte dramatique qui s'est produit et de la mort d'un jeune homme -, quand il y a des phénomènes de bandes, il faut, aussi, lutter contre ces phénomènes de bandes. Et il y a un certain nombre de gens qui utilisent la violence pour essayer de garder l'impunité pour des trafics. Alors, moi, je distingue ces gens. Et je souhaite que tous ceux qui, dans ces quartiers, ont une influence, sont des leaders, travaillent à raccommoder le tissu social, travaillent à intégrer à la République un certain nombre de nos jeunes nés ici. Je pense qu'il faut qu'ils prêchent un langage de raison."

M. Cotta : Le Président de la République a également parlé de service minimum dans le service public. Quelle est votre position ? ...

- "Voilà au moins un point sur lequel il ne s'inspirait pas du discours gouvernemental !"

M. Cotta : A propos du service public, vous souhaitez qu'il soit présent dans toutes les régions. Est-ce que l'intervention de l'Etat est possible partout ?

- "Il y a deux problèmes différents. D'abord, je constate que l'opposition - en l'espèce, le Président de la République, ce qui est différent -, mais ses amis de l'opposition et lui-même, d'ailleurs, cette fois-ci, ne parlent de service minimum que quand ils ne sont pas aux responsabilités, au pouvoir gouvernemental, en mesure de le faire. Ils ont été pendant quatre ans au gouvernement. Ils ont eu à faire face à une très grande grève de la SNCF, ils avaient une majorité énorme, ils n'ont pas proposé une loi pour le service minimum. Je ne me laisse pas prendre à cet argument. Je crois que le service minimum ne peut pas être instauré de façon précise dans une entreprise de transport, que c'est impossible, et qu'à partir de là, en fait, on veut porter atteinte au droit de grève. Donc, je ne le ferai pas.

Par contre, je fais appel à l'esprit de responsabilité de tous les partenaires sociaux, et même des représentants des syndicats. Le service public, on y est attaché. Ce n'est pas simplement la péréquation, ce n'est pas simplement l'égalité devant le service public, c'est aussi la continuité du service public. Le service public appartient à la collectivité, pas simplement à ceux qui le font fonctionner. Cet esprit de responsabilité doit exister pour ne pas pénaliser les usagers."

O. Mazerolle : Parmi les réformes que le Président de la République n'a pas évoquées, il y a le quinquennat. Vous le regrettez ?

- "J'ai dit que, dans la situation où j'étais maintenant, Premier ministre, je n'évoquerais pas cette question. Vous vous souvenez que, pendant l'élection présidentielle..."

O. Mazerolle : Vous étiez pour !

- "Absolument ! Je reste naturellement, philosophiquement et politiquement pour. Mais je ne veux pas aborder cette question, là où je suis maintenant, parce qu'on pourrait me prêter des arrière-pensées politiques. Je n'en ai aucune ! Tout cela me paraît de l'ordre de la spéculation. Vivons avec les institutions et les pouvoirs tels qu'ils sont. Que chacun fasse son travail. Le Gouvernement essaie de faire le sien. Et puis, le reste viendra à son heure."


(source http://www.premier-ministre.gouv.fr, le 21 décembre 2001)

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