Déclaration de M. Christian Poncelet, président du Sénat, sur les faiblesses de l'économie française en matière de création d'entreprise et sur "l'insuffisante diffusion de l'esprit d'entreprise" dans le système éducatif, Paris le 27 janvier 1999. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Christian Poncelet, président du Sénat, sur les faiblesses de l'économie française en matière de création d'entreprise et sur "l'insuffisante diffusion de l'esprit d'entreprise" dans le système éducatif, Paris le 27 janvier 1999.

Personnalité, fonction : PONCELET Christian.

FRANCE. Sénat, président;FRANCE. RPR

Circonstances : Ouverture du Salon des entrepreneurs au Palais des Congrès, à Paris le 27 janvier 1999

ti : Monsieur le Président,
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,
Cher Jacques Singer,

Je suis très heureux que vous m¿ayez demandé d¿ouvrir officiellement cette troisième édition du Salon des entrepreneurs. Deux raisons expliquent ce sentiment.
La première est qu¿il s¿agit d¿une initiative heureuse, puisque son audience croît régulièrement, année après année, mais surtout d¿une initiative utile. Utile pour la promotion de l¿esprit d¿entreprise, auquel je suis personnellement très attaché, mais aussi pour la création d¿emplois qui va de pair, thème qui est au coeur du débat politique.
La seconde raison, c¿est que cette édition revêt une importance particulière, puisqu¿elle se place dans la perspective de la naissance de l¿euro.
En effet, avec le passage à l¿euro le 1er janvier 1999, nous avons vécu un moment historique. Mais prenons garde à ne pas succomber à l¿europhorie ambiante. En effet, avec l¿euro, la question de la compétitivité de l¿économie française se posera de plus en plus. Et cette question se posera pendant longtemps encore, jusqu¿à ce que dans une ultime étape les différentes économies européennes forment un tout, jusqu¿à ce que nous soyons capables de prendre en compte non plus notre compétitivité nationale, mais la compétitivité européenne.
Pour l¿instant, il me semble évident que l¿euro va mettre en concurrence les territoires européens et agir comme le révélateur de nos forces et de nos faiblesses.
Dans cette compétition accrue, notre pays possède des atouts importants, à commencer par la qualité de notre main-d¿oeuvre, qui est parmi les plus productives du monde, la valeur de nos ingénieurs, la qualité de nos infrastructures, notre position géographique, la dimension de notre marché, sans oublier bien sûr la qualité de la vie dans notre doux pays.
N¿oublions pas que la France dégage, année après année, un excédent commercial confortable et se place au quatrième rang pour l¿accueil des investisseurs étrangers.
Pour autant, il nous faut aussi être lucide sur nos faiblesses, comme par exemple le niveau élevé de nos impôts qui décourage l¿initiative et rebute les investisseurs étrangers, le coût de notre main-d¿oeuvre du fait de charges sociales trop importantes, les grèves dans le secteur public qui paralysent régulièrement les transports publics et puis enfin, la complexité et l¿instabilité de notre cadre législatif, fiscal et réglementaire, complexité qui conduit des entrepreneurs français à implanter leur entreprise ailleurs et, notamment, au Royaume-Uni parce que là-bas une société peut être créée en dix minutes, alors qu¿en France cela peut prendre des mois. Cela n¿est pas normal.
Or, parmi toutes ces faiblesses qui, mises bout à bout, contribuent au fait que notre taux de chômage est parmi les plus élevés d¿Europe, il en est une qui vous intéresse et qui m¿intéresse plus particulièrement : c¿est l¿insuffisance des créateurs d¿entreprise, notre déficit d¿entrepreneurs.
Car le fait est que les créations d¿entreprises diminuent ! Elles étaient de l¿ordre de 204.000 en 1989. Elles ne sont plus aujourd¿hui que de 166.000.
En outre, les créations « contraintes « , c¿est-à-dire lorsque le créateur a pris sa décision parce qu¿il ne trouvait pas de travail ailleurs, prennent désormais le pas sur le nombre de créations volontaires.
Enfin, trop nombreuses sont encore les entreprises qui ne passent pas le cap de la cinquième année.
Il y a donc bien un problème entre les Français et l¿entreprise : nous ne créons pas suffisamment d¿entreprises et les entreprises créées reposent dans leur très large majorité sur une seule personne ce qui est sans doute une fragilité qui les rend plus vulnérables.
D¿où vient le mal ?
Du côté de la demande de projets d¿entreprises, c¿est-à-dire d¿un déficit de capitaux prêts à s¿investir dans des projets dont le succès n¿est pas garanti ?
Du côté de l¿offre de projets d¿entreprises, c¿est-à-dire d¿un déficit d¿entrepreneurs ?
Ou encore du côté de l¿environnement de l¿entreprise, c¿est-à-dire principalement de la fiscalité, du droit des sociétés et de la réglementation sociale ?
Et c¿est là que des études, telles que celles qui ont été menées à l¿initiative du Salon des entrepreneurs, sont éminemment instructives, éminemment précieuses, et peuvent servir de guide à l¿action des pouvoirs publics. Quelles leçons en tirer ? Pour ma part, j¿en vois trois.
Premièrement, il convient de relativiser le problème du financement. En effet, et je cite la remarquable étude réalisée par Euro PME et le professeur Duchéneaut, directeur général de l¿Ecole supérieure de commerce de Rennes :
« contre toute attente, et contrairement au cliché largement répandu, la constitution de l¿investissement financier de départ est jugée facile par la majorité des créateurs (62 %). «
Du coup, cela relativise également bon nombre des initiatives prises par l¿actuel gouvernement, telles que les contrats d¿assurance-vie dits « D.S.K. « , les bons de souscription de parts de créateurs d¿entreprise, ou encore le report d¿imposition des plus-values pour les investissements dans les petites entreprises.
Cela ne veut pas dire que ces mesures n¿étaient pas opportunes et qu¿il ne faille pas, effectivement, encourager l¿orientation de l¿épargne de nos concitoyens vers les petites et moyennes entreprises. Mais, de fait, le financement ne semble pas constituer un obstacle majeur à la création d¿entreprise, du moins pour les projets qui ont abouti. Le problème du financement ne saurait donc servir de prétexte pour se dispenser d¿examiner les autres causes.
Deuxième enseignement : il y a effectivement un problème du côté de l¿environnement de l¿entreprise puisque les freins au développement résident dans le poids des charges sociales pour 80 % des entrepreneurs et dans les impôts et les charges sociales pour 78 %. Plus grave encore, les freins à l¿embauche vécus par les créateurs d¿entreprise ne tiennent pas à la gestion du personnel, mais au coût et aux charges pour 82 % et à la rigidité de la législation sociale pour 73 % des créateurs d¿entreprise. Je crains que la loi sur les 35 heures n¿arrange pas les choses.
Troisième enseignement, le principal verrou à la création d¿entreprises réside dans l¿insuffisance de projets d¿entreprises. Pourquoi ?
Ma réponse, ma conviction, est que la valeur « entreprise « occupe une place insuffisante dans la hiérarchie de nos valeurs sociales.
Où se trouve la racine du mal ?
Un premier élément de réponse tient certainement au fait que notre système éducatif forme des salariés, plus qu¿il ne cultive les talents des entrepreneurs potentiels. Cela me semble vrai à tous les niveaux de l¿enseignement et même dans les écoles de commerce françaises où l¿on apprend aux jeunes lauréats à « chercher « un emploi, davantage qu¿à « créer « une entreprise.
Or, s¿il est vrai que l¿esprit d¿entreprise ne s¿acquiert pas par l¿enseignement, le système éducatif a néanmoins un rôle plus important à jouer dans la compréhension de l¿entreprise, de son activité, de ses ressorts. J¿en veux pour preuve le fait qu¿une majorité d¿entrepreneurs pensent que l¿enfance ou l¿adolescence a été pour eux une période déterminante dans leur orientation.
Que cela soit clair, il ne s¿agit pas de polémiquer en vain sur notre système éducatif qui fait ce qu¿il peut avec ce qu¿il a, mais de réfléchir aux voies et moyens pour l¿améliorer.
J¿ai relevé du reste dans l¿étude mentionnée quelque chose qui m¿apparaît comme une faiblesse extraordinaire : les entreprises françaises reposent sur un seul homme : 76 % des entreprises créées n¿ont aucun salarié.
Et si l¿on y réfléchit bien, tout notre système éducatif privilégie la réussite individuelle sur l¿esprit d¿équipe, les connaissances livresques sur les expériences pratiques. Sans parler du fétichisme du concours, de l¿obsession du rang de sortie et de la propension des élites françaises à se réaliser, au moins dans un premier temps, dans le service de l¿Etat plutôt que dans l¿entreprise.
Tout se passe comme si les enfants de notre pays devaient jouer leur avenir sur un seul coup, un peu à quitte ou double.
C¿est ce que l¿on pourrait appeler le bonapartisme éducatif : très jeune, très vite, très haut. Cela peut donner parfois de bons résultats. Cela aboutit aussi à des Waterloo de la finance, de l¿assurance ou de l¿industrie.
Nous aurons donc fait un grand pas en avant, dans ce pays, lorsque nos enfants comprendront que la meilleure façon de diriger une entreprise c¿est encore de la créer et qu¿à côté de la « voie royale « de la fonction publique, existe - je crois que le terme a été prononcé ici même - une « voie royale « de l¿entreprise. C¿est, en tout cas, ce vers quoi il faut tendre nos efforts.
Deuxième élément de réponse, je pense que nous, hommes politiques, de droite comme de gauche, portons notre part de responsabilité dans l¿insuffisante diffusion de l¿esprit d¿entreprise.
C¿est la raison de ma présence ici, je suis convaincu que nous, les hommes politiques, avons un rôle à jouer pour promouvoir l¿entreprise en tant que valeur sociale.
Certes, ce rôle est difficile et ingrat, parce que agir sur la dimension culturelle des choses suppose d¿avoir pour soi la durée ; parce que l¿on peut difficilement y attacher son nom comme on le fait généralement par le truchement d¿une mesure normative - tout le monde dans cette salle serait capable d¿en citer au moins une - ; parce qu¿enfin cela nécessite non seulement d¿être présent dans les enceintes parisiennes mais aussi d¿aller en province. Or, toutes ces raisons, qui sont autant d¿handicaps pour un gouvernement, quel qu¿il soit, constituent le pain et le sel de l¿action sénatoriale.
C¿est pourquoi, j¿ai pensé que le Sénat de la République était particulièrement bien placé pour s¿assigner un tel objectif afin de contribuer à rehausser la place de l¿entreprise dans la hiérarchie de nos valeurs sociales.
Aussi, lorsque M. Jacques Singer m¿a demandé de participer à cette manifestation, j¿ai pris connaissance de son livre blanc sur la création d¿entreprise et j¿ai été frappé par la phrase suivante - je cite : "Tout ou presque a été déjà dit sur la création d¿entreprise, sur l¿isolement du créateur, sur son manque de fonds propres, sur l¿allégement des charges, des formalités, sur les moyens de limiter les risques de défaillance, sur la nécessité d¿un statut adapté à la petite entreprise. Mais il faut arrêter de penser et AGIR."
Vous avez donc sollicité, cher Jacques Singer, un "engagement fort" du monde politique en faveur de l¿entrepreneur. C¿est pourquoi je suis venu. Et non seulement je suis venu pour m¿efforcer de vous encourager, pour vous montrer l¿intérêt que nous, les hommes politiques, en tout cas les sénateurs, portons aux entrepreneurs, mais aussi pour vous annoncer que j¿ai la ferme intention de placer l¿entreprise au coeur des actions et des réflexions que le Sénat entreprendra sous ma présidence.
Et parmi toutes les initiatives que j¿envisage de proposer à mes collègues sénateurs, il en est une qui me tient particulièrement à coeur. C¿est celle qui consistera, chaque fois que j¿aurais à me rendre en province, à prendre par la main quelques élèves des lycées et des collèges, mais aussi des écoles de commerce, et à leur faire visiter, une ou deux entreprises, afin de leur désigner clairement le créateur d¿entreprise comme la référence, comme le modèle à suivre.
Bien sûr cela n¿est pas très médiatique. Mais en ce qui me concerne, j¿aurai le sentiment d¿avoir quelque peu contribué au bien public, quand un jour ou l¿autre, j¿entendrai un père dire à son enfant : « Si tu veux être un Homme, mon fils, crée ton entreprise « .
Je vous remercie et je souhaite longue vie au Salon des entrepreneurs.

(Source http://www.senat.fr)

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