Interview de M. Laurent Fabius, président de l'Assemblée nationale dans "France Soir" du 20 mars 1999, sur la place de la poésie, notamment dans le cadre du "Printemps des poètes" à l'initiative de Jack Lang et l'anthologie parlementaire de la poèsie à l'Assemblée nationale. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Laurent Fabius, président de l'Assemblée nationale dans "France Soir" du 20 mars 1999, sur la place de la poésie, notamment dans le cadre du "Printemps des poètes" à l'initiative de Jack Lang et l'anthologie parlementaire de la poèsie à l'Assemblée nationale.

Personnalité, fonction : FABIUS Laurent.

FRANCE. Assemblée nationale, président;FRANCE. PS

ti : 1°) Comment est venue l¿idée de cette «anthologie parlementaire » de la poésie ?

Il est normal que là où bat le c¿ur de la liberté, on entende aussi celui de la poésie. Fête de la musique, de l¿Internet ou bien du Patrimoine, l¿Assemblée doit s¿ouvrir sur son temps et sur la vie. Le Palais Bourbon a, l¿année passée, accueilli plus de cent mille visiteurs. Mais il ne suffit pas d¿ouvrir nos grilles. Alors quand, avec Jack Lang, le Printemps des Poètes est né, il m¿a semblé presque nécessaire de nous y associer.

2°) Comment les députés ont-il réagi ?

Le succès a dépassé mes espérances. 90 % de mes collègues ont joué le jeu. Spontanément, souvent de manière très personnelle, chacun a réellement choisi son poème préféré sans savoir ce que ferait son groupe politique ou son voisin. En liberté ! Quelques uns ont choisi un même poème. D¿autres sont à cent lieues de là où on les attendait. On est continuellement surpris par les mélanges, les rapprochements inattendus. Ses partis pris, sa diversité aussi font la valeur littéraire de ce recueil. C¿est cette démarche d¿amateur qui fera également l¿intérêt du lecteur pour une sélection originale, de près de 300 auteurs et plus de 400 textes.

3°) Peut-on trouver de la poésie en politique ? Comment ?

Lamartine, Hugo, Senghor, l¿hémicycle a résonné de la voix de grands versificateurs. Pour autant la classe politique ne s¿apparente pas toujours à un club des poètes. A défaut de poésie en politique, cette anthologie démontre qu¿il y a des politiques qui aiment la poésie. A partir de centaines de choix individuels est né un tableau collectif des opinions et des lectures des députés. L¿Histoire ou le sociologue y trouvera peut-être matière, dans quelques années, à découvrir ce qu¿était l¿Assemblée nationale à la veille de l¿an 2000.

4°) Pourquoi, à votre avis, les poètes actuels n¿ont pas toujours l¿audience et le soutien qu¿ils mériteraient ?

La poésie contemporaine n¿est pas toujours accessible. Elle s¿est parfois éloignée de son public. Elle vit aussi les difficultés de l¿écrit : pas assez de bibliothèques, la concurrence de la télévision et un prix souvent trop élevé. C¿est dommage. C¿est un univers différent vers lequel on peut aller pour s¿extraire quelques minutes de la réalité. René Char, Yves Bonnefoy, Philippe Jacottet figurent dans l¿anthologie parlementaire aux côtés de Barbara, Brassens ou Aznavour.

5°) La poésie a-t¿elle vraiment sa place aujourd¿hui, avec les générations du rap et du
zapping ?

Oui, elle a évidemment toute sa place. Sous une forme différente, parfois avec ses outrances, mais aussi avec son inventivité, le rap, comme Internet, marque paradoxalement un retour au texte. Les figures à la Rimbaud restent très présentes dans l¿imaginaire des adolescents. Dans la chanson, dans le cinéma, dans la peinture aussi, une poésie apparaît qui dépasse les frontières de la littérature et rencontre un écho important auprès des plus jeunes. Le destin tragique du chanteur Kurt Cobain ou le très tranquille « Central do Brasil » peuvent être les deux versants contemporains d¿un art qui reste provocation et beauté.

6°) Que peut-on, ou doit-on faire, pour encourager la poésie ?

La lire, la relire, en parler. Le succès annoncé de cette première édition du « Printemps des poètes » démontre que la poésie est moins en danger qu¿il n¿y paraît. Nous en manquions et nous la retrouvons. Il existe en France des milliers d¿endroits où, régulièrement, des lectures de poésie font salle comble.

7°) Dans l¿anthologie parlementaire, vous avez choisi « Le cimetière marin » de Paul Valéry. Pourquoi ?

Peut-être faut-il en relire le premier vers « Ce toit tranquille où marchent des colombes¿! » ? Peut-être, tout simplement, était-ce un moyen parmi dix choix possibles de repousser alphabétiquement le mien à la fin de ce beau livre ? Peut-être enfin est-ce un tropisme puisque deux autres anciens Premiers ministres, pas plus natifs de Sète que moi, Raymond Barre et Alain Juppé, ont également choisi un poème de Valéry ? Est-ce intime, est-ce raisonné ? Je vous laisse deviner.

8°) Quels sont vos poètes préférés et quelle place occupe la poésie dans votre vie ?

Je sais qu¿il est fort prisé de prétendre qu¿on ne peut pas rouler cinq minutes en voiture ni s¿endormir sans avoir dévoré trois recueils. Non, je ne lis pas d¿une main la loi de finances et de l¿autre « la légende des siècles ». La poésie a une place secrète et discrète. C¿est une compagnie fidèle qui peut aller avec les vacances ou le délassement, l¿amour des classiques et la curiosité des modernes. Pour ce qui est de mes poètes préférés, laissez-moi m¿abriter derrière Baudelaire, Prévert, Rimbaud, Aragon et Hugo. C¿est le palmarès des députés. C¿est un très beau choix.


(Source http://www.assemblee-nationale.fr, le 22 mars 1999)

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