Interview de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, dans "Ecran total" du 17 mars 1999, sur la présence audiovisuelle française à l'étranger. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, dans "Ecran total" du 17 mars 1999, sur la présence audiovisuelle française à l'étranger.

Personnalité, fonction : , , VEDRINE Hubert.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

ti : Q - L¿audiovisuel fait manifestement partie de vos priorités. Pourquoi un ministre des Affaires étrangères attache-t-il à ce secteur autant d¿importance ?
R - Est-ce que le président Clinton lui-même ne déclare pas ouvertement que la présence audiovisuelle américaine dans le monde est une de ses priorités ? Est-ce que dans les discussions au Gatt ou à l¿OMC, en Pologne ou dans les pays baltes et, il y a quelques mois, en Corée (démantèlement des quotas de films), les négociateurs américains ne sont pas particulièrement offensifs ? Le rôle des images, est, à l¿évidence, devenu essentiel dans le façonnement des esprits, des mentalités, des modes de vie, sans parler des modes de consommation. Or il risque de s¿instaurer dans le monde un véritable monopole de fait. On ne peut parler de monde multipolaire ou de diversité culturelle et de dialogue des civilisations et être aveugle. Dans de nombreux secteurs économiques, les Européens ont su s¿organiser, préserver leur place ou la développer ; ils doivent manifester pour l¿audiovisuel une détermination à la mesure des enjeux. C¿est pourquoi la France et sa diplomatie attachent, depuis longtemps, une si grande importance à l¿affirmation d¿une véritable politique audiovisuelle européenne.
Q - Est-ce à dire que les entreprises audiovisuelles françaises et européennes n¿ont pas une taille suffisante pour lutter à armes égales contre les majors et les conglomérats anglo-saxons ?
R - C¿est effectivement ma perception. Les poids respectifs des grands groupes de communication mondiaux ne laissent pas d¿inquiéter sur les résultats de ces confrontations audiovisuelles. L¿analyse faite par la revue professionnelle « Variety » sur les cinquante premières entreprises du secteur montre que huit des dix premiers groupes sont américains. Canal + est au 28ème rang, Vivendi (télécommunications) au 32ème, TF1 au 35ème et M6 au 49ème rang. Time Warner ou Disney pèsent dix fois plus que Canal +, Viacom ou News Corp, cinq fois plus.
Du point de vue des échanges de produits audiovisuels (y compris les recettes des salles de cinéma et la vidéo), le déficit européen à l¿égard des Etats-Unis est d¿environ 40 milliards de francs et s¿accroît de 3 milliards par an.
Face à ce rapport de forces totalement déséquilibré, les groupes européens doivent être suffisamment forts pour éviter d¿être à leur tour absorbés, notamment à l¿occasion des négociations d¿achats de programmes américains, qui sont souvent assorties de conditions capitalistiques ou de contrôle.
Dans ce contexte, le souci légitime de la concurrence doit aussi tenir compte des réalités de marché très défavorables aux opérateurs européens. Il doit également prendre en considération les impératifs d¿une politique audiovisuelle dynamique favorisant leur développement.
Il va de soi que le renforcement des grands groupes européens doit s¿accompagner de règles garantissant le maintien d¿une production indépendante, vivier de talents nouveaux indispensable au renouvellement de l¿industrie européenne des programmes.
Q - Le budget de l¿audiovisuel extérieur vous parait-il suffisant ? Doit-il augmenter ?
R - La communication que j¿ai faite au Conseil des ministres le 30 avril dernier apporte une première réponse a cette question. Avec un budget de 1 milliard de francs consacrés à l¿audiovisuel extérieur, le ministère des Affaires étrangères se fixe trois objectifs nouveaux :
· améliorer substantiellement la qualité de TV5 (plus de fiction et de films, dissociation des signaux par grands continents) ;
· inciter les chaînes françaises (qui ne le font pas spontanément) à monter sur des bouquets satellitaires, en payant une partie des frais ;
· aider la vente de programmes aux télévisions étrangères, jusqu¿ici parent pauvre par rapport à la diffusion de chaînes publiques (TV5/CFI).

Cette année, nous évaluerons les premiers résultats de l¿effort financier consenti. Mais beaucoup dépend également de la coopération de nos partenaires francophones dans TV5, de l¿efficacité du recentrage des missions de CFI, du dynamisme des chaînes thématiques françaises, de la capacité de nos exportateurs de programmes de passer à la vitesse supérieure. Je suis obligé d¿être prudent devant une nouvelle augmentation de moyens pour l¿audiovisuel, surtout si elle devait être financée par redéploiement sur les autres actions du ministère des Affaires étrangères. Je rappelle que depuis 1994, les crédits consacrés à l¿audiovisuel par le ministère des Affaires étrangères ont augmenté de 28 %, sans compter les effets de la fusion intervenue en 1999 avec la Coopération. Cela étant, la concurrence internationale est tellement dure, ce secteur est à ce point névralgique, le poids des compagnies américaines tellement écrasant, que nous devons continuer à y consacrer des ressources significatives.
Q - L¿audiovisuel extérieur, ce sont principalement des diffuseurs publics spécialisés. Compte tenu de l¿importance croissante de la dimension internationale dans l¿audiovisuel, est-ce qu¿il ne serait pas plus rationnel que toutes les entreprises publiques aient une action extérieure conséquente ?
R - Je suis tout à fait d¿accord avec vous. C¿est pour cette raison que j¿ai proposé que la Cinquième/Arte et RFO rejoignent France 2 et France 3 dans TV5, afin de faire de cette chaîne une expression internationale de l¿ensemble des chaînes publiques françaises. De même, le capital de CFI, détenu à 100 % par la Sofirad, va s¿ouvrir majoritairement aux chaînes publiques nationales, devenant ainsi leur instrument direct d¿ingénierie audiovisuelle extérieure.
Q - Pourquoi l¿essentiel de l¿effort dépendrait-il d¿entreprises publiques et non pas des entreprises privées ?
R - Il ne s¿agit nullement d¿un choix a priori, mais je constate qu¿aujourd¿hui, à l¿exception de Canal + et de MCM International (grâce à l¿aide publique), il n¿y a pratiquement pas de présence internationale des chaînes françaises. Sur des continents entiers, Amérique latine et Asie par exemple, il n¿y a en tout et pour tout que TV5 et MCMI ! C¿est pour cette raison que j¿ai pris l¿initiative de réunir les grands patrons de l¿audiovisuel (public et privé ensemble) pour élaborer une stratégie internationale française. C¿est pour cela que le ministère des Affaires étrangères lance en 1999 deux appels à propositions pour inciter les chaînes françaises à s¿exporter. A terme, si nous disposions de chaînes françaises privées très dynamiques sur tous les continents, la question de l¿existence des opérateurs publics chargés de l¿international se poserait. On en est encore loin, me semble-t-il.
Q - Envisagez-vous des mesures pour inciter d¿autres chaînes françaises à être présentes à l¿étranger ?
R - Pour l¿instant, l¿essentiel de l¿action du ministère des Affaires étrangères repose, sur ce point, sur une enveloppe d¿une cinquantaine de millions de francs, destinée à faciliter la diffusion internationale de chaînes françaises. Un premier appel à propositions lancé en décembre a permis de réunir un certain nombre de dossiers sur lesquels nous allons statuer dans les semaines qui viennent. Un second appel sera lancé en mai ou juin pour permettre aux dossiers venus plus tard à maturité de se présenter.
Par ailleurs, il ne faut pas oublier notre réseau à l¿étranger, notamment les attachés audiovisuels des ambassades dont la compétence est de plus en plus reconnue et appréciée dans le milieu professionnel. Ils sont au service des exportateurs de programmes et des chaînes soucieuses d¿accroître leur zone de diffusion. Je mentionnerai aussi les relations étroites établies avec l¿Association des chaînes du câble et du satellite ou encore l¿instauration d¿un Prix du ministère des Affaires étrangères dans le cadre des Ithème du câble. Là encore, notre rôle est d¿inciter les opérateurs à prendre des initiatives.
Q - Bien qu¿elle ait augmenté, l¿aide à l¿exportation de programmes français de télévision reste très inférieure à l¿aide à l¿exportation de films français. Or le chiffre d¿affaires à l¿exportation de la télévision est sensiblement plus important que celui du cinéma. Peut-on espérer au moins une aide équivalente pour la télévision ?
R - Jugées à l¿aune de l¿impitoyable concurrence mondiale dans le domaine des images, les querelles de clochers ou de personnes me semblent dérisoires. Sortons de nos conflits et attaquons le marché mondial ! Pour répondre plus précisément à votre question, je crois que l¿aide à l¿exportation de programmes télévisuels doit être soutenue vigoureusement. Encore faut-il que les exportateurs puissent eux aussi développer leur effort dans de plus grandes proportions. Pour sa part, le ministère des Affaires étrangères a déjà plus que triplé son aide à TVFI. Il faut s¿assurer que ces moyens nouveaux sont correctement utilisés.
Par ailleurs, en dehors des subventions directes, ce sont toutes les procédures de soutien qui doivent être revues. Soyons imaginatifs ! J¿attends avec impatience les résultats du rapport demandé par M. Jacques Dondoux à M. Frank Soloveicik sur cette question. Concernant l¿aide à l¿exportation du cinéma qui, pour sa partie commerciale, passe surtout par Unifrance, je suis attentif au travail de réflexion sur la stratégie qui est actuellement mené. Je pense également que le recentrage partiel de l¿activité d¿Unifrance vers les grandes télévisions étrangères, nos principaux clients, est un pas positif.
Enfin, je souhaite que TVFI et Unifrance travaillent plus étroitement ensemble. Je me réjouis de constater que c¿est aussi l¿une des principales conclusions de l¿audit stratégique préparé à la demande d¿Unifrance par M. René Bonnell. Il convient maintenant de faire rentrer cette coordination dans les faits, grâce au soutien actif de ces organismes.
Q - Les chaînes thématiques offrent plus d¿opportunités d¿exportation de la création française que les télévisions hertziennes. Que faites-vous spécifiquement pour aider l¿exportation ou l¿implantation à l¿étranger de chaînes thématiques ?
R - La complexité du système des droits de diffusion et l¿indisponibilité de nombreux programmes entraînent la conséquence que vous indiquez. Concernant les chaînes thématiques, j¿ai déjà exposé notre action plus haut. Cela étant, je ne me résigne pas à l¿absence de chaînes hertziennes. Nous sommes bien parvenus à diffuser France 2 en Tunisie, avec des résultats remarquables pour la Francophonie dans ce pays. Même si l¿expérience n¿est pas reproductible - encore que dans deux ou trois pays comme le Maroc, j¿y verrais des avantages considérables -, il convient de poursuivre nos efforts pour que ces chaînes nationales hertziennes soient de facto reprises dans les bouquets satellite diffusés à l¿étranger. Certes, c¿est une réception payante, mais c¿est mieux que rien.
Q - Les producteurs se plaignent de la liste excessivement longue de pays pour lesquels ils sont obligés, quand ils produisent pour les chaînes publiques, de donner leurs programmes dans le cadre de la « diffusion culturelle ». La plupart de ces pays, comme ceux de l¿Europe orientale, sont solvables. Comptez-vous revoir cette liste ?
R - Je suis très soucieux des intérêts des producteurs, mais il faut qu¿ils fassent des efforts accrus à l¿exportation. Nous avons déjà supprimé de cette liste en 1998 tous les pays d¿Amérique latine, d¿Asie du Sud-Est et une bonne partie des pays d¿Europe orientale. C¿est dire combien le ministère des Affaires étrangères est favorable à une adaptation de la liste de diffusion culturelle. A la demande des professionnels qui m¿ont récemment saisi, une nouvelle concertation vise à réduire à nouveau cette liste, tout en tenant compte de l¿existence de partenaires aux moyens réduits, mais capitaux pour nos relations internationales (péninsule indochinoise et Afrique notamment). Mais que chacun joue pleinement son rôle : aux producteurs de se montrer d¿autant plus actifs sur les nouveaux marchés émergents.
Q - Les grands groupes français de radio s¿implantent rapidement à l¿étranger. Les pouvoirs publics doivent-ils et peuvent-ils accompagner ce développement ?
R - Le dynamisme international des opérateurs radiophoniques français est remarquable, et je tiens à le saluer. Il est d¿ailleurs très divers. Les stratégies de NRJ, de Nostalgie - désormais sous l¿influence du premier - et d¿Europe sont d¿ailleurs très différentes. Le ministère des Affaires étrangères intervient déjà très fréquemment au profit de ces opérateurs : recherche d¿informations et de partenaires ; démarches auprès des gouvernements et des autorités de régulation ; relations publiques au profit de ces groupes. Mon seul souci serait que ce dynamisme ne s¿étiole un jour, compte tenu des difficultés inhérentes à l¿action internationale. Mais pour l¿instant, ce n¿est pas le cas. Par ailleurs, au-delà des grands groupes, je crois que le ministère des Affaires étrangères doit s¿appuyer aussi sur certaines des radios françaises indépendantes, à la programmation souvent très pointue, animées d¿une formidable volonté de coopérer.
Q - Ne craignez-vous pas que la prochaine discussion sur le commerce international dans le cadre de l¿OMC ne conduise à la victoire totale du « laisser-faire », notamment dans le secteur audiovisuel ?
R - Le combat, car il s¿agit bien d¿un combat, sera difficile, car le secteur audiovisuel est stratégique pour plusieurs des grands partenaires de l¿OMC, tant pour son poids économique que par sa dimension culturelle.
Il faut bien sûr se mobiliser mais la France ne peut, dans une telle négociation multilatérale, faire entendre sa voix qu¿à travers l¿union européenne.
Il est donc pour nous capital de convaincre nos partenaires européens de l¿importance des enjeux du futur cycle de négociations de l¿OMC pour chacun d¿entre eux et pour l¿Europe dans son ensemble. La politique française, ce n¿est pas la défense de la seule culture française, c¿est avant tout l¿affirmation de l¿identité européenne, riche de sa diversité, et la recherche d¿un véritable équilibre dans les échanges commerciaux audiovisuels./.

(source http://www.diplomatie.gouv.fr le 23 mars 1999)

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