Interview de M. Alain Richard, ministre de la défense, dans "Le Monde" du 17 mars 1999, sur la fusion d'Aérospatiale et de Matra hautes technologies, leur privatisation et sur les regroupements d'industries aéronautiques et spatiales au niveau européen. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Alain Richard, ministre de la défense, dans "Le Monde" du 17 mars 1999, sur la fusion d'Aérospatiale et de Matra hautes technologies, leur privatisation et sur les regroupements d'industries aéronautiques et spatiales au niveau européen.

Personnalité, fonction : RICHARD Alain.

FRANCE. Ministre de la défense

ti : Q - Le gouvernement a été accusé de brader les intérêts du groupe public Aérospatiale en cédant 33 % de son capital à un partenaire stratégique privilégié, Matra. Que répondez-vous ?
R - Nous avons décidé une double transformation d¿Aérospatiale. D¿une part, l¿entreprise fusionne avec Matra hautes technologies (MHT) avec qui elle obtient d¿importantes synergies industrielles. D¿autre part, elle devient une société cotée dont les actions circuleront sur les marchés et établiront sa valeur. Si nous avons fait ce choix, c¿est pour permettre au nouvel ensemble de trouver pour ses projets, dans la durée, des financements beaucoup plus amples que ce que le budget de l¿Etat, seul, apporterait. Tous nos partenaires, notamment les syndicats avec qui j¿en ai parlé fréquemment, ont compris cette stratégie. La plupart l¿approuvent et les autres ne proposent pas d¿alternative.
Au moment de ce changement on ne peut pas décréter la valeur qu¿on désire pour Aérospatiale, ni la déduire d¿une théorie. On l¿établit en conformité avec les méthodes qui ont cours sur les marchés envers toute entreprise, base de la confiance pour ceux qui y investissent. S¿il y a d¿un côté les très grands atouts du savoir-faire, du fond de commerce et des ressources technologiques considérables d¿Aérospatiale, il y a aussi des facteurs qui viennent en soustraction : les risques techniques assumés dans les contrats de vente des Airbus, les conditions de garantie sur les variations du dollar pour des chiffres de ventes importants, la faible marge dégagée sur certains contrats, entre autres éléments, doivent entrer en compte pour dire la valeur de mise sur le marché d¿Aérospatiale, MHT, lui, a déjà sa valeur testée selon les mêmes critères.
Q - Mais pourquoi le gouvernement se tait-il ?
R - S¿il avait eu la légèreté d¿afficher une estimation illusoire esquivant ces réalités, il aurait fait échouer le renforcement d¿Aérospatiale et les chances industrielles qu¿il porte. La commission des participations et des transferts, qui examine de manière indépendante le projet de fusion et qui fixera ensuite la valeur de vente du nouvel ensemble sous le contrôle des marchés, nous démentirait à juste titre. C¿est elle qui, selon la loi du 6 août 1986, fixe la valeur de l¿entreprise ou qui détermine la parité en cas d¿apport d¿actifs d¿une autre société. Ses évaluations seront rendues publiques. Toute expression extérieure d¿une autorité officielle enfreindrait l¿indépendance de la commission et justifierait des recours judiciaires contre la procédure. Ceux qui ont émis des critiques polémiques sur ce sujet, appuyées sur des calculs de coin de table, ne peuvent avoir que deux motivations. Ou ils déforment la réalité par esprit de système en sachant que la loi nous interdit de leur répondre, chiffres en mains jusqu¿à la mise sur le marché. Ou ils s¿opposent en fait à l¿ouverture du capital d¿Aérospatiale et à l¿alliance avec Matra mais n¿osent pas assumer cette position sans issue.
La juste valorisation sera confirmée, dans quelques semaines, lors de la mise en vente des actions qui, chacun le sait déjà, sera un grand succès notamment chez les salariés. Mais il serait contraire à la loyauté du débat de laisser d¿ici-là sans réponse des accusation injustes et de fausser ainsi l¿appréciation des citoyens.
Q - Dassault-Aviation a conservé toute son autonomie de manoeuvre. Etait-ce que vous cherchiez ?
R - Le pacte d¿actionnaires entre Aérospatiale-Matra et Dassault Aviation prévoit des prises de décisions communes sur toutes les questions majeures intéressant la vie de la société : filialisation d¿activités, acquisition ou cession d¿actifs, nouveaux programmes. C¿est le niveau de convergence nécessaire entre les deux ensembles et c¿est celui qu¿on peut atteindre aujourd¿hui par voie d¿accord.
Q - Après la fusion entre British Aerospace (BAe) et Marconi, que peut devenir le projet de grande société européenne de l¿aéronautique et de défense (EADC), et Thomson-CSF n¿est-il pas isolé ?
R - Le groupe allemand DASA entretient des relations nombreuses avec Aérospatiale-Matra, source de synergies potentielles. C¿est le cas dans Airbus, dans Eurocopter, dans la future société Matra-Marconi-DASA, ce qui représente des perspectives d¿activités très importantes. De son côté, Thomson-CSF a de nombreuses opportunités d¿alliances en Italie, en Allemagne et aussi en Grande-Bretagne où les autorités ne souhaitent pas forcément avoir un fournisseur en situation de monopole. Mais, plus largement, puisque vous citez la grande société EADC, je trouve que le contexte européen recèle plus d¿une possibilité ; plus d¿une formule pour assurer des partenariats.
Q - Toutes les réflexions autour de ce projet EADC ne sont-elles pas bloquées tant que BAe n¿aura pas digéré Marconi ?
R - Les entreprises françaises dans leur nouvelle configuration ont des pistes multiples d¿alliances cohérentes avec nos préoccupations d¿équilibre européen et d¿autonomie stratégique à long terme. Et donc, elles vont faire preuve de créativité.
Je parlais à l¿instant d¿autonomie stratégique. Il faut bien entendre que notre préoccupation de convergence européenne est une priorité, mais qu¿elle n¿exclut pas les partenariats transatlantique comme celui qui marchait bien, par exemple, entre Snecma et General Electric pour les moteurs CFM. Mais nous devons garder la préoccupation, comme nos partenaires américains, de ne pas conclure d¿alliances débouchant sur une subordination.
Je ne peux pas vous répondre sur le délai précis que va demander la fusion BAe-Marconi. Ce qui est sûr, c¿est que l¿ensemble Aerospatiale-Matra sera, dans très peu de temps, en pleine capacité pour négocier avec ses partenaires tous les types d¿accord d¿intérêt commun.
Q - Voyez-vous clair dans le jeu du groupe espagnol CASA et dans celui du groupe italien Alenia-Finmeccanica en Europe ?
R - CASA et Finmeccanica sont des acteurs importants dans l¿industrie européenne et nous souhaitons qu¿ils soient partenaires des grandes entreprises françaises qu¿ils connaissent bien.
La stratégie de leurs dirigeants, que je rencontre régulièrement est cohérente avec la nôtre :
privilégier la logique industrielle et des alliances renforçant leurs compétences sans faire disparaître leur identité.
Q - La survie des industries de l¿aéronautique et de défense passe-t-elle nécessairement par le gigantisme ?
R - L¿industrie de défense est une industrie à fort contenu technologique. Pour se maintenir au meilleur niveau, les grands industriels ont besoin de la taille permettant de financer un effort durable de recherche et développement. C¿est ce qui a conduit le gouvernement à réunir les principales capacités françaises qui étaient trop divisées en mai 1997. Mais la concentration n¿est pas la panacée et nos deux pôles, centrés l¿un sur l¿électronique de défense, l¿autre sur l¿aéronautique, pourront, grâce à leur capacités nouvelles, développe des stratégies diversifiées.

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 18 mars 1999)

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