Déclaration de M. Laurent Fabius, président de l'Assemblée nationale en hommage à la carrière politique de M. Michel Péricard, Paris le 6 avril 1999. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Laurent Fabius, président de l'Assemblée nationale en hommage à la carrière politique de M. Michel Péricard, Paris le 6 avril 1999.

Personnalité, fonction : FABIUS Laurent.

FRANCE. Assemblée nationale, président;FRANCE. PS

Circonstances : Décès de M. Michel Péricard député des Yvelines le 2 février 1999

ti : Etait-ce la résultante d¿un parcours atypique qui, sans attendre la vieillesse, lui avait offert l¿expérience et imposé la souffrance ? Etait-ce l¿effet des législatures successives qui l¿avaient vu combattre avec la même ardeur sur les bancs de la majorité et sur ceux de l¿opposition ? Ou n¿était-ce pas tout cela à la fois et le mélange de sérénité et de distance que lui donnait son visage couronné de cheveux blancs plantés drus encadrant un regard volontiers ironique et souriant ? En tout cas, la réalité est celle-ci : Michel Péricard, qui nous a quittés le 2 février dernier, était d¿un bord à l¿autre de l¿hémicycle entouré d¿un respect mérité. Journaliste, gaulliste, parlementaire, élu local, il fut chacun des quatre et les quatre à la fois.
Grand professionnel de l¿audiovisuel et spécialiste de la communication, au Journal télévisé, à Cinq colonnes à la une, il avait pris rang, parmi les créateurs de l¿ORTF. C¿est d¿ailleurs d¿abord dans les étranges lucarnes que les Français apprirent à le connaître en suivant une émission d¿une grande modernité de ton et de contenu, qui bien avant que la notion n¿en soit connue, s¿était mise au service de l¿environnement. Faisant de l¿écologie sans que le concept en soit encore défini, il dénonçait, révélait, cherchait à empêcher que la France ne fût défigurée. Produisant aussi l¿Heure de Vérité ou retrouvant, en 1975, le quai Kennedy à la direction de l¿information de Radio France, il était à la fois gaulliste et journaliste, journaliste et gaulliste. Cela ne lui valut pas que des amis. L¿alliance d¿un métier et d¿un engagement était pour lui complémentarité et non contradiction. Tout naturellement lorsque l¿Assemblée nationale institua en 1992 une commission d¿enquête sur les perpectives de la presse et de l¿audiovisuel et qu¿il fût décidé que la présidence en reviendrait à l¿opposition, ce fut lui qui fut choisi. Apaiser les passions, diriger la discussion entre ses collègues, les professionnels et les meilleurs spécialistes, il y parvint et quand, en 1993, il fut élu à la tête de la commission des affaires culturelles, familiales et sociales, ce fut, là aussi, naturel. Sa vie durant, en observateur ou en acteur, Michel Péricard a ainsi parcouru tout le paysage audiovisuel. Il y était dans son jardin.
Militant, Michel Péricard l¿était dans la fidélité au Général de Gaulle, et dans l¿attachement à Jacques Chirac. Ce n¿était pas un de ces barons météoriques que la proximité d¿un grand personnage aurait muni d¿une circonscription et d¿un mandat. Dès sa jeunesse estudiantine, à l¿UNEF avec son ami Bernard Pons, Michel Péricard avait fait de la politique. Par la suite, comprenant le caractère inéluctable de l¿indépendance de l¿Algérie, il s¿était opposé à l¿extrême droite et à l¿OAS. Gaulliste trempé dans l¿acier populaire de la Libération et de 1958, il croyait à la participation, à la grandeur, à l¿indépendance. L¿ancien scout, le jeune homme qui dès 1947 allait à la rencontre des plus démunis d¿un quartier délaissé de sa commune, fit ses premières armes à la jeunesse et aux sports dans le cabinet de François Missoffe, puis avec Yves Guéna, à l¿information et aux PTT, ainsi qu¿à l¿agriculture, avec Bernard Pons.
Elu local, il revendiquait ce statut à la tête de sa ville, Saint-Germain en Laye, tout autant que s¿il avait été le représentant d¿une collectivité rurale. Il était né dans cette ville, l¿aimait et, la gérant depuis 1959, avait fini par faire corps avec elle. C¿était sa passion et une partie de sa raison d¿être. Bien sûr il y avait chez cet homme épris de modernité le désir que sa cité, berceau du Roi Soleil, vive dans son siècle et avec son siècle. L¿ancien président de la mission câble faisait découvrir au visiteur la salle des délibérations de sa mairie qu¿il avait dotée des nouvelles technologies de la communication. Il agissait en permanence pour le cadre de vie et la protection d¿un centre piétonnier, la forêt, le patrimoine architectural. Humanité et proximité. Là étaient ses priorités et ses succès.
Je me souviens d¿un reportage, il y a peu de temps, le montrant au volant d¿une voiture électrique, notant là une imperfection de signalisation, faisant ici la morale à un imprudent en skate board, réfléchissant à un aménagement urbain. On retrouvait le sens de l¿intérêt général qui lui avait fait rénover l¿ensemble des écoles primaires de sa circonscription, multiplier les crèches ou, sans prévenir, régulièrement visiter les malades de l¿hôpital. De cette sollicitude, chacun savait l¿authenticité et, par ce jour d¿hiver où nous l¿avons accompagné une dernière fois, j¿ai senti la population très émue qui s¿était rassemblée en masse autour de l¿église pour lui dire adieu malgré le froid. Michel Péricard avait émis, récemment, l¿idée que cette fonction municipale, dans laquelle il avait été largement confirmé en 1995, serait la dernière charge publique qu¿il assumerait. Il l¿a occupée jusqu¿à la fin.
Parlementaire chevronné, chacun ici mesurait combien il l¿était et en particulier son groupe qui lui avait confié sa présidence à un moment déterminant. De 1995 à 1997, Michel Péricard à la tête de la plus importante formation parlementaire de la majorité, fit preuve de virtuosité réglementaire et de sagacité politique. Il confia un jour avec humour que ce poste envié lui permettait de se « faire engueuler en une seule journée par le Président de la République, le Premier ministre, le président de l¿Assemblée et 260 députés », ce qui est commun à plusieurs de ceux qui ont rempli cette fonction. Il n¿en perdait ni sa lucidité, ni sa simplicité. Ceux qui l¿observaient et, alors à la tête du groupe socialiste j¿en étais, ceux qui l¿entouraient et l¿assistaient, les administrateurs et fonctionnaires de notre maison aussi, conservent le souvenir de ces moments où prenant la parole en conférence des présidents ou arpentant son bureau, il dressait avec esprit de synthèse un tableau des situations, indiquant les chausse-trappes à éviter, les coups à prendre et, parfois, à rendre. C¿était un homme politique qui utilisait des arguments politiques au service d¿une conviction politique. Sans concession sur le fond, mais toujours avec une grande courtoisie d¿expression.
Il existe évidemment une dimension humaine fondamentale dans les responsabilités parlementaires : Michel Péricard, fils d¿un homme exceptionnel, héros de la grande guerre, ne l¿oubliait jamais. Même si, de temps à autre, parti dans une colère, il vitupérait les inconscients, paresseux et autres incompétents, même si son humour pouvait être cinglant, il était surtout connu pour sa bienveillance, pour la manière presque sentimentale et familiale de conduire son groupe. Enfant d¿une nombreuse famille, dixième de sa fratrie, très attaché à celle-ci, la tendresse du grand frère l¿emportait toujours sur la rudesse du décideur. Le soin qu¿il mit à accueillir les jeunes députés, vainqueurs de 1993, mais gamins pour le suffrage universel, frappa, je crois, chacun. Il leur rappelait les règles essentielles. Une question courte. Un propos précis. Une parole sans papier. Il faisait confiance à ses collaborateurs, adoptant un point de vue quand on lui avait expliqué et qu¿il lui semblait juste, pour s¿en faire ensuite le défenseur ardent. Il ne portait pas d¿armure contre la maladie, il n¿en avait pas non plus pour le protéger des attaques ou des critiques. Ses proches savent qu¿il en était atteint, ému ou bouleversé. Dans la transparence et l¿honnêteté, nous étions sa vie et il la vivait au premier degré.
Michel Péricard savait sa santé chancelante. Certaines épreuves avaient failli lui être fatales. Il lui arrivait de plaisanter pour conjurer le sort ou rassurer ses amis sur son teint pâle ou sur son souffle court, la douleur aussi, avec lesquels il s¿était fait habitude de vivre. Il ne se plaignait pas. Il ne se ménageait pas, soulignant que le mandat des citoyens, la vie politique et le débat public étaient ses seules préoccupations et que « pour le reste adviendrait ce qui devait advenir ». C¿est ainsi qu¿il avait encore accepté la lourde charge de vice-président de notre assemblée. Quelques jours avant sa disparition, comme un défi ou une prémonition, il avait choisi, pour l¿anthologie de poésie que nous réunissions, le texte où Charles Aznavour chante précisément « le temps trop court », « le temps d¿un jour », « le temps d¿aimer et de disparaître ». Je l¿ai reçu avec émotion. Nous le conservons comme un signe.
La mort l¿a surpris ainsi, courageux, désintéressé, ne voyant dans ses fonctions que l¿occasion de servir. Parce qu¿il exprimait un modèle d¿homme politique dont l¿époque, souvent à tort, ne veut plus reconnaître l¿élévation et le sens des responsabilités, parce que nous pensons à la douleur des siens, au chagrin de ses amis, parce que sa voix au timbre si particulier ne s¿élèvera plus dans l¿hémicycle, parce que nous voulions lui rendre hommage devant son épouse, sa famille et ses proches, Michel Péricard, figure forte de notre Assemblée, nous manque profondément.


(Source http://www.assemblee-nationale.fr, le 07 avril 1999)

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