Interview de M. Alain Madelin, président de Démocratie libérale, dans "Le Généraliste" le 9 mars 1999, sur ses propositions en matière d'assurance maladie et sur le procès du sang contaminé. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Alain Madelin, président de Démocratie libérale, dans "Le Généraliste" le 9 mars 1999, sur ses propositions en matière d'assurance maladie et sur le procès du sang contaminé.

Personnalité, fonction : MADELIN Alain.

FRANCE. Démocratie libérale, président;FRANCE. Mouvement Idées action, président

ti : Le Généraslite : Au sein de la liste commune RPR-DL, partagez-vous les mêmes conceptions en matière de protection sociale ?

Alain Madelin : Depuis des années, voire des décennies, les libéraux disent qu'il faut réformer notre système de protection sociale, non pas pour le sur-étatiser davantage, mais au contraire pour aller vers l'autonomie des caisses, la concurrence et la liberté responsable des acteurs médicaux. Ceci m'a conduit à m'opposer à la réforme mise en oeuvre par Alain Juppé dont j'ai dit à l'époque qu'elle empruntait davantage au projet de la CFDT qu'à notre contrat de 1993 qui préconisait un système de responsabilité contractuel, décentralisé et concurrentiel. Il me semble que, depuis, les idées des libéraux font leur chemin. On s'est aperçu que le fait de voter chaque année une loi dite d "équilibre " de la sécurité sociale ne constitue pas une garantie d'équilibre; que le système de sanctions collectives condamné par le Conseil Constitutionnel est absurde et injuste; que l'idée dun contrôle tarifaire comptable centralisé est archaïque. Pendant quarante ans, on a cru que pour lutter contre la hausse des prix et l'inflation, la bonne idée consistait à contrôler les prix grâce à une administration puissante, qui décidait du juste prix à la place du marché. Ce n'est qu'en 1986 que l'on a libéré les prix et que l'on a pu se rendre compte que la liberté et la concurrence étaient le meilleur moyen pour entraîner une baisse des prix. Il faut, dans le secteur spécifique qu'est celui de la santé, et compte tenu des exigences de solidarité, trouver, en tenant compte des systèmes étrangers proches des nôtres, les moyens d'organiser cette liberté responsable. Voilà pourquoi la nécessaire réforme de notre système d'assurance maladie passe par une véritable autonomie des caisses, tout particulièrement des caisses régionales, par la mise en concurrence des caisses entre elles, et par la délégation de gestion à des mutuelles et des assurances privées, au premier franc, à condition, bien sûr, de préserver le caractère dassurance obligatoire et de respecter les règles de solidarité nationale, d'égalité devant les soins, de non-discrimination et de non sélection des risques.

LG : Pour changer la France, l'Europe vous semble-t-elle être un bon levier ?

AM : En Europe, nous avons développé, plus qu'ailleurs, la notion de solidarité sociale et dégal accès aux soins. Mais avec des systèmes et des résultats différents. De ce point de vue, l'Europe constitue un espace précieux de benchmarking, c'est à dire danalyse d'efficacité comparée des différents systèmes de soins et d'assurance. Quelles sont les leçons à retenir, par exemple, des réformes des systèmes de santé Allemand et Hollandais ? L'bjectif d'une politique européenne ne doit pas être de définir en matière de santé, une sorte de norme européenne moyenne, mais, par la comparaison des expériences nationales, de donner le meilleur système de santé possible aux français.

LG : Malgré la mise " entre parenthèses " des reversements et les " dérapages observés ", Martine Aubry prétend que les dépenses dassurance maladie restent " dans les clous ", notamment grâce à un afflux inespéré de recettes. Cest aussi votre avis ?

AM : Le gouvernement bénéficie à la fois de la croissance de l'activité économique, liée à la baisse des taux dintérêts, et de l "effet radar " du plan Juppé. L'annonce de contrôles radars assortis de sanctions peut à un moment donné pousser les automobilistes à lever le pied de laccélérateur. C'est un effet bien connu mais qui ne dure pas.

LG : N'est-ce pas la maîtrise des dépenses telle qu'elle a été menée jusqu'ici, qui a permis la réduction des déficits sociaux nécessaires à la construction de leuro, dont vous avez été l'un des ardents défenseurs ?

AM : Il n'est pas très difficile de parvenir à une réduction des dépenses de santé par des moyens coercitifs. Mais la question n'est pas de faire des économies sur la santé mais de savoir comment bâtir une véritable économie de la santé, et parvenir à un optimum qualité/prix des dépenses. Comment faire en sorte que le franc investi par chaque Français pour sa santé soit géré au mieux ? Certainement pas en désignant telle ou telle catégorie -par exemple les médecins ou certaines spécialités- comme bouc émissaire. Le vrai responsable, cest un système qui ne sait pas organiser la responsabilité. Et pour le libéral que je suis, par nature, la responsabilité ne peut être qu'individuelle : y-a-t-il une responsabilité collective des automobilistes quand, dans une file de voitures, il y a un chauffard ? ou des fonctionnaires lorsquil y a un déficit budgétaire ?

LG : L'actuel directeur de la CNAM, Gilles Johanet, vous parait-il éloigné de vos thèses ?

A.M : Gilles Johanet a pris, quand il nétait pas directeur de la CNAM, des positions courageuses. J'attends avec impatience les propositions qu'il doit présenter pour faire évoluer la réforme. Cela étant, la réforme de 1995 me paraît souffrir dun vice de construction. Elle repose sur la fiction du grand ordonnateur-ordinateur. Sur l'idée qu'un système central omniscient pourrait brasser des millions et des millions de données informatiques et parvenir ainsi à déterminer le bon tarif. Pour un économiste, ceci est une totale illusion. Le tarif ne sera pas un vrai prix. Aucun système central ne peut déterminer le juste prix. Seule la concurrence peut permettre progressivement, par un processus d'erreurs et d'essais, de découverte, d'apprécier le coût de chaque pathologie et le type de relation contractuelle le plus efficace.

LG : Le projet de loi relatif à la CMU (Couverture maladie universelle) ne donne-t-il pas loccasion daller dans ce sens ?

AM : Le projet de loi relatif à la CMU aurait pu effectivement aller dans ce sens si on avait demandé aux assurances et aux mutuelles dintervenir dès le premier franc de la prise en charge. Il n'en a, hélas, rien été.

LG : Faut-il, dans le domaine de l'industrie du médicament, développer des mesures incitatives de coopération entre la recherche privée et la recherche publique ?

AM : Effacer les frontières entre les deux me semble en effet une bonne chose : l'effort récent du gouvernement dans ce sens mérite d'ailleurs d'être salué.

LG : L'industrie est-elle trop taxée en France ? Faut-il craindre la menace dune fuite des investisseurs ?

AM : Oui, pour des investissements internationaux mobiles, il y a en effet une concurrence des Etat qui s'exerce. Mais je ne vois pas, cependant, de désengagement massif. l'Etat conserve au travers des AMM et des conditions qu'il peut poser de puissants moyens de pression sur les laboratoires.

LG : Le procès devant la CJO vous a-t-il paru traduire une bonne initiative ?

AM : J'ai le sentiment que ce procès n'a pas été un bon procès. D'une part, parce qu'on a séparé les ministres des collaborateurs, et d'autre part, parce que les victimes n'y ont pas eu accès et n'ont pas été défendues. Néanmoins, ce procès va dans le bon sens, car il constitue le procès de l'Etat et de son mauvais fonctionnement. Il y à là d'ailleurs le concentré de tous les défauts du système français que je ne cesse de dénoncer depuis des années : le monopole, la centralisation étatique, la technocratie, le protectionnisme. Ce qui a été dit durant ce procès est accablant. Mais ce qui m'a peut-être choqué le plus, c'est le procès que l'on a fait au procès. Toute une série de personnalités éminentes appartenant à la nomemklatura d'Etat se sont précipité dans les medias pour dire que ce procès n'a pas lieu dêtre et quil ne saurait y avoir de responsabilité pénale des hommes politiques, car les fautes ne sont pas intentionnelles. Là je m'interroge, car c'est vraiment deux poids deux mesures. Un automobiliste ou un artisan est responsable pénalement de ses fautes, même s'il na pas eu l'intention de provoquer un accident ou de donner la mort. On a encore aujourd'hui du mal à admettre en France, que le Droit est supérieur aux Etats et aux politiques. Tout au long du 20ème siècle, on a considéré que le politique était supérieur au Droit, que le politique faisait le Droit. Cette conception à conduit à des dérives totalitaires. Cette fin de siècle marque la fin de cette conception absolue de la souveraineté des Etats et du politique.

LG : La loi Madelin a permis de mettre sur le marché un certain nombre de produits permettant aux médecins de constituer un complément de retraite par capitalisation. Pour des raisons de pouvoir dachat, ça n'a pas été un franc succès. Quel commentaire cela vous inspire-t-il ?

AM : Cela fait déjà une certain nombre dannées que je dis que la France a besoin d'un système de retraite complémentaire par capitalisation pour prévenir les graves déséquilibres que nous aurons à connaître à horizon de 2005. Quand j'étais Ministre des Entreprises, j'ai eu la possibilité de mettre cette idée en oeuvre pour les professions indépendantes et libérales. Je suis heureux que les médecins puissent bénéficier de ces dispositions qui sont précieuses pour l'avenir, même si elles sont intervenues à un moment où les médecins avaient sans doute moins de possibilité qu'à dautres époques de souscrire à ces fonds de pension.

LG : L'informatisation des médecins patine...Quen pensez-vous ?

AM : Je pense qu'il y a eu beaucoup d'erreurs de commises dans le lancement de l'informatisation des cabinets médicaux. Les pouvoirs publics ont présenté cette informatisation comme un instrument de sanction et de contrôle et non comme un outil positif. Il ne faut pas s'étonner du résultat. A mes yeux, l'informatisation doit être synonyme d'optimisation dun moyen de gestion dun réseau, et chaque partenaire doit y trouver son intérêt et sa récompense. Et là encore, il ne doit pas y avoir de système unique mais plusieurs systèmes en concurrence permanente. C'est un principe qui répond aux exigences de la complexité, et donc, qui s'applique à tous les domaines.

LG : Martine Aubry et Bernard Kouchner viennent dadresser aux médecins libéraux une lettre de huit pages...Que vous inspire-t-elle ?

AM : Martine Aubry essaye de se racheter depuis que le Conseil Constitutionnel a censuré les sanctions collectives. Elle tente de faire oublier aux médecins ce mécanisme totalement aberrant. Malheureusement, je pense que cette lettre est uniquement destinée à anesthésier les médecins avant la mise en place dun nouveau dispositif coercitif.


(source http://www.demlib.com, le 7 février 2001)

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