Déclaration de M. Laurent Fabius, président de l'Assemblée nationale, sur la nécessité d'un rééquilibrage des pouvoirs au sein des Parlements au profit du législatif et la responsabilité des Parlements sur les questions éthiques ou envers les jeunes, notamment dans le domaine de l'éducation, Ottawa le 7 juillet 1999. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Déclaration de M. Laurent Fabius, président de l'Assemblée nationale, sur la nécessité d'un rééquilibrage des pouvoirs au sein des Parlements au profit du législatif et la responsabilité des Parlements sur les questions éthiques ou envers les jeunes, notamment dans le domaine de l'éducation, Ottawa le 7 juillet 1999.

Personnalité, fonction : FABIUS Laurent.

FRANCE. Assemblée nationale, président;FRANCE. PS

Circonstances : Séance inaugurale de la 25ème session de l'Assemblée parlementaire de la Francophonie, à Ottawa le 6 juillet 1999

ti : Monsieur le Premier Ministre, Monsieur le Secrétaire général,

Messieurs les Présidents, chers collègues et amis,

Je veux d'abord adresser au nom de l'ensemble des délégations et notamment de la délégation française mes vifs remerciements à nos hôtes canadiens pour leur remarquable hospitalité. En quelques instants, je voudrais développer deux idées illustrant une dimension de la francophonie que notre réunion met en valeur.

1) Ma première idée, c'est que le XXIe siècle devra faire une plus grande place aux peuples, donc aux Parlements qui les représentent.

L'aspiration à davantage de démocratie, à une véritable société de débat, s'exprime en effet partout. Les citoyens se sentent aujourd'hui souvent peu ou mal représentés. La tendance dominante jusqu'ici a été la concentration des pouvoirs au profit des exécutifs. Cette tendance risque d'être accrue et modifiée avec la mondialisation, soit parce que les exécutifs s'arrogent le monopole de la politique dite " internationale " qui détermine de plus en plus les marges de man¿uvre " nationales ", soit parce que le vrai pouvoir échappe tout simplement aux instances politiques. Un rééquilibrage est nécessaire et il implique le renforcement et le renouvellement de la fonction des Parlements démocratiques.

La nécessité d'associer davantage l'instance parlementaire à la définition des orientations, à la prise de décision, au contrôle de l'action, est perçue dans de nombreuses enceintes. C'est vrai en Europe ; c'est vrai au niveau multilatéral, où l'Union interparlementaire et l'ONU ont commencé - encore timidement - à renforcer leurs liens. On parle souvent de "bonne gouvernance" ou de "bon gouvernement" : n'oublions pas que le bon gouvernement doit davantage associer le Parlement, au niveau national et international.

L'APF possède des titres particuliers à mener cette réflexion puisqu'une des originalités de la francophonie est précisément que les Parlements ont depuis l'origine exercé un rôle dans notre organisation. L'Assemblée parlementaire de la francophonie a pris l'an dernier la suite de l'AIPLF, conformément à la charte de la francophonie adoptée en 1997. Cette charte définit les modes de coopération entre l'APF et les instances des sommets. Il incombe aux Parlements et aux exécutifs d'appliquer ce dispositif dans l'intérêt de la francophonie.

La première idée sur laquelle je souhaite insister est donc celle-ci : au-delà des fonctions propres de l'APF au sein des institutions de la francophonie, il est souhaitable que l'APF devienne de plus en plus un lieu de réflexion et de propositions sur la fonction parlementaire elle-même, à notre usage commun d'abord, mais aussi pour nous permettre d'échanger des idées avec d'autres pays ou d'autres ensembles et éventuellement de défendre des positions communes dans le cadre multilatéral. Ce sera un moyen de mieux servir la démocratie.

2) Précisément, la seconde idée que je propose à vos réflexions est celle-ci : la francophonie, ce n'est pas seulement parler une même langue, le français, c'est se rattacher à une tradition à la fois spécifique et diverse, à un humanisme, à une philosophie politique que nous avons en partage.

Sur le modèle de l'unité dans la diversité, nous sommes en effet les uns et les autres persuadés que les valeurs de solidarité, de reconnaissance mutuelle, d'égalité, de liberté, sont fondamentales pour réguler les rapports entre cultures et nations dans le monde, si nous voulons éviter la "guerre des civilisations" que certains prédisent. Un des premiers messages de la francophonie doit être celui de l'universalité des droits de l'homme. Bref, au nom de la culture francophone nous avons quelque chose à dire en français qui n'est pas forcément ce qui se dit en telle autre langue ou dans tel autre ensemble. Dans cet esprit, nous pourrions nous efforcer de concevoir ensemble des réponses aux nouveaux défis. Nous avons commencé. Nous devons aller plus loin. Je pense notamment à deux domaines.

D'abord, certains défis qui naissent de la science et de la technologie. A travers les manipulations génétiques, l'utilisation des embryons humains, les techniques de clonage, on remet en cause la reproduction, la filiation, et donc le statut de l'individu. Ces nouveaux outils offrent des espoirs immenses, mais aussi des risques considérables, risques d'eugénisme, d'inégalités nouvelles, de commercialisation nationale et internationale de la vie. L'espèce humaine est à un tournant, elle va devoir choisir. Les francophones eux aussi devront choisir et puisque nous plaçons, nous, au premier rang la personne humaine, il me paraît essentiel que notre réponse puisse être commune. On dira : ce sont des spéculations philosophiques et futuristes ; pas seulement ! Ce sont aussi des enjeux juridiques, économiques, sociaux, des problèmes sur lesquels nous aurons les uns et les autres à légiférer. Nos Parlements ont beaucoup de motifs de s'aider mutuellement dans leur réflexion. En proposant des orientations communes pour demain à nos gouvernements dans ce domaine essentiel pour l'espèce humaine, nous illustrerons la rénovation de l'activité parlementaire.

Le deuxième exemple, également fondamental, que je souhaite citer concerne les jeunes. Pays riches ou pays pauvres, nous avons tous une responsabilité immense envers les jeunes. Le prochain sommet de Moncton en débattra. La francophonie doit proposer à la jeunesse quelque chose qui soit spécifique et qui puisse nourrir l'espoir. Santé, formation, emploi, droit à une chance, droit au bonheur, c'est d'abord pour les jeunes que nous devons agir et l'action passe avant tout par l'éducation. Non pas seulement - même si c'est essentiel - l'éducation initiale, qui a encore des progrès à accomplir. Non pas seulement la formation continue qui permet, après l'éducation initiale, de rafraîchir les connaissances. Mais " l'éducation continuelle ", qui sera la marque du XXIe siècle et devra permettre à tous, tout au long de la vie, d'avoir accès à toutes les connaissances et de partout. Cette " éducation continuelle " va remettre en cause d'une certaine façon les contenus de l'enseignement, les méthodes, les contrôles, les publics. Ne pourrait-on concevoir que la francophonie se fixe parmi ses objectifs essentiels de donner la priorité à l'éducation continuelle ! Ce qui signifie par exemple, puisque des moyens financiers importants sont nécessaires, que nous devrions plaider pour que les dépenses d'éducation et de formation soient placées hors contingent des ajustements financiers que les organisations internationales imposent aux pays en difficulté.

Mes chers collègues,

Non, la francophonie n'est pas ringarde. La francophonie est une vision du monde. Pour la maintenir vivante, il faut, comme vous le faites, lui garder son ambition.

(Source http://www.assemblee-nationale.fr, le 20 juillet 1999)

Rechercher