Interview de M. Robert Hue, secrétaire national du PCF, à France 2 le 25 et déclaration sur l'intervention de l'OTAN dans le conflit du Kosovo, à l'Assemblée nationale le 27avril 1999. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Robert Hue, secrétaire national du PCF, à France 2 le 25 et déclaration sur l'intervention de l'OTAN dans le conflit du Kosovo, à l'Assemblée nationale le 27avril 1999.

Personnalité, fonction : HUE Robert, COTTA Michele, ZEMMOUR Eric.

FRANCE. PCF, secrétaire national

ti : Monsieur le Président, Monsieur le Premier Ministre, Mesdames et Messieurs les Ministres, chers collègues,

Impossible d'évoquer le drame du Kosovo, et de réfléchir aux solutions à y apporter sans avoir à l'esprit la violence faite aux populations kosovars, les massacres, les villages brûlés, la répression cynique et cruelle menée par l'armée serbe. Milosevic et les ultranationalistes qui l'entourent portent la responsabilité de cette tragédie.
La solidarité des communistes français va à ces hommes, ces femmes, ces enfants victimes des exactions abominables de l'épuration ethnique, elle va à tous les peuples de la région, elle va aux victimes des bombardements, elle va à celles et ceux qui, avec courage et dignité, résistent à Milosevic, et s'opposent à la barbarie nationaliste, à tous les nationalismes.
Oui, il faut créer les conditions du retour chez elles de ces centaines de milliers de familles aujourd'hui poussées à cet exode tragique.
Et il nous faut, avec la même volonté, empêcher l'embrasement de la région et tout faire pour enrayer l'engrenage de la guerre.
Mes premiers mots, juste après le début des bombardements, il y a un mois, ici même, devant l'Assemblée nationale, étaient pour poser la question: "Et maintenant? Après ces premiers bombardements, comment retrouver le chemin qui mène à la paix?" Et je poursuivais "les faits sont là, en effet: loin de soulager les souffrances de la population, loin de faire reculer les possibilités de l'armée yougoslave de poursuivre la répression au Kosovo, les bombardements de l'Otan ont aggravé la situation."
Mon intention en ces moments critiques, n'est pas de m'appesantir sur le fait que la situation à laquelle nous sommes parvenus un mois plus tard apporte une dramatique justification à cette analyse.
Dans l'immédiat, il n'est pas de devoir plus impérieux pour notre pays comme pour l'Europe que d'apporter l'aide humanitaire indispensable aux populations, aux réfugiés, comme aux pays limitrophes concernés, pour faire face à l'urgence. C'est l'honneur de notre pays que des millions de Français se mobilisent pour venir en aide à ces hommes, à ces femmes, à ces enfants. Aussi conviendrait-il que l'Etat dégage les moyens supplémentaires pour renforcer les dispositifs mis en place par les collectivités territoriales et les associations humanitaires, et pour faire face aux milliers de demandes d'accueil encore en attente.
Toutes aussi urgentes sont les initiatives politiques à prendre pour sortir de l'impasse.
Je ne suis pas de ceux qui pensent que la solution serait facile à trouver pour faire reculer Milosevic, pour l'amener à cesser la répression, pour établir les conditions d'une paix juste et durable. Je ne suis pas de ceux qui récusent par principe en toute circonstance l'usage de moyens militaires pour prévenir de telles situations ou empêcher un crime contre l'humanité.
Mais en l'occurrence, je récuse l'effrayant simplisme de pensée selon lequel il aurait suffi de quelques bombardements pour jeter les bases d'une solution à un problème aussi complexe que celui posé -et pas d'aujourd'hui- dans les Balkans.
Force est de constater, après plus d'un mois de bombardements que non seulement on ne s'est pas rapproché d'une solution, mais qu'au contraire, celleci apparaît plus difficile encore.
D'autant que, pendant ces quelques semaines, les haines, les nationalismes se sont exacerbés. Chaque violence nouvelle a rendu plus difficile une vie commune à venir.
L'impasse militaire a été confirmée ces jours derniers avec le débat sur les opérations terrestres, et avec les décisions du sommet de l'Otan.
L'inefficacité des frappes aériennes a naturellement fait ressortir les plans d'intervention terrestre, comme si la fuite en avant pouvait être une réponse au sentiment d'impuissance et d'échec alimenté par une opération déjà si mal engagée. Les conséquences d'un tel engrenage seraient incalculables.
J'avais eu l'occasion de l'affirmer nettement et en toute responsabilité: l'engagement d'opérations terrestres ne ferait que nous enliser davantage, sans rien résoudre pour les populations. Une telle décision ne manquerait pas, en outre, d'avoir en France comme dans d'autres pays européens de très graves conséquences politiques.
C'est pourquoi, Monsieur le Premier Ministre, vous comprendrez que j'apprécie très positivement votre refus que la France s'engage dans des opérations terrestres.
Par contre, je considère de mon devoir de mettre en garde devant les risques extrêmement graves d'escalade dont est porteuse la décision d'embargo pétrolier et de blocus maritime. Et nous savons en l'occurrence que ce sont toujours les peuples qui en subissent les conséquences.
Il est donc nécessaire de redéfinir et de mettre en ¿uvre d'urgence une stratégie réellement adaptée à la situation et aux objectifs de la communauté internationale.
On l'aura compris, aujourd'hui, comme tout au long de la crise, le choix des communistes est animé d'une volonté et d'un esprit constructifs. Nous avons critiqué les bombardements et la stratégie de l'Otan parce que pour nous ils mènent à l'impasse.
Mais je tiens à le dire avec toute la force nécessaire: ceux qui ont en charge l'exécutif dans ces moments difficiles peuvent, au moindre effort qui permettra d'avancer vers une issue politique, être assurés du soutien des communistes français. Je n'ignore aucun de ces efforts, même quand j'en vois les limites imposées par les choix initiaux. Tout ce qui permettra d'ouvrir des brèches, d'affirmer le choix d'une solution politique recevra le soutien de la composante communiste de la majorité.
C'est le sens des propositions que nous avançons depuis le début, et qui correspondent, nous le savons, aux attentes de l'immense majorité des Français.

Nos objectifs, quels sont-ils?
- arrêter les exactions de l'armée serbe au Kosovo,
- créer les conditions du retour des réfugiés, des centaines de milliers de Kosovars qui ont dû fuir la guerre, et garantir leur sécurité
- poser dès à présent le principe d'une large autonomie du Kosovo, en rejetant toute idée de partition ethnique.

Cela passe par le retrait des forces serbes, la démilitarisation de la province, la constitution et le déploiement d'une force d'interposition, qui prendrait la forme d'une force internationale de sécurité et de coopération, dotée des moyens nécessaires, et placée sous l'égide de l'ONU. La composition d'une telle force fera nécessairement l'objet d'une négociation. Mais il est réaliste de poser comme principe que les pays européens en constituent le noyau essentiel, en y associant la Russie, avec éventuellement d'autres pays d'Europe centrale.
Enfin, nous avons la responsabilité d'offrir une perspective de reconstruction à tous les peuples meurtris par la guerre, une perspective qui les aide à surmonter leur désespoir, qui leur montre que l'avenir n'est pas dans le nationalisme, dans le repli identitaire suicidaire, mais dans un destin partagé avec les autres pays d'Europe.
C'est le sens de notre proposition, avancée bien avant le début du conflit, d'une Conférence européenne sur les Balkans pour la sécurité et la reconstruction. Je souhaite que la France entreprenne dès à présent des démarches en ce sens auprès de ses partenaires.
Je perçois très positivement le rôle central accordé aux Nations Unies et je propose que dans les prochaines heures, ou dans les tout prochains jours, la France demande la convocation du Conseil de sécurité pour examiner un plan de paix qui aurait alors la légitimité conférée par la communauté internationale.
Je reste convaincu que si l'on veut isoler Milosevic et son entourage ultranationaliste à Belgrade, l'isoler en Yougoslavie, au sein même du peuple serbe, et l'isoler sur tout le continent, il faut redonner la primauté à l'ONU, ce qui permettra à la Russie de jouer le rôle incontournable que tous les responsables sérieux lui reconnaissent.
Enfin, je pense qu'il faudra avancer ensemble en Europe pour substituer à l'Otan un système de sécurité réellement européen. Bien entendu, comme tous les observateurs, j'ai suivi les débats qui ont marqué le sommet du 50ème anniversaire de l'Alliance atlantique.
Il ne m'est pas indifférent que l'option des opérations terrestres n'ait pas été entérinée. Il ne m'est pas indifférent que ce soit sous la pression de la France qu'il ait été rappelé explicitement que "le Conseil de sécurité des Nations-Unies assure la principale responsabilité quant au maintien de la paix et de la sécurité internationales".
Il n'y a là aucune naïveté de ma part. La manière dont ont été décidées et menées les opérations de bombardement, sans mandat de l'ONU, et aux conditions fixées par l'administration américaine est suffisamment éclairante de l'état d'esprit des responsables de Washington. Mais je constate aussi que cette manière d'agir a soulevé de vives réactions dans l'opinion et chez tous ceux qui considèrent qu'aucun pays, fût-il le plus puissant, ne peut prétendre fixer lui-même les règles qui doivent régir les relations internationales. Car, si la force prime le droit, alors c'en est fait des institutions internationales, et quel contrepoids face à l'arbitraire?
A plusieurs reprises ces dernières années, la légalité internationale a été bafouée, et les Nations-unies humiliées. On ne saurait s'en accommoder. Bien au contraire, il s'agit pour les autres nations d'affirmer ensemble la primauté de la politique sur la force, et de veiller à ce que l'usage de la force, quand il est nécessaire, soit soumis à des règles universellement reconnues. C'est le rôle et la responsabilité de Nations-unies.
On le voit, le drame du Kosovo nous ramène à des questions essentielles. Essentielles pour l'avenir des relations internationales. Essentielles pour le devenir de l'Europe.
Il s'agit dans l'urgence de sauver des populations, de porter un coup d'arrêt à une répression barbare, d'éviter l'embrasement, de trouver une issue à l'impasse actuelle pour retrouver le chemin de la paix par une solution politique durable et valable pour tous les peuples de la région.
L'OTAN, nous dit-on, y joue sa crédibilité. Bien plus, me semble-t-il, c'est l'Europe qui y joue sa crédibilité. Le 26 mars, dans mon discours devant vous-mêmes, j'avais dit que je considérais cette guerre comme un signe de la difficulté de l'Europe de s'émanciper de la tutelle américaine. J'en vois un nouvel exemple dans ce qui s'est passé à Washington pour le 50ème anniversaire de l'Alliance atlantique. Je l'ai dit: je ne balaie pas d'un revers demain les efforts des représentants de la France pour desserrer un tant soit peu la pression des Etats-Unis. Pourtant, force est de constater qu'avec son "nouveau concept stratégique" l'Otan renforce ses missions et le cadre contraignant dans lequel les Etats unis enferment leurs alliés, et fixent les limites strictes aux ambitions d'émancipation des Européens.
A ce propos, une nouvelle fois les Français et la représentation nationale sont mis devant le fait accompli. Les dirigeants du pays peuvent entériner à Washington les évolutions stratégiques de l'Alliance sans que l'Assemblée nationale ait eu à en débattre et à émettre un avis. Cette carence, après la décision de participer aux bombardements sans consultation soulève une question fondamentale de démocratie, à laquelle, je pense, il conviendra d'apporter une réponse institutionnelle. Ce débat, ce grand débat, nous devons le mener avec d'autant plus de transparence qu'il touche à la façon dont nous entendons construire l'architecture de la sécurité dans l'Europe du XXI° siècle, y compris dans ses dimensions militaires.
Ainsi, à partir de la crise des Balkans, est posée pour les Européens l'exigence d'une coordination des politiques et des moyens de défense et de sécurité qui leur permette de faire face à de telles situations, de les prévenir, sous l'égide de l'ONU et de l'OSCE, et indépendamment des Etats-Unis. Tragiquement sans doute, mais parce que la guerre nous touche au plus profond de nous même, la crise du Kosovo révèle le besoin d'union, de solidarité, le besoin d'Europe. Le besoin de construire une puissance pacifique capable de tenir tête à l'empire américain. Je dis cela sans aucune agressivité, mais avec la conscience que dans le monde tel qu'il est, il y a besoin que s'affirme la volonté des Européens de trouver ensemble des réponses leur permettant d'assumer leur communauté de destin.
Oui, beaucoup de notre avenir se joue dans la manière dont nous saurons, nous, européens ouvrir la voie à une solution politique dans les Balkans. Dans la manière dont la France trouvera avec ses partenaires la force d'enrayer l'engrenage de la guerre et des nationalismes.

Monsieur le Premier Ministre, chers collègues,

L'historien Fernand Braudel appelait à une "Europe inventive, facteur d'apaisement" face à une "Europe routinière, facteur de tensions que nous ne connaissons que trop". En ces temps de violence et de haine, de larmes et de sang, cet appel peut sembler dérisoire. Mais justement, dans la gravité de l'instant, je pense que nous avons -et nous français tout particulièrement- à tout faire pour redonner une chance à la paix.

(source http://www.pcf.fr/actua, le 8 février 2001)

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