Déclaration de M. Pierre Moscovici, ministre délégué aux affaires européennes, sur l'élaboration d'une nouvelle vision de l'Europe liée aux ruptures récentes dans l'histoire de la construction européenne, la réalisation de l'UEM, le conflit du Kosovo et la crise des institutions communautaires, et sur la dimension européenne de la formation des hauts fonctionnaires, Strasbourg le 24 juin 1999. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Pierre Moscovici, ministre délégué aux affaires européennes, sur l'élaboration d'une nouvelle vision de l'Europe liée aux ruptures récentes dans l'histoire de la construction européenne, la réalisation de l'UEM, le conflit du Kosovo et la crise des institutions communautaires, et sur la dimension européenne de la formation des hauts fonctionnaires, Strasbourg le 24 juin 1999.

Personnalité, fonction : MOSCOVICI Pierre.

FRANCE. Ministre délégué aux affaires européennes

Circonstances : Visite de M.Pierre Moscovici, ministre délégué chargé des affaires européennes, à l'Ecole nationale d'administration à Strasbourg le 24 juin 1999

ti : Mesdames et Messieurs,

Chers amis,

C'est un grand plaisir pour moi de me trouver ici, à Strasbourg, avec vous, pour évoquer les questions européennes dans le cadre de votre enseignement à l'ENA. Je me réjouis d'autant plus que votre promotion, qui aura le privilège d'être la première du prochain siècle, a eu l'intelligence de se choisir un très beau nom, celui d'un immense philosophe, Averroes, qui symbolise la richesse et la diversité de l'héritage culturel que nous devons aux civilisations de la Méditerranée.

Vous avez déjà suivi de nombreux cours et conférences sur ces questions, et je ne voudrais pas ajouter un cours magistral supplémentaire. Je souhaiterais seulement, en tant que ministre chargé des Affaires européennes, mettre l'accent sur les ruptures que vient de connaître l'Union européenne, et, dans ce contexte, sur ce que me paraissent être les grandes ambitions de l'Europe de demain, en soulignant les responsabilités qui seront les vôtres, au sein de l'administration, face à ces défis.

1/ De l'euro au Kosovo : des ruptures qui marquent la fin d'une certaine vision de l'Europe

Je voudrais tout d'abord insister sur la triple rupture qui a eu lieu depuis le début de l'année avec l'entrée en vigueur de la monnaie unique, la crise institutionnelle marquée par la démission collective des membres de la Commission européenne et le conflit du Kosovo.

Ces trois événements n'ont, bien sûr, ni la même origine, ni la même gravité, ni les mêmes effets. Ils me semblent pourtant révélateurs de la même évolution, - c'est-à-dire de l'aboutissement d'une certaine conception de la construction européenne - et peuvent ouvrir ensemble, à condition que nous en saisissions l'occasion, la voie à une nouvelle Europe plus politique, plus démocratique.

D'une part, l'entrée en vigueur réussie de l'euro marque l'aboutissement d'un processus qui a consisté, depuis le plan Schuman, en 1950, à rapprocher les pays européens par le biais de leurs économies, dans un processus progressif, de la CECA au marché commun, puis au marché unique et, logiquement, à la monnaie unique. Ce processus financier et commercial est aujourd'hui en voie d'achèvement. Certains peuvent d'ailleurs en conclure qu'il s'agit d'un point ultime et qu'il n'est ni souhaitable, ni nécessaire d'aller au-delà.

Je vous dirai tout de go que telle n'est absolument pas ma vision. Autant le succès de la monnaie unique est une étape fondamentale dont nous nous réjouissons, autant elle ne peut être considérée comme une fin en soi, mais seulement comme un instrument au service d'une véritable politique européenne de la croissance et de l'emploi, qui est encore largement à inventer et sur laquelle je reviendrai.

Dans le même sens, la crise de la Commission, au-delà des aspects liés à telle ou telle personnalité, marque la fin d'une construction européenne de laquelle les peuples étaient par trop absents, pour laquelle le Parlement européen, auquel on refusa d'ailleurs longtemps le droit de s'appeler ainsi, était tenu pour un ornement négligeable, pour résumer, d'une Europe où une certaine technocratie disposait d'un relatif monopole du savoir et du pouvoir.

Que mes propos ne soient pas mal interprétés. Je ne vais pas verser dans la démagogie. Ce mode de fonctionnement de la construction européenne, inédit par définition puisque l'oeuvre entreprise après la guerre n'avait pas de précédent, a eu de nombreuses vertus et était, à l'origine, sans doute, le seul en mesure de faire avancer l'Europe et d'aboutir aux résultats actuels. Dans ce sens, et au-delà des caricatures et des excès - on ne sait ainsi s'il faut parler d'ingéniosité ou de perversité face à des concepts communautaires tels que la subsidiarité ou la comitologie -, le travail a été remarquable.

Pour autant, cette méthode, itérative, privilégiant l'économique sur le politique laisse aujourd'hui entière la question que se posent les peuples : l'Europe, pour quoi faire ?

Cette question s'est posée avec acuité à l'occasion de la troisième rupture de ce premier semestre, le conflit du Kosovo. Alors que la fin de la guerre froide aurait pu nous conduire à penser que le continent était devenu, durablement, une zone de paix, le conflit au Kosovo, dernière convulsion tragique de la crise de l'ex-Yougoslavie, nous a rappelé que l'Union européenne devait encore assurer la paix dans son "étranger proche".

Je ne souhaite pas revenir longuement sur les tenants et les aboutissants de l'engagement de la France, aux côtés de ses alliés de l'OTAN, dans ce conflit. Je voudrais simplement dire que, ce qui était en question dans ce conflit, c'était tout simplement la défense des valeurs fondamentales de l'Europe que nous voulons bâtir ensemble, au siècle prochain. Nous ne pouvions envisager une Europe qui tolère, sur son sol, que l'on fomente la guerre et que l'on foule aux pieds les droits les plus élémentaires de la personne humaine.

Il n'en reste pas moins que cette crise a mis à nouveau en lumière les faiblesses de l'Europe en tant qu'acteur politique et militaire, son besoin de disposer d'une capacité autonome de défense ainsi que la nécessité, à plus long terme, de définir les frontières ultimes de l'Europe, qui ne sauraient laisser de côté les Balkans, j'y reviendrai.

2/ Confrontés à ces ruptures, nous devons définir les grandes ambitions de l'Europe de demain

Notre première ambition doit être celle d'un continent réunifié et en paix. Nous devons réaffirmer notre engagement en faveur d'une réunification réussie du Continent. Celle-ci est déjà engagée, comme vous le savez, avec six pays candidats. Cinq autres pays candidats seront admis, à brève échéance, à la table des négociations.

Cet engagement, qui nous conduira à terme à une Europe à 25 ou plus, est un devoir de solidarité vis-à-vis de ces pays, que seul le Rideau de fer éloignait artificiellement de leurs voisins européens, c'est aussi l'assurance d'une consolidation, en Europe, de la démocratie et donc de la paix - car les démocraties ne se font pas la guerre.

Au-delà des candidats actuels, nous devons réfléchir dès maintenant aux limites de l'Europe, tant il est vrai que nous ne pourrons laisser une région en dehors, en l'occurrence les Balkans, ni, de toute façon, vivre dans un espace européen en constante progression, sans idée de ses frontières ultimes.

Nous devons dire clairement que les pays issus de la Yougoslavie, au sein desquels seule la Slovénie est actuellement candidate, ainsi que l'Albanie, ont vocation à entrer dans l'Union européenne, une fois qu'ils auront établi la paix entre eux, la paix civile au sein de chaque pays et la démocratie. Certes, il conviendra de demeurer prudent et de respecter les étapes nécessaires. Ces pays ne pourront être candidats d'emblée, comme le sont la Bulgarie ou la Roumaine, par exemple. L'essentiel est bien de leur offrir une perspective, une marche à suivre.

Nous devons également, dans le cadre des dispositions qui sont prises pour accompagner la sortie de crise au Kosovo et, en particulier, de l'effort de reconstruction dans la région, prendre en compte les intérêts des pays voisins de la Yougoslavie et déjà candidats, je pense notamment à la Hongrie, à la Bulgarie et à la Roumanie.

D'une façon générale, je souhaite que ces développements soient une occasion de renforcer, dès à présent, les liens entre l'Union européenne et l'ensemble des pays candidats. Je ne suis pas sûr, en particulier, que toutes les potentialités de la Conférence européenne, que nous avions conçue comme un forum associant l'Union et l'ensemble des pays candidats, aient été exploitées jusqu'à présent.

Outre l'élargissement, le deuxième moyen d'affirmer l'ambition de paix de l'Europe est l'affirmation d'une politique étrangère commune, dotée d'une capacité de défense.

Des premières étapes ont certes été franchies avec les Traités de Maastricht et d'Amsterdam, qui mettent en place la PESC, pour le premier, et la dotent de moyens renforcés, pour le second. Pour autant, il faut bien constater que l'affirmation politique de l'Europe sur la scène internationale est encore embryonnaire ou, en tout cas, trop souvent déclaratoire.

Je me réjouis, à ce propos, de la nomination de Javier Solana au poste de "Monsieur PESC", lors du Conseil européen de Cologne. Avec ce bon choix, l'Europe dispose désormais d'une personnalité disposant de toute l'autorité politique nécessaire pour incarner la politique étrangère commune.

Il faut désormais s'engager résolument dans le sens d'une capacité autonome de défense pour les Européens. L'alternative ne doit plus être entre ne rien faire ou bien agir seulement dans le cadre de l'OTAN.

A cet égard, la France se veut résolument positive et pragmatique, en évitant de se focaliser sur les aspects institutionnels. L'essentiel est de partir de nos objectifs pour en déduire nos besoins : de quelle défense européenne avons-nous besoin ? Comment pouvons-nous y parvenir ?

Là aussi, la Déclaration adoptée lors du Conseil européen de Cologne, qui s'inspire elle-même en grande partie de l'esprit de la Déclaration franco-britannique de Saint-Malo, en décembre 1998, va dans le bon sens, en proclamant que l'Union européenne doit avoir une capacité autonome d'action, appuyée sur des forces militaires crédibles, avec les moyens de les utiliser, et en étant prête à le faire.

Nous allons ainsi travailler, de façon, j'y insiste, très pragmatique et pas uniquement institutionnelle, à la défense européenne de demain, autour d'un programme de convergence, sur quelques années, visant au rapprochement et à la restructuration des industries de défense, à la coordination des budgets militaires en Europe et à une configuration plus opérationnelle des forces européennes existantes. Une telle approche n'exclut pas un volet institutionnel, et, à ce propos, la fusion de l'UEO dans l'Union, en dépit des difficultés réelles qu'elle présente, sera bien opérée, mais elle ne doit pas s'y réduire.

La question de l'articulation entre cet effort européen de défense et le rôle de l'OTAN doit être également abordée avec réalisme et simplicité, loin de tout dogmatisme. L'objectif me parait de renforcer le poids politique de l'Europe au sein de l'Alliance, plutôt que de chercher une illusoire concurrence.

Cette évolution sera longue. Les difficultés sont nombreuses. Mais je suis convaincu que les Européens peuvent manifester le même souci de réalisme et d'efficacité dans ce domaine qu'ils ont déployé avec succès dans d'autres domaines.


J'en viens à la deuxième grande ambition, celle d'une Europe démocratique et citoyenne.

La question institutionnelle est centrale. Non seulement parce qu'il n'y aura pas d'Europe forte avec des institutions faibles, mais parce que l'adhésion des peuples à l'idée européenne, au-delà d'une sympathie de principe qui ne fait d'ailleurs pas défaut, ne s'approfondira qu'à la condition que ses institutions deviennent plus lisibles.

La réforme des institutions doit, selon moi, se concevoir en deux grandes étapes. Dans un premier temps, et nous venons de lancer le processus lors du Conseil européen de Cologne, nous devons nous concentrer sur une réforme simple et rapide, celle des reliquats d'Amsterdam. Il s'agit d'une étape essentielle, avant de pouvoir accueillir, dans quelques années, les premiers pays candidats d'Europe centrale et orientale.

Mais même avant cela, il est possible d'améliorer beaucoup d'éléments du système institutionnel actuel, sans recourir à un nouveau traité. Il en est ainsi notamment du fonctionnement de la Commission, dans la suite du rapport des experts indépendants. Je fais à ce sujet toute confiance à Romano Prodi pour mener à bien des réformes de gestion et, surtout, pour que la nouvelle Commission adopte une nouvelle attitude, plus ouverte, plus responsable, plus collégiale aussi, en un mot plus politique.

Les Etats membres ont également leur responsabilité, et pourraient envisager, sans attendre un nouveau traité, de réorganiser les formations du Conseil des ministres afin d'en réduire le nombre, de les rendre plus efficaces et opérationnelles, en commençant par le Conseil Affaires générales, dont je puis témoigner, pour y assister depuis maintenant deux ans, qu'il a largement perdu la vocation de coordination qui était la sienne au départ.

Je pense ainsi qu'il serait souhaitable de scinder l'actuel "Conseil Affaires générales" en un Conseil à vocation coordinatrice, d'une part, qui préparerait notamment les Conseils européens et serait compétent pour les questions institutionnelles et, d'autre part, en un Conseil "Affaires extérieures et de sécurité" qui traiterait de la PESC. En revanche, la vingtaine de formations du Conseil à vocation sectorielle seraient regroupées en une dizaine, autour de grands pôles, tels que "Marché intérieur-consommation", ou encore "Environnement-transports-politique régionale".

J'en viens maintenant à la réforme nécessaire du traité sur les points non couverts à Amsterdam. Vous le savez, cela concerne la taille et la structure de la Commission, l'extension du vote à la majorité qualifiée et la repondération des voix au sein du Conseil des ministres. Il ne s'agit pas, bien sur, d'exclure à l'avance toute autre question qui serait connexe à ces trois points et pour laquelle une solution simple apparaîtrait possible, mais je crois qu'il est important de ne pas ouvrir, maintenant, l'ensemble des questions institutionnelles, faute de quoi un accord rapide serait impossible, ce qui retarderait d'autant les premières adhésions.

Il va de soi que cette réforme simple, "a minima" diraient certains, n'épuisera bien évidemment pas le sujet. Il nous restera à définir une réforme beaucoup plus ambitieuse, celle des structures de la future Europe à trente. II est clair qu'une telle Union, malgré les réformes immédiates dont je viens de parler, ne pourra pas fonctionner comme l'Union actuelle à Quinze, qui a déjà dérivé par rapport au mode de fonctionnement de la Communauté initiale à Six.

L'hétérogénéité croissante entre les Etats membres, tant sur le plan économique que politique ou culturel, obligera à une plus grande souplesse, faute de quoi l'Union sera condamnée à l'immobilisme, ne pourra être qu'une immense zone de libre-échange. Je sais que c'est le rêve, caché ou non, de certains. Ce n'est certainement pas le nôtre.

Il faudra donc avancer vers un système - esquissé par les "coopérations renforcées" du traité d'Amsterdam - dans lequel un petit groupe d'Etats jouera le rôle d'une avant-garde, capable de mettre en place et de participer à des politiques que les autres Etats membres ne pourront ou souhaiteront rejoindre qu'ultérieurement. Il est clair que les membres fondateurs, auront naturellement vocation à en faire partie, de même que la Grande-Bretagne ou l'Espagne, par exemple.

L'euro, ou encore Schengen, sont aujourd'hui deux bons exemples de telles approches. L'Europe de la défense en sera certainement un autre au cours des prochaines années.

L'important sera en tout cas d'obtenir la souplesse tout en garantissant la cohérence de l'Union. Il faut écarter le risque d'une Europe "à la carte" où chacun ne prendrait que ce qui l'intéresse.

Enfin, j'ajouterai que la question du cadre institutionnel global de cette future Europe, c'est-à-dire la question du fédéralisme, me paraît devoir être, contrairement à ce que certains pensent ou disent, reportée à la fin du processus. Plutôt que de se lancer dès aujourd'hui dans un débat vain et quelque peu byzantin sur la nature fédérale de l'Europe, ou sur l'opportunité d'une Constitution européenne, il me parait préférable de construire cette Europe plus démocratique et plus efficace, avant d'en conclure si le mouvement nous conduit vers une structure méritant d'être encadrée par un texte de valeur supérieure ou si la construction échafaudée peut demeurer ce qu'elle est aujourd'hui, c'est-à-dire une combinaison inédite de fédéralisme et de persistance des structures étatiques. Je l'ai souvent dit, la question du fédéralisme arrive soit trop tôt, soit trop tard. N'en faisons pas une controverse de nature théologique qui nous détournera des priorités réelles de nos concitoyens. Le signal qu'ils nous ont adressé le 13 juin me parait très clair à cet égard.

Ceci m'amène à évoquer le deuxième volet nécessaire, selon moi, à l'ambition d'une Europe qui trouvé tout son sens aux yeux de ses peuples, c'est-à-dire le besoin d'une Europe des citoyens.

Je voudrais concentrer mon propos sur deux points, le projet d'une Charte européenne des droits civiques et sociaux fondamentaux et l'Europe de la culture et de l'éducation.

Le gouvernement français, rejoint en cela par d'autres pays ou mouvements de la société civile, plaide avec force en faveur d'une Charte des droits civiques et sociaux qui serait en quelque sorte l'acte fondateur de cette Europe citoyenne. Ce projet, qui a été lancé également à Cologne, vise d'une part à codifier les droits fondamentaux, essentiellement politiques, existant dans différents textes et, d'autre part, à consacrer de nouveaux droits sociaux, tels que le droit à l'emploi, à un revenu minimum, à l'éducation, à la santé, etc...

La France espère que ce processus, lancé cette année, pourra aboutir l'année prochaine. Ce serait un beau symbole pour l'entrée de l'Europe dans le XXIème siècle.

Le deuxième point important sur lequel je voudrais insister concerne l'Europe de l'éducation et de la culture, c'est-à-dire la recherche d'une identité européenne. Il s'agit là d'une priorité de notre action. J'ai ainsi proposé l'élaboration d'un "Acte unique" de la connaissance, inspiré de la démarche suivie pour réaliser le marché intérieur, et par lequel l'Europe se fixerait comme but, dans un délai de cinq ans, par exemple, de supprimer toutes les entraves et limitations, de quelque sorte qu'elles soient, à la libre circulation des étudiants, des professeurs et des chercheurs en Europe.

C'est par de telles avancées concrètes que nous pourrons construire l'Europe de tous les jours, sans oublier, bien sûr, tout le champ ouvert de l'espace européen de liberté, de sécurité et de justice, qui devrait connaître des progrès décisifs lors de la prochaine présidence finlandaise.

J'en viens à la troisième grande ambition pour l'Europe, celle de la croissance et de l'emploi.

La place qu'occupe actuellement le débat sur l'Europe politique ne doit pas nous conduire à déserter le champ économique et social, à considérer ce chapitre de la construction européenne comme clos avec l'entrée en vigueur réussie de l'euro. Au contraire, cette étape, qui marque effectivement l'aboutissement de la phase d'unification commerciale puis monétaire menée depuis 1957, doit ouvrir la voie à une véritable ambition économique et sociale, à une politique économique européenne.

Je l'ai dit en commençant mon exposé, l'euro ne peut être une fin en soi mais un instrument au service d'une politique de croissance et d'emploi, face aux 16 millions de chômeurs que continue de compter l'Union, en dépit des progrès enregistrés depuis plusieurs mois dans la plupart de nos pays.

J'ai bon espoir que cette conception s'impose progressivement, en dépit des réserves qu'avait suscitées au départ, notre idée d'un gouvernement économique européen. J'en veux pour indication la récente baisse des taux décidée par la BCE, de 3 à 2,5 %, dont l'importance n'a pas été assez soulignée mais qui montre bien le souci de placer au premier rang des priorités le soutien à la croissance, et non plus seulement des impératifs - tout à fait recommandables au demeurant - de stabilité monétaire.

La croissance ainsi confortée par l'euro doit être mise au service de l'emploi. La réorientation en ce sens de la politique européenne depuis novembre 1997, date du premier sommet européen consacré spécialement à l'emploi, à Luxembourg, constitue une évolution essentielle. Elle a déjà permis l'adoption de lignes directrices pour l'emploi qui fixent des objectifs précis à chaque pays en matière de lutte contre le chômage.

Cette approche a été prolongée à Cologne par l'adoption d'un "Pacte européen pour l'emploi". Certes, ce Pacte n'a pas été à la hauteur de nos ambitions et de nos espérances. Mais la dynamique doit se poursuivre et la présidence française, au second semestre de l'an 2000, sera une occasion de lui donner plus de chair.

Au-delà de la politique de l'emploi, c'est l'Europe sociale en général qu'il s'agit aujourd'hui d'approfondir. Il s'agit autant d'éviter le dumping social que, plus profondément, de consolider un modèle social qui nous est largement commun, face aux mêmes défis sociaux.

Je veux notamment souligner l'importance de la promotion du rôle des acteurs sociaux européens. Le dialogue social à l'échelle européenne n'est encore qu'embryonnaire, en dépit, notamment, des dispositions du protocole social du Traité de Maastricht, devenu le chapitre social du traité d'Amsterdam. Je souhaite vivement qu'une dynamique réelle s'enclenche, faute de quoi l'Europe sociale, laissée aux seules mains des gouvernements, risque de manquer de substance.

Or, au même titre que la culture ou l'éducation, que j'ai évoquées, la dimension sociale est un aspect déterminant de la construction de cette Europe citoyenne que nous appelons de nos voeux pour le siècle prochain.

3/ Je voudrais maintenant conclure en insistant sur votre responsabilité de hauts fonctionnaires dans la mise en oeuvre de cette ambition européenne.

Il me semble essentiel que les fonctionnaires que vous êtes soyez pleinement acteurs de cette évolution. Or, la situation actuelle de l'administration française face à l'Europe n'est pas totalement satisfaisante. La fonction publique française a encore trop peu conscience de la dimension européenne de son activité. Nous sommes dans le peloton de queue pour ce qui concerne la transcription, dans notre droit, des directives européennes. Et nous sommes les premiers pour les procédures contentieuses devant la Cour de justice des Communautés européennes.

Vous devez en être bien conscients : quelle que soit l'administration que vous choisirez, vous n'échapperez pas à l'Europe - et en disant cela, j'espère ne pas pousser un trop grand nombre d'entre vous à la démission.

Vous serez, en premier lieu, et de plus en plus, amenés à participer à l'élaboration des règles communautaires, à négocier la mise en place des politiques communes. Et vous le ferez dans une Union qui comptera d'ici la fin de la prochaine décennie plus de vingt membres, et peut-être 30 membres dans la décennie suivante. Vous le ferez, de plus, dans un contexte où l'essentiel des décisions seront prises à la majorité qualifiée et où l'art de la négociation, la recherche des alliances seront essentiels.

Par ailleurs, une part de plus en plus importante de la législation, de la réglementation que vous aurez à préparer et à appliquer, trouvera son origine dans des actes communautaires et devra être compatible avec le droit communautaire, c'est-à-dire avec le droit commun que nous nous sommes choisis.

Une chose est claire : les affaires européennes ne sont plus des affaires étrangères. Elles font partie de notre "intérieur". Elles seront une part intégrante de votre vie administrative. Il faut que l'ENA soit l'un des premiers lieux où cette réalité prenne totalement corps.

La réforme de l'école qui est en cours d'élaboration - à ce propos, il semble que réformer l'ENA soit l'une des choses que savent le mieux faire les énarques -, sur la base du rapport élaboré par Madame Puybasset, commence à prendre en compte cette nécessité. Je me réjouis, en particulier, que figure dans les projets actuels l'instauration d'une épreuve obligatoire, à l'écrit, portant sur les questions européennes, et que devront passer tous les candidats, quel que soit leur concours.

Il est heureux, également, que la part globale consacrée aux questions européennes et internationales dans les enseignements soit renforcée. Je voudrais cependant insister sur un point. Il me paraît de plus en plus nécessaire de considérer de façon tout à fait indépendante les questions européennes et les questions internationales, et de ne plus voir dans les premières qu'un sous-ensemble des secondes.

Je pense qu'un effort devrait être fait en matière d'échanges de fonctionnaires au sein de l'Union européenne. Des premières expériences existent, notamment entre ministères des Affaires étrangères. Leur généralisation serait une bonne chose, en insistant parallèlement sur l'amélioration des connaissances des fonctionnaires français dans le domaine linguistique.

Il serait également souhaitable que de plus en plus de fonctionnaires français soient présents au sein des organes de l'Union, en commençant par les services de la Commission. Plusieurs de vos brillants anciens ont occupé des postes très importants, mais je pense qu'ils n'ont pas été, jusqu'à présent, assez nombreux, ou pas assez relayés.

J'ajouterai que la présence au sein de cette école de fonctionnaires des autres pays membres de l'Union me paraît être un élément particulièrement précieux de prise de conscience de la dimension européenne de l'administration de demain. Je ne saurai trop vous encourager à travailler étroitement ensemble, afin de commencer à acquérir une vision commune des grands enjeux de notre continent et à conserver par la suite ces liens qui seront d'une grande utilité pour vos parcours professionnels dans vos pays respectifs.

En conclusion, je voudrais vous dire - même si l'expression est trop souvent galvaudée - que l'Europe, près de cinquante ans après la déclaration Schuman, se trouve à un tournant de son histoire. Alors qu'elle vient de franchir l'étape décisive de l'Union économique et monétaire, elle se trouve face au triple défi de la réforme de ses structures et de ses politiques, de son élargissement et, avant tout, je crois l'avoir bien montré, de son enracinement comme projet collectif des peuples européens, et non plus des seules technostructures.

C'est là une tâche immense et exaltante pour les premières années du siècle nouveau. Vous en serez tous des acteurs privilégiés.

Je vous remercie de votre attention.

(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 28 juin 1999)

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