Interview de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, au mensuel "Beaux Arts Magazine" sur le rayonnement de la culture française, l'action de l'AFAA, le rôle de la mission de conservation du patrimoine architectural (bâtiments et résidences consulaires) à l'étranger, la défense de la spécificité culturelle européenne, Paris le 25 août 1999. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, au mensuel "Beaux Arts Magazine" sur le rayonnement de la culture française, l'action de l'AFAA, le rôle de la mission de conservation du patrimoine architectural (bâtiments et résidences consulaires) à l'étranger, la défense de la spécificité culturelle européenne, Paris le 25 août 1999.

Personnalité, fonction : , , VEDRINE Hubert.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

ti : Q - Le grand public ne le sait pas toujours, mais l'une des missions du ministère des Affaires étrangères est de promouvoir la culture française hors de nos frontières. Quels sont les axes de cette politique et ses moyens ?

R - Le ministère des Affaires étrangères a, en effet, des responsabilités majeures dans ce domaine, exercées par la Direction générale de la Coopération internationale et du Développement et par le réseau culturel. La culture reste au coeur de son action. Le ministère est le tuteur et le principal bailleur de fonds de l'AFAA (Association française d'Action artistique), créée en 1922, pour promouvoir la culture française à l'étranger, permettre aux artistes français d'être connus, créer des courants d'échange ou s'y insérer... Notre activité culturelle est de plus en plus fondée sur la réciprocité : diffuser la création française, accueillir les cultures du monde. C'est tout sauf secondaire. Je considère que si le centre de la politique étrangère est diplomatique, politique et stratégique, ses dimensions économique et culturelle sont également déterminantes. Cela forme un tout.

Q - Quelle image, à votre sens, la France donne-t-elle de sa culture à l'étranger ? Et, plus largement, quelle est sa place dans le concert culturel mondial ?

R - La très forte image de la culture française est un atout pour notre pays. Mais elle est très liée à un patrimoine reconnu où se mêlent Versailles, Napoléon, Balzac, Proust, nos paysages, le Grand Louvre de Pei et de Mitterrand... J'entends encore le président chinois Jiang Zemin me parler de Victor Hugo... Ne boudons pas notre chance. Si la France est le pays qui reçoit le plus grand nombre de touristes chaque année (70 millions), c'est en partie grâce à cette image qui est aussi une réalité, un art de vivre, une manière française de voir le monde. Mais la place de la France dans le monde de demain dépendra aussi de la capacité de nos créateurs d'aujourd'hui à toucher un public universel, de la capacité des politiques et des diplomates à préserver nos mécanismes propices à la création et des digues, non pas contre la création culturelle américaine - souvent admirable -, mais contre l'inondation des sous-produits culturels de la "World Company".

Trop de Français croient encore que le monde attend les manifestations de notre "génie culturel". En réalité, notre monde global est le lieu d'une impitoyable lutte d'influences mondiales, notamment culturelles. Il nous faut susciter une curiosité, une demande. Pour y arriver, il faut tenir compte des réalités : l'hyperpuissance américaine, éclatante en matière culturelle, et la mondialisation qui met en contact, pour le meilleur et pour le pire, tous les pays et toutes les cultures du monde. Les gens continueront à venir voir nos paysages, parce qu'ils ne s'en lasseront jamais, mais comment accéderont-ils à notre musique, à notre peinture et plus encore à notre littérature, à notre théâtre où la langue est une barrière ? Le grand bouillonnement culturel mondial peut se faire sans nous. Mais il peut aussi se faire avec nous, parce que nous avons des atouts énormes, si nous savons être compétitifs et inventifs et si nous n'opposons pas la création pure à la dimension commerciale, prétendument méprisable.

Q - Qu'attendez-vous d'Olivier Poivre d'Arvor qui vient d'être nommé à la tête de l'AFAA ?

R - Jean Digne avait fait un excellent travail. J'attends maintenant d'Olivier Poivre d'Arvor et de l'AFAA qu'ils assurent plus encore la présence française dans les grandes manifestations internationales ; qu'ils soutiennent l'activité des ambassadeurs et du réseau culturel français à l'étranger, qu'ils développent la coopération artistique sous toutes formes. Ils ont brillamment commencé.

Q - On a souvent reproché à l'AFAA, à tort ou à raison, d'être moins performante que son homologue britannique, le British Council. Qu'en pensez-vous ?

R - Une comparaison objective est difficile. Pour les Britanniques, il n'y a pas de problème de langue alors que nous sommes obligés d'y consacrer des moyens importants. Le bilan de l'AFAA est bon. Il lui faudra veiller à être au contact de tous, à ne se couper d'aucune école, de ne négliger aucun type d'intervention, et d'agir autour de vraies priorités.

Q - Plusieurs ministres de la Culture, au premier chef Jack Lang, ont souhaité que l'AFAA dépende du ministère de la Culture. Quelle est votre position sur ce sujet ?

R - Je crois que ce ne serait pas une bonne solution. L'action internationale, y compris culturelle, suppose un vrai savoir-faire international. La gestion d'une négociation est un métier en soi. Si chaque ministère considère qu'il doit définir seul la partie internationale de son action, vous pouvez dire adieu à toute cohérence. En revanche une coopération étroite est indispensable. A l'automne prochain, Catherine Trautmann et moi-même réunirons d'ailleurs tous ceux qui s'occupent de culture et d'action artistique aux Affaires étrangères et tous ceux qui s'occupent d'international au ministère de la Culture pour voir comment nous pouvons agir mieux ensemble.

Q - L'action de l'AFAA est relayée par les ambassades de France. Quel doit être. selon vous, leur rôle en matière culturelle ?

R - L'ambassadeur doit être le chef d'orchestre de la présence française et de son rayonnement au sein du pays d'accueil. Aux conseillers et attachés culturels d'identifier les domaines où les échanges seront les plus féconds et de faciliter les contacts. Mais rien ne peut se substituer à la création elle-même.

Q - La plupart des ambassades de France excluent la création contemporaine de leur mobilier, comme si la culture française s'était arrêtée au XVIIIeme siècle. L'image de la France qu'elles véhiculent est pour le moins passéiste.

R - C'est parce que nous avons un patrimoine exceptionnel, que nous en sommes fiers, que nous le gérons comme tel. Songez à ce que représente le palais Farnèse pour Rome et l'Italie, dont on vient de découvrir avec éblouissement la façade restaurée, songez à nos résidences à Lisbonne et à Prague... et dans bien d'autres endroits...

En revanche, vous avez raison, il faut résister à la tendance qui consiste à ne mettre que du XVIIIeme partout, même dans des bâtiments du XIXeme ou du XXeme siècle. Je suis partisan d'introduire des oeuvres d'artistes contemporains dans les ambassades, que ce soit dans le cadre du 1 % culturel ou par des décisions qui nous sont propres. D'ailleurs, quand le Quai d'Orsay a été construit, en 1852, on a fait appel à des artistes de l'époque ; on ne l'a pas meublé en Louis XV, et il y a dans les appartements dits privés deux extraordinaires salles de bains Art déco qui remontrent à un voyage à Paris du roi et de la reine d'Angleterre, dans les années 20. Pour la reconstruction de la résidence des Pins à Beyrouth, il a été fait appel à des décorateurs, stylistes et créateurs contemporains. Aussi, pour la journée du Patrimoine, le 19 septembre, nous mettrons en valeur aussi bien le patrimoine constitué que le patrimoine en création.

Q - Vous avez justement créé, l'an dernier, un poste de conservateur du patrimoine

R - Mon épouse et moi-même avions été étonnés de constater qu'un tel poste n'existait pas au sein du ministère des Affaires étrangères, alors qu'il a en charge une partie du patrimoine architectural de la France, à Paris comme à l'étranger. J'ai donc créé, en février 1998, une mission de conservation du patrimoine que j'ai confiée à un conservateur issu de l'inspection des Monuments historiques.

Q - Envisagez-vous la construction de nouvelles ambassades ?

R - La grande affaire des prochaines années, c'est Berlin. Il y a d'autres projets, mais qui n'ont pas cette ampleur. Dans ce domaine, comme dans d'autres, ce ministère avait besoin d'une vraie modernisation. J'ai créé un comité de politique immobilière pour dégager une vision plus claire des besoins, des calendriers, des mécanismes de choix des architectes. Je vais susciter, ensuite, une réflexion architecturale sur les constructions françaises à l'étranger : qu'en attend-on ? Comment combiner, pour un bâtiment public prestigieux qui incarne l'Etat à l'étranger, classicisme, création, modernité et une bonne insertion.

Q - On parle de la construction culturelle de l'Europe depuis plusieurs années, mais tout le monde sait que le volet culture de l'Europe est très faible financièrement, et qu'il y a relativement peu d'initiatives dans ce sens.

R - Nos partenaires européens se méfieraient de programmes culturels communs, d'une sorte de PAC culturelle. Cela ne serait pas forcément exaltant. Je crois beaucoup, en revanche, aux initiatives, aux contacts directs, aux réseaux, aux rencontres : Bruxelles peut avoir un rôle utile de soutien. Le plus important, c'est de donner toute leur place aux exigences de la culture dans la politique européenne de la concurrence qui doit respecter la spécificité du livre et de son prix unique ; dans la politique commerciale qui doit préserver la diversité culturelle, en particulier dans l'audiovisuel. Ce sera un enjeu majeur des prochaines négociations commerciales mondiales dans le cadre de l'organisation mondiale du Commerce.

Q - Concernant les récents événements dans les Balkans, peut-on imaginer que la culture soit un fer de lance de la reconstruction ?

R - Dans les Balkans, la culture entretient, dans chaque groupe, la méfiance, la peur et la haine envers les autres... La culture ne sera le ferment de Balkans européanisés que si des artistes et les intellectuels arrivent à s'affranchir de l'histoire qui les enferme et les condamne à un rabâchage sanglant.

Q - Est-il encore possible de nommer un intellectuel à un poste d'ambassadeur ?

R - En fait, Paul Claudel, comme Jean Giraudoux, Romain Gary... - je ne peux pas tous les citer - ont été nommés à des postes diplomatiques parce qu'ils étaient membres du corps diplomatique, ils étaient intellectuels ou créateurs par surcroît. Le métier d'ambassadeur exige, à l'heure de la mondialisation, un professionnalisme accru. Cela dit, rien n'interdit de nommer un "intellectuel", comme vous dites, qui remplisse cette condition. Et qui vous dit que cela n'est pas déjà le cas ?

Q - Vous avez débuté votre carrière au ministère de la Culture, vous êtes un homme de culture et avez été l'un des plus proches collaborateurs de François Mitterrand. Aviez-vous ensemble des discussions autour de la culture ?

R - Très souvent. C'était le fond de l'atmosphère que nous respirions auprès de lui. J'avais une passion pour l'architecture et j'ai participé à bien des échanges sur les grands travaux. Le dialogue Mitterrand-Pei reste à écrire. Mais la littérature dominait. François Mitterrand vous disait : "Que lisez-vous, en ce moment ?" et la conversation démarrait.

Je ne peux pas vivre sans lire, ça va de René Char aux "grands détectives". J'aime beaucoup l'opéra et j'y vais autant que je peux. Je m'intéresse également à la peinture contemporaine, mais là, je suis partagé encre le plaisir immédiat et l'allergie à l'imposture. Durant les six mois où j'étais absorbé par le Kosovo 24 h sur 24, j'ai réussi quand même à aller deux jours à Cannes rencontrer des producteurs européens ; 36 h à la Biennale de Venise avec Lamberto Dini, mon collègue italien, où nous avons visité le pavillon français - qui est financé par mon ministère - et rencontré Jean-Pierre Bertrand et Huang Yuong Ping, les deux artistes choisis cette année ; voir la Flûte enchantée avec Joschka Fischer (le ministre des Affaires étrangères allemand) à Aix-en-Provence (mon ministère soutient la nouvelle académie européenne de musique créée l'an passé). Je suis d'autant plus déterminé à continuer à soutenir notre activité artistique et culturelle internationale que c'est aussi un plaisir.


(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 27 août 1999)

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