Déclaration de M. Lionel Jospin, Premier ministre, sur l'histoire des relations franco-allemandes, la coopération culturelle entre la France et l'Allemagne, l'importance de la mémoire dans la formation des identités nationales et sur la responsabilité partagée pour la construction de l'Europe, Genshagen le 25 septembre 1999. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Lionel Jospin, Premier ministre, sur l'histoire des relations franco-allemandes, la coopération culturelle entre la France et l'Allemagne, l'importance de la mémoire dans la formation des identités nationales et sur la responsabilité partagée pour la construction de l'Europe, Genshagen le 25 septembre 1999.

Personnalité, fonction : JOSPIN Lionel.

FRANCE. Premier ministre

Circonstances : Colloque franco-allemand "Mémoire et identité" à Genshagen (Allemagne) les 24 et 25 septembre 1999

ti : Monsieur le Président de la République,
Monsieur le Chancelier fédéral, Cher Gerhard,
Mesdames et Messieurs les Ministres,
Mesdames et Messieurs,

Je suis très heureux de vous retrouver ce matin pour, aux côtés de Gerhard SCHRÖDER, donner mon approche du thème qui vous rassemble depuis deux jours : " Mémoire et identité ". Spontanément, nous sentons combien ces termes sont pour nos deux peuples évocateurs de leur histoire, riche de contenus et de sens, parfois difficile et douloureuse. Et il est symbolique qu'à la toute fin de ce siècle, nous réfléchissions ensemble à ce sujet dans le Land de Brandebourg - animé par un ami de la France, M. Manfred STOLPE -, mais surtout près de Berlin, redevenue capitale, mais capitale nouvelle de la République Fédérale d'Allemagne réunifiée.

Je me réjouis que ce colloque soit organisé par Arte, dont je salue le Président,
M. Jobst PLOG, et le Vice-Président, mon ami Jérôme CLEMENT et par l'institut fondé par Brigitte SAUZAY. Cette chaîne, fruit d'une volonté politique commune, est une vraie réussite de la coopération franco-allemande. Elle offre aux téléspectateurs de part et d'autre de la frontière une meilleure compréhension de la culture - et donc de la mémoire - de l'autre. Elle leur donne ainsi des clés pour saisir chaque identité. Je pense notamment, cher Marc FERRO, à cette remarquable " Histoire parallèle " que vous conduisez maintenant depuis plusieurs années.

Au cours de vos travaux, vous vous êtes efforcés de clarifier les concepts. La mémoire n'est pas l'histoire : elle est subjective, sélective, affective. La mémoire oublie autant qu'elle conserve. C'est là une de ses vertus, comme l'un de ses risques. Au fil des siècles, l'identité d'un peuple se forge des souvenirs qu'il assume, qu'il entretient ou qu'il perd, voire qu'il refoule. Nos mémoires européennes sont riches de culture et de création, d'épisodes glorieux et d'inventivité. Elles fondent ce que nous sommes. Mais les pages sombres qui les ont entachées restent toujours à comprendre et à méditer. Il n'est donc pas de mémoire digne de ce nom sans l'histoire qui la nourrit et l'éclaire. La mémoire est aussi, comme le monument, un hommage. Elle est l'expression d'une dette à l'égard des victimes de l'Histoire. C'est pourquoi il ne saurait y avoir de véritable mémoire, si elle n'est pas habitée par les valeurs du présent et les engagements pour l'avenir.

Je voudrais aborder votre réflexion d'aujourd'hui, non en historien mais en responsable politique. Si la tâche du politique est d'envisager la mémoire avec courage et lucidité, cet exercice ne doit déboucher ni sur la culpabilité ni sur la paralysie. Il doit au contraire inspirer l'action.

Il nous faut construire la mémoire dans la lucidité.

Comme tous ceux qui étudient l'histoire comparée des peuples, vous savez que l'on oppose souvent le " vouloir vivre ensemble " qui cimente la nation, à la communauté de culture fondée d'abord sur la langue. En réalité, l'opposition classique entre conceptions française et allemande de la nation - entre RENAN et FICHTE - est moins tranchée qu'on ne le dit.

Nos deux identités nationales se sont forgées sur et par la mémoire. Mémoire construite, elle fut souvent perçue comme mémoire du vainqueur - arrogant - ou du vaincu - revanchard. La constitution des identités nationales aux XVIIIème et XIXème siècles qu'elle se soit faite autour de la Révolution française ou autour de l'unité allemande, a partout impliqué aussi la référence à un passé glorieux, pour façonner les éléments de la personnalité de chaque peuple.

L'affrontement des identités a longtemps marqué la relation entre nos deux pays. Des ravages de la guerre de Trente ans à la dévastation du Palatinat, de la Guerre de Sept ans aux campagnes de NAPOLEON, de Sedan à Verdun : la mémoire de chacun de nos peuples donnait à ces événements un sens qui nous séparait plus encore. Nos " lieux de mémoire " en témoignent : dans chacun de nos villages, nos monuments aux morts ne nous ramènent pas seulement au souvenir des disparus. Ils nous rappellent nos combats. L'obsession de la revanche a marqué certains lieux plus que d'autres : Versailles, par exemple, vit la victoire de la Prusse et la proclamation de l'Empire allemand en 1871, avant d'accueillir la revanche symbolique du traité de 1919. Rethondes fut le même lieu où furent consenties en novembre 1918 la défaite de l'Allemagne et, en juin 1940, celle de la France.

Les pays européens ont donc en commun le souvenir terrible de leurs guerres. Mais les malheurs du passé, avec lesquels chacun garde un rapport particulier, unique, nous pouvons, dans une certaine mesure, les intégrer aujourd'hui en une " mémoire commune ". Parce que nous avons fait l'Europe, parce que nous avons construit la paix, parce que nous bâtissons aujourd'hui une communauté européenne sur l'amitié entre les peuples, en particulier entre nos deux peuples. La mémoire n'est pas, pour moi, une façon de réveiller les anciennes souffrances mais, sans les oublier, une manière de faire la paix avec le passé. C'est ce qu'a su faire Léon BLUM, lorsque, à Hambourg, en 1923, au sein d'une organisation qui nous réunit encore aujourd'hui, cher Gerhard,
- l'Internationale socialiste -, il critiqua le traité de Versailles. Il dénonça alors l'arbitraire de l'article qui contraignait l'Allemagne à reconnaître sa responsabilité exclusive dans la guerre. Son attitude me paraît exemplaire de ce que doit être la responsabilité de l'homme politique : la lucidité face à la mémoire, le courage face au présent. Au soir du XXème siècle, l'histoire de chacun de nos deux peuples reste une histoire particulière, mais ces deux exigences doivent nous réunir.

Car nous avons, chacun de notre côté, des difficultés à assumer un " passé qui ne passe pas ". Vous avez dû depuis plus de cinquante ans affronter la question du nazisme et de la Shoah. C'est là - au sens même du mot hébreu - une " catastrophe " dont la gravité - unique - renvoie l'humanité à sa condition et à une interrogation fondamentale sur sa capacité à faire le Mal. C'est en cela que la Shoah a un sens universel. Pour Paul RIC¿UR, " les victimes d'Auschwitz sont, par excellence, les délégués auprès de notre mémoire de toutes les victimes de l'histoire ".

Vous devez, dans l'Allemagne d'aujourd'hui, affronter les problèmes causés par la longue division de votre pays en deux États et mesurer les conséquences de l'autre totalitarisme. Comment un tel passé ne susciterait-il pas débats et confrontations ? Quand vous nous y conviez - comme c'est le cas aujourd'hui -, nous le faisons bien sûr avec compréhension et amitié.

Mon pays doit aussi travailler sur sa propre mémoire. Vous savez le temps mis par ses dirigeants à reconnaître la responsabilité de l'Etat français sous Vichy dans la déportation et l'extermination des juifs. Plus près de nous, les guerres coloniales - celle d'Indochine ou celle d'Algérie - restent des sujets douloureux.

Ce travail, difficile, est une ¿uvre indispensable.

Il vise d'abord à réconcilier avec elle-même la communauté nationale. Cela suppose de savoir et de débattre. Il faut que les historiens aient les moyens d'analyser le passé de façon libre et critique. Il est donc nécessaire d'ouvrir les archives. C'est une telle décision, difficile, que l'Allemagne a su prendre collectivement, après la réunification, pour ouvrir les dossiers de la Stasi. C'est une décision que mon gouvernement a prise pour les archives relatives aux événements de 1961, au coeur de la guerre d'Algérie.

Le politique ne doit pas seulement aider, à sa place, à ce que le passé soit mieux connu et compris. Il doit, tout en tenant compte de ce passé, chercher à travailler pour l'avenir.

Il nous faut bâtir, sur la richesse de nos mémoires, l'identité de demain.

La diversité des cultures européennes fut le ferment de valeurs universelles. Le pluralisme de l'Europe s'enracine dans le Moyen-Âge : l'Empereur, le Pape, les rois, les féodaux, les républiques patriciennes, les ordres religieux, les premières bourgeoisies, le peuple en ses révoltes. La Réforme accrut encore la diversité des confessions, des États, des constitutions. C'est ainsi que DESCARTES a pu trouver refuge dans les PROVINCES-UNIES, ou que Pierre BAYLE, converti de force au catholicisme, redevint protestant à Genève, et put vivre et écrire en HOLLANDE. L'Europe, c'est la diversité politique, philosophique et religieuse.

Pour ce qui concerne nos deux pays, nos cultures n'ont cessé de se féconder mutuellement. Philosophie, littérature, art : nos génies nationaux se sont affirmés en s'influençant et en dialoguant. Un même souffle a porté le mouvement des Lumières et celui de l'Aufklärung, même si l'on ne saurait identifier VOLTAIRE et KANT. C'est VOLTAIRE que FREDERIC II appela auprès de lui, et plus tard, ce fut Madame de STAEL qui fit connaître l'Allemagne à toute une génération d'écrivains et de penseurs français. L'¿uvre de GOETHE, incarnation de l'esprit allemand, a servi de modèle à tous les romantiques de mon pays. Les liens entre l'oeuvre de BEETHOVEN et celle de BERLIOZ, ceux, plus forts encore, entre WAGNER et DEBUSSY montrent à quel point votre musique a marqué la nôtre.

La culture allemande entre donc de multiples façons dans les mémoires française et européenne. La culture française vous appartient autant qu'à nous. D'ailleurs, si la mémoire joue un rôle important dans la formation des identités nationales, j'aimerais suggérer aussi qu'elle n'est pas nécessairement homogène. La plupart d'entre nous, par leur histoire familiale, mais aussi politique, religieuse, culturelle, entretiennent avec le passé des liens multiples. Nous ne sommes pas enfermés dans une mémoire strictement nationale. C'est certainement en reconnaissant le caractère composite de l'identité que l'on peut éviter les repliements identitaires frileux et crispés, voire les nationalismes.

La diversité des cultures reste donc aujourd'hui une valeur à laquelle nous tenons. L'" exception culturelle " que mon pays défend dans les enceintes internationales a pour nous un sens profond : il s'agit de préserver cette diversité. Elle veut lutter contre la menace de l'uniformisation. L'uniformité serait l'appauvrissement de l'humanité, le renoncement à la richesse de nos mémoires, à terme l'effacement de nos identités.

C'est dans cet esprit que nous voulons défendre le modèle européen, manifestant ainsi un souci du patrimoine commun hérité de notre histoire. Celle-ci n'est pas faite que de culture. Notre continent est aussi celui des révolutions industrielles et des grandes luttes sociales qu'elles ont suscitées. Un modèle de société est le fruit de cette histoire : il y a une vision européenne des rapports entre l'économique et le social. C'est pourquoi le socialisme est une idée née en Europe, et encore aujourd'hui vivante en Europe. Le projet collectif des Européens ne saurait se bâtir contre ces identités, mais en s'appuyant sur elles.

Au c¿ur de ce projet, la relation franco-allemande entre dans la maturité. Nos deux pays sont profondément amis. Des malentendus de la mémoire subsistent peut-être : il en subsistera toujours, tant que nous resterons les Allemands et les Français, tant que nos identités seront vivantes. L'essentiel est de nous accepter, de nous apprécier tels que nous sommes. La réunification, que j'ai toujours souhaitée, et dont je me suis réjoui, rend à l'Allemagne la plénitude de son identité. Cette identité, il est légitime que vous la défendiez, comme le fait chacun des peuples d'Europe. La géographie de l'Allemagne, sa taille, sa richesse sont des faits dont elle n'a pas à s'excuser. Elle n'a pas non plus à se défendre de préserver ses intérêts propres. Nous le faisons aussi. Ce qui importe, c'est d'être capables de dégager des compromis. N'est-ce pas ainsi qu'a fonctionné depuis quarante ans la Communauté et que fonctionne aujourd'hui l'Union européenne ?

Les leçons que nous tirons de notre passé nous conduisent aujourd'hui à la responsabilité partagée. Parce que nous connaissons le prix des guerres, des fanatismes, des intolérances ; parce que nous les avons combattus ; parce que nous avons appris de l'expérience, nous sommes amenés à défendre des valeurs communes, fondées sur une certaine conception de l'homme et de ses droits, auprès d'autres peuples qui, sur notre continent ou ailleurs, restent aveuglés par leur mémoire. Elle nous conduit à poursuivre les responsables des crimes qui se commettent contre l'humanité. Elle nous impose d'empêcher que des haines inexpiables fassent d'autres victimes. C'est le sens, je pense, que nous donnons à notre participation au règlement du conflit du Kosovo. C'est aussi ce qui nous conduira demain à accueillir dans l'Union les pays d'Europe de l'Est qui frappent à notre porte.

Cher Gerhard,

Mesdames et Messieurs,

Décidés à construire une relation solide et active, nos deux pays ont voulu, dès l'origine, être un moteur de la construction européenne. C'est cette histoire qui a forgé notre mémoire la plus récente : celle de ces cinquante années d'efforts réciproques pour mieux nous connaître et nous comprendre sans doute, mais surtout pour agir et pour construire une communauté avec nos partenaires.

Pour la jeunesse de nos deux pays, n'est-ce pas cela leur mémoire ?


(source http://www.premier-ministre.gouv.fr, le 28 septembre 1999)

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