Interview de M. François Bayrou, président de l'UDF, dans "Le Monde" du 24 septembre 1999, sur la position de Lionel Jospin face aux licenciements chez Michelin, la proposition d'harmoniser la durée des mandats présidentiel et législatif à cinq ans et le rôle de l'UDF dans l'opposition. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. François Bayrou, président de l'UDF, dans "Le Monde" du 24 septembre 1999, sur la position de Lionel Jospin face aux licenciements chez Michelin, la proposition d'harmoniser la durée des mandats présidentiel et législatif à cinq ans et le rôle de l'UDF dans l'opposition.

Personnalité, fonction : BAYROU François, CHAMBRAUD Cécile, JARREAU Patrick.

FRANCE. UDF, président;FRANCE. Force démocrate, président

ti : Face à un gouvernement populaire et qui réussit sur le front du chômage, où est passée l'opposition ?

Que l'opposition cesse d'avoir des complexes ! Pour un gouvernement, rien n'est plus fragile que la popularité. En quelques jours, on a vu les difficultés du Premier Ministre lorsqu'il s'agissait de définir une " deuxième étape ". On a vu l'impasse du discours traditionnel de gauche devant l'affaire Michelin. On la verra lorsqu'il s'agira de vérifier la réalité des résultats des 35 heures. Ce jour-là, c'est vers l'opposition que l'attention se tournera. Notre destin est entre nos mains.

Quand Lionel Jospin explique, au sujet de Michelin, que l'Etat ne peut pas tout faire, dites-vous que les socialistes sont devenus raisonnables ?

Je dis que les socialistes se trouvent devant le mur, au fond de l'impasse. Comment soutenir, en même temps, qu'on ne peut rien faire chez Michelin et prétendre administrer le temps de travail dans toutes les entreprises ? C'est l'incohérence d'un " socialisme " qui n'a plus d'inspiration.

Approuvez-vous le choix de Jacques Chirac de laisser les mandats aller à leur terme, choix qui implique que l'action de ce gouvernement n'est pas si néfaste qu'il faille envisager de l'interrompre prématurément ?

J'ai approuvé ce choix. La démocratie a besoin d'une respiration régulière. Il est normal que le mandat de l'Assemblée nationale aille à son terme. Seule une menace urgente sur les intérêts vitaux de la nation justifierait une dissolution, et ce n'est évidemment pas le cas aujourd'hui. Pour autant, je ne trouve pas que la cohabitation soit un bon régime. Le Chef de l'Etat et le Chef du gouvernement sont nécessairement en embuscade, l'un épiant l'autre ou le marquant à la culotte. La cohabitation amoindrit la légitimité de la fonction présidentielle.

Vous voulez dire que la légitimité de M. Chirac est effacée ?

M. Chirac n'est pas en cause mais, dans la Vème République, le président assume deux missions : il est le garant des institutions et l'inspirateur de la politique du pays. En cohabitation, cette mission d'inspiration lui est niée. Les élections législatives, plus récentes, sont forcément interprétées comme gommant, sur ce point, le résultat de la présidentielle intervenue deux ans plus tôt.

M. Chirac ne devait-il pas en tirer les conséquences en démissionnant ?

C'est avec M. Mitterrand, en 1986, que le débat a été tranché. Ce jour-là, la Vème République a changé profondément, et pas dans le bon sens. Il faut aujourd'hui remettre la Vème République d'aplomb. Il faut harmoniser la durée des deux mandats, présidentiel et législatif, à cinq ans, et organiser systématiquement les deux élections en même temps, à quinze jours d'intervalle, par exemple, pour qu'aucun des deux pouvoirs ne puisse gommer la légitimité de l'autre.

Si l'on ne fait rien, les élections législatives auront lieu deux mois avant la présidentielle, en 2002. C'est la charrue devant les boeufs ! Cela signifie que le président n'inspire plus la politique du pays. C'est consacrer dans les actes la primauté de la majorité parlementaire. Si nous voulons rendre à la fonction présidentielle tout son sens, il faut retarder de quelques semaines les élections législatives, ce qui peut se faire par une loi organique, et qu'elles aient lieu après l'élection présidentielle.

Votre position n'est-elle pas contradictoire avec le fait d'approuver la décision de M. Chirac d'écarter le quinquennat ?

Jacques Chirac s'est toujours opposé au quinquennat. Il est fidèle à lui-même. Comment le lui reprocher ? Changera-t-il d'idée ? Au moment des grandes échéances, la nécessité d'une évolution s'imposera. C'est à ce moment que le débat aura lieu.

L'opposition a donc trois ans devant elle. A quoi allez-vous les occuper ?

Nous avons deux choses à faire : nous donner un projet, et faire apparaître une génération nouvelle. Tout se passe comme si un renoncement général, à droite et à gauche, faisait abandonner l'idéal du politique qui défend, propose et impulse une société nouvelle. Beaucoup de responsables politiques ont l'air résignés à cet effacement du politique. Moi pas. Entre le socialisme épuisé et le capitalisme absolu, il est temps de réhabiliter notre projet, celui d'un humanisme sans concession.

La droite a habitué les électeurs à ne tenir qu'un seul langage : moins d'impôts, moins d'Etat. Aujourd'hui, vous dites : il faut renforcer l'action de l'Etat...

Ce que nous avons dénoncé, c'est l'Etat jacobin, qui veut prendre la société en charge. Pour autant, il ne faut pas jeter l'Etat avec le jacobinisme. Nous avons besoin d'un Etat actif, d'un Etat partenaire, défenseur de l'intérêt général.

Ne pas parler seulement d'économie expose l'opposition à des divisions, comme sur le PACS...

Sur ce sujet, s'il y a des divisions, dans l'opposition comme dans la société, elles sont normales. Une partie de la société veut conserver ou retrouver des repères stables, en particulier lorsqu'il s'agit de morale sociale. Une autre partie se bat pour que soient consacrés les changements de comportement. L'opposition s'est exprimée, et elle a eu raison de le faire, mais elle aurait dû être capable de se faire entendre des deux sensibilités.

Est-il possible de rester sur cette position de non-choix ?

Le choix, c'est le vote. Pour ma part, je refuse la versatilité, et je n'en changerai pas. Je me sens proche de ceux qui veulent des repères forts et stables. Leur demande est angoissée, quelquefois maladroite, mais elle n'est ni réactionnaire ni passéiste. Elle est juste pour l'avenir.

Comment l'opposition doit-elle s'organiser ?

Il faut organiser notre diversité. C'est une clé pour l'avenir. Nous savons que le modèle hégémonique, avec un parti dominant et les autres qui font de la figuration, est révolu. On va voir apparaître un modèle fédéral, qui permet à chacun d'affirmer son identité tout en travaillant avec les autres.

L'idée n'est pas très neuve... Pourquoi marcherait-elle mieux maintenant ?

Parce que la preuve a été faite que le modèle hégémonique ne marche plus.

En clair, le mauvais score du RPR aux européennes rend possible cette évolution...

Les européennes ont donné la prime à l'authenticité et à la cohérence des projets. Avant, on s'évertuait à expliquer qu'il n'y avait pas de différences entre nous. Or, il y a des différences. Les assumer et les organiser, c'est la condition du succès. On voit bien que les clarifications interviennent, en particulier sur l'Europe. Tout cela est sain.

En dressant l'acte de décès de l'" hégémonie ", n'oubliez-vous pas qu'il y a toujours un Président de la République ?

Ayons, avec le Président de la République, des relations confiantes, privilégiées, suivies. Et assumons nos propres responsabilités. Il est Chef de l'Etat et ne peut pas être un chef de parti.

On l'a vu intervenir directement au RPR...

C'est vrai que cette indépendance confiante que je souhaite est sans doute plus facile pour l'UDF.

En fait, tout le monde a les yeux tournés vers la bataille pour la présidence du RPR...

Je sais mieux que quiconque ce que l'UDF a dû traverser, dans un passé proche, pour sortir de ses difficultés. C'est la même épreuve, aujourd'hui, pour le RPR. Derrière le désordre apparent, j'espère et je crois que se profilent des comportements nouveaux et un nouvel équilibre. Si cette évolution se poursuit, je la trouve positive et prometteuse.


Propos recueillis par Cécile Chambraud et Patrick Jarreau


(source http://www.udf.org, le 25 septembre 1999)

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