Interview de M. Denis Kessler, vice président délégué du MEDEF, à Europe 1 le 28 septembre 1999, sur les relations entre l'Etat et les entreprises, les prélévements obligatoires, les emplois précaires et la réduction du temps de travail. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Denis Kessler, vice président délégué du MEDEF, à Europe 1 le 28 septembre 1999, sur les relations entre l'Etat et les entreprises, les prélévements obligatoires, les emplois précaires et la réduction du temps de travail.

Personnalité, fonction : KESSLER Denis, ELKABBACH JEAN Pierre.

FRANCE. MEDEF, vice président délégué;FRANCE. MEDEF, commission économique, président

ti : JEAN-PIERRE ELKABBACH : Bonjour.

DENIS KESSLER : Bonjour.

JEAN-PIERRE ELKABBACH : Les chefs d'entreprise et Lionel Jospin, surprenez-nous, Denis Kessler, qu'est-ce que vous avez trouvé de positif ?

DENIS KESSLER : Ecoutez, pas grand-chose. 35 mesures législatives extrêmement variées, qui sont débitées. Dedans...

JEAN-PIERRE ELKABBACH : ... Si vous étiez député du PS et de la gauche plurielle, vous seriez heureux, vous avez du pain sur la planche jusqu'en l'an 2002.

DENIS KESSLER : Oh, bien plus que 2002 ! 35 mesures législatives ! En ce qui concerne, en tout cas, il y a des mesures qui vont dans le sens contraire de ce que souhaitent les entreprises, contraire à l'emploi, contraire au développement. Et bien entendu, on a le sentiment d'être un peu les boucs émissaires de débats politiques internes à la majorité. C'est très regrettable.

JEAN-PIERRE ELKABBACH : Vous pensez que c'est l'obsession du gouvernement de taper sur le MEDEF. Et sur les chefs d'entreprise.

DENIS KESSLER : Visiblement, il doit y avoir un intérêt politique pour la majorité actuelle à systématiquement accuser les entreprises et essayer de multiplier les mesures qui vont à l'encontre de leurs intérêts.

JEAN-PIERRE ELKABBACH : Quand le gouvernement dit qu'il ne donnera plus de fonds publics à des entreprises qui suppriment des emplois alors qu'elles font des bénéfices, ça vous choque ?

DENIS KESSLER : Attendez, d'abord, l'Etat prélève des ressources importantes sur les entreprises puis les reverse sous conditions, sous contrôles et sous sanctions. Alors, ce que nous disons, c'est très clair. Nous disons : prélevez moins, ne donnez plus. Comme ça, au moins, nous ne serons pas dans cette espèce de relation très ambiguë que l'Etat entretient avec les entreprises.

JEAN-PIERRE ELKABBACH : Donc, sur ce principe, vous êtes plutôt d'accord ?

DENIS KESSLER : Le principe " prélevez moins, ne donnez plus " nous semble tout-à-fait correspondre à ce que nous souhaitons.

JEAN-PIERRE ELKABBACH : Ca veut dire que Michelin paiera dorénavant les emplois qu'il supprime ?

DENIS KESSLER : Michelin paiera les emplois qu'il supprime à condition, encore une fois, que l'on ne prélève pas davantage sur les entreprises françaises. Je rappelle simplement qu'il y a 4 nouveaux impôts depuis un mois qui ont été annoncés et qui viennent frapper les comptes d'exploitation des entreprises françaises.

JEAN-PIERRE ELKABBACH : Mais quand le Premier ministre dit qu'il accepte la mondialisation, qu'il veut simplement donner des règles - le mot régulation, Catherine Nay le notait tout-à-l'heure est revenu très souvent - contre le marché, l'actionnaire, le patron et le salarié, ça vous choque ?

DENIS KESSLER : Non. Je dis simplement que l'Etat constate enfin que, en matière économique, il ne peut pas faire grand-chose, mondialisation et Europe obligent. Et malheureusement, il essaye, j'allais dire, de reprendre la main dans le domaine social en multipliant ses interventions quitte d'ailleurs à déstabiliser tout le monde social, tout le jeu qui existe entre les partenaires sociaux.

JEAN-PIERRE ELKABBACH : Mais vous pensez vraiment, Denis Kessler, que ces décisions peuvent gêner les entrepreneurs, grands et petits ? Même LES ECHOS reconnaissent ce matin que ça ne les empêchera pas d'embaucher.

DENIS KESSLER : Oui, parce qu'il y a à l'heure actuelle de la demande, parce qu'il y a de la demande extérieure, parce qu'il y a de la demande nationale. Les entreprises à l'heure actuelle, effectivement, bénéficient d'une conjoncture extrêmement positive. Le problème n'est pas là. Le problème, c'est, à l'heure actuelle, la multiplication des signes qui, systématiquement, vont à l'encontre des entreprises et qui font qu'il y a une certaine démobilisation possible, une démoralisation en tout cas du monde des entreprises. Ce qui explique d'ailleurs pourquoi, à l'heure actuelle, elles viendront nombreuses le 4 octobre prochain Porte de Versailles pour montrer qu'elles sentent que cette France n'est plus une terre dans laquelle il fait bon entreprendre.

JEAN-PIERRE ELKABBACH : Lionel Jospin annonce qu'une loi va pénaliser le recours excessif des entreprises au travail précaire, alors que Martine Aubry rappelait que 12 % des entreprises ont plus de 20 % de leurs effectifs en CDD ou en intérim.

DENIS KESSLER : Oui, mais c'est une méconnaissance totale de ce que c'est que le contrat à durée déterminée ! Enfin ! Il y en a à peu près 900 000 en France. Quand vous les regardez, il y en a 1/3 de ces emplois qui correspondent au remplacement de salariés qui sont en congé maladie, en congé maternité. On ne va pas prendre quelqu'un de manière définitive lorsqu'il s'agit de remplacer une secrétaire qui est partie pendant 6 mois ! Il y a 1/3 à peu près qui correspond à des contrats en alternance. Vous savez, ces étudiants qui passent 6 mois en entreprise, 6 mois au lycée professionnel. Là, encore une fois, c'est la réalité. Et le dernier tiers, tenez-vous bien, ce sont des activités sportives, culturelles, ce sont des activités alimentaires qui se déroulent, évidemment, de manière saisonnière. Alors, qu'est-ce qu'on va faire ? Un projet de loi pour imposer que les vendanges durent toute l'année ? Et que les sports d'hiver s'arrêtent au mois d'août ?

JEAN-PIERRE ELKABBACH : Alors, quel effet ça peut avoir ?

DENIS KESSLER : Eh bien, encore une fois, c'est une méconnaissance des CDD. Et je ne comprends pas que le gouvernement se réjouisse des 560 000 emplois créés par les entreprises depuis deux ans pour après - dans ces 560 000 emplois, il y a évidemment des CDD - pour après dire : non, pas du tout, il va falloir les taxer, les contingenter. Ceci, c'est une méconnaissance de la réalité économique !

JEAN-PIERRE ELKABBACH : Pour le MEDEF et pour vous, il y a un durcissement ou un gauchissement du gouvernement, de la gauche plurielle ?

DENIS KESSLER : Non. Ce que je pense c'est que, effectivement, malheureusement, nous sommes une des dernières démocraties dans laquelle on fait de la politique sur le dos des entreprises. Nous souhaitons simplement que l'on ne parle plus de nous, qu'on nous laisse produire, embaucher, nous développer, exporter, innover. Mais surtout, qu'on cesse en permanence de nous mettre dans le milieu du débat politique ! Les entreprises privées doivent avoir la sérénité, la stabilité, doivent avoir même le soutien de la population, doivent avoir le soutien du gouvernement. C'est nous qui faisons la richesse de ce pays !

JEAN-PIERRE ELKABBACH : A condition qu'elles n'oublient pas un certain nombre de règles, surtout dans la mondialisation, et les effets sociaux de la mondialisation. Parce que ça a été un peu Michelin qui a été le déclencheur et le révélateur de ce qui est en train de se passer. Peut-être du gauchissement, s'il y en a un. Vous avez remercié ou félicité Edouard Michelin et son équipe ?

DENIS KESSLER : Ecoutez, là, encore une fois, moi, je me souviens que Michelin a créé 130 000 emplois en cent ans. 130 000 emplois ! Je rappelle aussi - c'est bien connu -, que l'emploi qui disparaît, il crie, il hurle, alors que l'emploi qui se crée, lui est silencieux. Et je préfère parler des 560 000 emplois qui ont été créés, de manière silencieuse, plutôt que de jeter le haro sur une entreprise qui assure une bonne partie de la richesse d'une région, voire même de la France, grâce à sa formidable réussite. Michelin fait face à une compétition mondiale, doit tirer évidemment les conséquences de cette situation. Et en ce qui me concerne, ne croyez pas que je critiquerais cette entreprise. Mais aussi, je fais le " débat " ( ? inaudible) entre les grandes entreprises mondiales et puis les centaines de milliers de petites entreprises enracinées dans leur région qui ne comprennent pas...

JEAN-PIERRE ELKABBACH : ¿ Et qui créent de l'emploi...

DENIS KESSLER : ¿ Mais oui, qui créent de l'emploi. Et qui ne comprennent pas ce qu'on leur fait.

JEAN-PIERRE ELKABBACH : Alors, Denis Kessler, à partir de ce qu'a dit Lionel Jospin, qu'est-ce que vous pensez de ce que vont devenir les relations entre l'Etat et les partenaires sociaux ?

DENIS KESSLER : Ecoutez, la poussée d'étatisme à l'heure actuelle est absolument incroyable ! L'Etat veut s'occuper de tout ! De tout ! Surtout de ce qui concerne d'ailleurs les entreprises privées, leurs salariés, les relations qui existent entre les partenaires sociaux et autres. Il bouscule les partenaires sociaux et ceci est lourd de risques. Il faut à l'heure actuelle que l'Etat respecte la société civile, respecte les partenaires sociaux, respecte les syndicats de salariés, respecte les syndicats d'employeurs.

JEAN-PIERRE ELKABBACH : J'allais oublier de vous poser une question sur les retraites. Le gouvernement va verser dans le fonds de réserve 15 milliards. Il y en avait 2, ça fait 17 milliards.

DENIS KESSLER : Attendez, ceci n'est pas sérieux. Les déficits à venir de régimes de retraite sont absolument extraordinaires. Ce que nous aurions attendu hier, et ça, ça aurait été courageux, c'est que le gouvernement annonce une réforme des retraites de la fonction publique. C'est là où seront les déficits de demain. Comme par hasard, ce sujet n'a pas été abordé. Ce sont les entreprises du secteur privé qui paieront les retraites excédentaires et hors du droit commun, comme celles de la fonction publique.

JEAN-PIERRE ELKABBACH : Est-ce que nous sommes dans une phase de socialisme d'Etat ou au contraire de capitalisme à visage humain ?

DENIS KESSLER : Ecoutez, je pense qu'il y a une forte poussée à l'heure actuelle de socialisme d'Etat, c'est-à-dire l'idée selon laquelle l'Etat doit s'occuper de tout, notamment rentre en permanence dans le domaine des entreprises. Ce n'est pas notre souhait.

JEAN-PIERRE ELKABBACH : Alors, vous organisez, vous l'avez dit tout-à-l'heure, lundi un rassemblement sans précédent de patrons, d'agriculteurs, de commerçants, etc. Vous serez combien ?

DENIS KESSLER : Ecoutez, il y aura sans doute 10 000 personnes, sans doute davantage. Mais pour le moment, nous sommes extrêmement fiers de l'écho que suscite cette initiative.

JEAN-PIERRE ELKABBACH : C'est un acte éminemment politique, là aussi.

DENIS KESSLER : Non. C'est un acte qui dit : attention, à force de multiplier les mesures contre les entreprises, la liberté d'entreprendre est en danger dans ce pays.

JEAN-PIERRE ELKABBACH : C'est une rébellion contre la loi Aubry, contre la loi des 35 heures. Contre la loi Aubry d'ailleurs, vous ne dites pas Jospin, vous dites Aubry.

DENIS KESSLER : Alors, à l'origine, c'est effectivement manifester notre réticence à la loi Aubry. Mais vous voyez, les diverses mesures qui viennent de nous être annoncées nous confirment dans notre jugement que, en France, il faut faire très attention à maintenir un secteur productif qui ait la possibilité de se développer sans entraves.

JEAN-PIERRE ELKABBACH : Alors, le 4, on mobilise, on rassemble. Et le 5 ?

DENIS KESSLER : Attendez, c'est un point de départ. Ce n'est pas un baroud d'honneur. Ce n'est pas un baroud d'honneur ! Au contraire ! Nous avons décidé de prendre toutes nos responsabilités pour faire en sorte que dans notre domaine d'intervention, les entreprises pèsent leur poids.

JEAN-PIERRE ELKABBACH : Qu'est-ce que ça veut dire un point de départ ?

DENIS KESSLER : Un point de départ, ça veut dire que tout au long...

JEAN-PIERRE ELKABBACH : ... Ca veut dire qu'il y aura d'autres étapes ?

DENIS KESSLER : Absolument. Des semaines et des mois à venir. Notamment au début de l'année 2000, nous allons montrer comment nous avons une conception et une vision du développement de notre pays qui passe par le développement et...

JEAN-PIERRE ELKABBACH : ... Et de quelle façon vous allez le montrer ?

DENIS KESSLER : Oh, ne vous inquiétez pas, nous avons plein d'idées pour illustrer cette vision.

JEAN-PIERRE ELKABBACH : Le MEDEF montre les dents ?

DENIS KESSLER : Oui, des dents. Mais on sait sourire aussi.

JEAN-PIERRE ELKABBACH : Je voudrais vous poser une dernière question. Tout-à-l'heure, le Conseil économique et social va élire son président. Il y a trois candidats. Jean Mattéoli, l'actuel, André Roulet de Force ouvrière et Jacques Dermagne, qui est le vôtre et qui a aussi le soutient de Nicole Notat. Mais ça a un intérêt ?

DENIS KESSLER : Oui, ça a un intérêt. Nous allons voir si on sait se mobiliser autour d'un représentant de la société civile, qu'il soit émanant du monde des entreprises ou des salariés.

JEAN-PIERRE ELKABBACH : C'est-à-dire que Dermagne, qui est du MEDEF, est un homme de la société civile ?

DENIS KESSLER : In-con-testa-blement !

JEAN-PIERRE ELKABBACH : Qui va gagner ?

DENIS KESSLER : J'espère que ça sera Jacques Dermagne.

JEAN-PIERRE ELKABBACH : Pourquoi ?

DENIS KESSLER : Tout simplement parce que c'est quelqu'un qui, tout au long de sa vie, a essayé de bâtir, de construire. Et je pense que c'est un signe très important, si jamais il est élu, qui sera adressé au monde politique.

JEAN-PIERRE ELKABBACH : Tous les candidats resteront en piste jusqu'à la fin ?

DENIS KESSLER : C'est à eux qu'il faut le demander.

JEAN-PIERRE ELKABBACH : Merci et bonne journée.


(source http://www.medef.fr, le 9 février 2001)

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