Déclaration de M. François Bayrou, président de l'UDF, sur la place de l'UDF dans le paysage politique après l'élection européenne, la critique de la politique de M. Jospin et sur les piliers du projet politique de l'UDF, Cauterets le 28 septembre 1999. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. François Bayrou, président de l'UDF, sur la place de l'UDF dans le paysage politique après l'élection européenne, la critique de la politique de M. Jospin et sur les piliers du projet politique de l'UDF, Cauterets le 28 septembre 1999.

Personnalité, fonction : BAYROU François.

FRANCE. UDF, président;FRANCE. Force démocrate, président

Circonstances : Journées parlementaires de l'UDF à Cauterets (Hautes-Pyrénées) les 27 et 28 septembre 1999 ; discours de clôture

ti : I. L'UDF en première ligne

Mes chers amis,

Je voudrais remercier les responsables des trois groupes ici présents : le groupe de l'Assemblée Nationale présidé par Philippe Douste-Blazy, le groupe du Sénat présidé par Jean Arthuis et le groupe du Parlement européen animé par Marielle de Sarnez.

Je remercie ces trois groupes d'avoir choisi, à l'invitation de Philippe Douste-Blazy, ce site de Cauterets pour nos journées.

Vous comprendrez que Philippe et moi soyons davantage touchés par le charme des Pyrénées qui a agi également sur chacun d'entre vous. Vous avez tous ressenti, dans une ambiance que l'on peut aisément qualifier de chaleureuse, le charme des Pyrénées, c'est-à-dire ses racines et ses perspectives.

Les racines, les traditions, la manière de vivre, les valeurs de communauté qui sont celles des Pyrénées.

Et les perspectives, qui ne sont pas que des paysages : elles expriment le sentiment qu'il existe quelque chose derrière l'horizon. Nous avons été très heureux de voir que vous étiez sensibles à cette beauté et à ce charme, et au nom des Pyrénées, Philippe et moi vous disons merci.

Nous sommes à la veille de la rentrée du Parlement français, alors que la rentrée du Parlement européen s'est faite depuis un mois déjà.

J'ai été frappé par l'état d'esprit de ces journées et à ce qu'elles vont apporter à la pugnacité, au caractère offensif de cette rentrée.

Tout le monde a souligné la profonde entente qui règne entre nous, -et Hervé de Charrette en a parlé avec des mots sensibles et auxquels j'attache une importance particulière-, le sentiment que l'UDF a une responsabilité particulière dans l'opposition et la détermination de ceux qui veulent ouvrir des voies nouvelles.

Dans les rues de Cauterets, pendant ces deux jours, j'ai été frappé d'entendre à plusieurs reprises de la part des touristes ou des habitants, la même réflexion dans les mêmes termes qui disaient : " Travaillez bien ! On espère que vous allez nous sortir de là ! "

L'expression était éloquente, car " nous sortir de là " exprime l'impression d'une impasse, un piège dans lequel une partie de la France, -la France d'opposition-, se sent enfermée, se voit enlisée. Elle ressent cela comme une injustice, et elle attend que les responsables de son camp lui rendent l'espoir de l'alternance avec une responsabilité particulière.

Je préférerais entendre comme beaucoup d'entre vous, -et j'attends le jour où nous l'entendrons- au lieu de " sortez nous de là ", " nous allons tous ensemble vous aider à sortir de là, on va s'engager et l'on va sortir de là avec vous " l'expression d'une action, une volonté que les Français partageraient avec leurs élus.

On n'en est pas encore là. Avant de partager les combats d'opposition renouvelée, les Français exigent qu'elle fasse la preuve qu'elle a changé. Il dépend de nous que cette amertume désabusée fasse place à un nouvel espoir. Cet espoir ne se paiera pas de mots, car l'espoir désormais exige un visage, un projet, une volonté qu'il nous revient de construire.

Permettez-moi de le dire : l'UDF nouvelle est nécessairement en première ligne, sa responsabilité est plus grande dans cette reconquête que nous avons à bâtir.

Pourquoi ? A mon avis, pour deux raisons. La première parce que l'UDF a affronté plutôt que d'autres la maladie de la division qui semblait lui coller à la peau depuis sa naissance et, parce qu'elle a vaincu cette maladie, non sans mal, sa voix tranche et elle est davantage entendue sur le sujet.

La deuxième raison est que notre choix politique fondamental, celui qui explique que nous sommes ici, s'impose peu à peu partout en Europe comme la seule réponse possible à la social-démocratie. Ce choix politique est donc majeur pour l'opposition et pour la France.

Je vais reprendre ces deux raisons.

La première s'appelle division.

Nous avons traversé, pendant des années, les malédictions de la division. Pendant des années, pour cette raison, on nous a considéré comme l'homme malade de la politique française. Nous avons connu des petitesses et des médiocrités, des trahisons et des coups bas : nous avons montré qu'on pouvait en sortir.

La division, qu'est-ce que c'est ? Ce n'est pas la nuance ou la différence des idées, ni la compétition qui, elle, est saine. La division, c'est quand tout cela cède la place au conflit des intérêts des personnes, des intérêts de clan, des intérêts de carrière.

Quand la pensée disparaît, que l'idéal est relégué au rang des marottes usées, que les esprits rassis haussent les épaules à sa seule évocation.

Quand personne ne pense plus au bateau, mais seulement à la casquette du capitaine et aux galons plus ou moins brillants des seconds.

Plus grave encore, quand l'esprit de cour triomphe, et que personne ne se demande plus ce qui est juste, mais uniquement ce qui va plaire aux puissants ou aux sondages, et non pas comment avancer ensemble, mais comment nuire au rival : cela est un poison.

Les agriculteurs le savent bien, il y a des poisons de cet ordre, des herbicides violents. Il suffit qu'on les pulvérise sur quelques feuilles, et de proche en proche, le poison pénètre les tissus, est emporté par la sève et va détruire jusqu'aux racines.

Nous avons survécu à ce mal. C'est pourquoi je n'ai jamais souri des difficultés de nos partenaires. C'est pourquoi je forme des v¿ux pour que leurs difficultés soient passagères et qu'ils puissent, à leur tour, les conjurer et les vaincre.

La santé des uns ne se construira pas sur la maladie des autres. C'est la bonne santé de chacun qui fera un jour la victoire de tous.

Nous sommes décidés à ne pas oublier les leçons de ces années. C'est pourquoi nous sommes en première ligne. C'est pourquoi la question de la relève des idées et des équipes, doit nécessairement trouver une réponse dans nos rangs.

Il y a une deuxième raison : c'est chemin politique qui est le nôtre. Le message de nos origines et de notre fondation, autrefois combattu et contesté, regardé avec condescendance, doit s'imposer désormais comme le message majeur, le seul message possible, la seule réponse possible à la social-démocratie en France et en Europe.

La victoire du Parti Populaire Européen aux élections européennes est d'abord la victoire de ceux qui ont voulu et construit le Parti Populaire Européen, dans l'indifférence, et le plus souvent, dans l'ironie et le sarcasme.

Mais, nous savions depuis le début que si l'avenir de la France allait se jouer en Europe, il fallait alors un grand parti européen capable de défendre nos choix et nos valeurs. Nous l'avons voulu, et nous l'avons fait. Dans cette Europe qu'il y a quelques semaines encore on nous annonçait presque entièrement rose, le Parti Populaire Européen a devancé, à la surprise générale, le Parti Socialiste Européen de quelque cinquante sièges.

La force d'attraction de ce mouvement puissant a fait que ceux qui jusqu'alors étaient demeurés réticents ou hostiles, l'ont rejoint. Nos collègues du RPR ont adhéré au PPE et c'est un fait majeur pour l'avenir.

L'élection de Nicole Fontaine à la présidence du Parlement européen a couronné ce choix et cela a été pour nous une très grande joie. C'est une joie méritée par Nicole Fontaine d'abord, par son travail, par sa rigueur, par son engagement. Plusieurs dizaines de voix, venant de tous les groupes rivaux, de gauche et de droite, se sont portées sur son nom au premier tour et ont permis une élection que l'arithmétique politique ne promettait pas. Permettez-moi de lui dire la gratitude immense que nous devons à cette intégrité, à cette volonté et à cette amitié qu'elle nous manifeste.

Notre responsabilité est de porter cette dynamique européenne du PPE en France et nous avons bien l'intention de le faire.

II. Les faiblesses du Gouvernement

Nous présentons l'espoir de l'alternance, c'est-à-dire la présentation d'une véritable alternative entre la social-démocratie et le projet que nous portons.

L'alternance, c'est d'abord la présentation d'une alternative.

On commence à voir apparaître les faiblesses du gouvernement et de sa majorité, et elles vont s'accuser au fur et à mesure que les mois passeront. On en a vu une illustration dans le psychodrame de cette rentrée, tout entière déboussolée par ce que j'appellerai, sans irrévérence, " l'effet Sérillon ".

Dans une interview télévisée dont on promettait monts et merveilles, Monsieur Jospin a été conduit à un aveu : on ne pouvait pas administrer, réguler l'économie, et par conséquent, le socialisme qui prétend précisément le contraire, n'avait plus de substance.

La vérité, lorsqu'elle se dit aussi franchement, aussi durement, ne reste pas sans effets.

Aussitôt, les mânes de ce socialisme disparu se sont réveillés : chez les communistes, -trop heureux de rendre vie à cette chimère pour la chevaucher derechef-, chez les "chevènementistes" qui sont à la gauche ce que la mauvaise conscience est à la conscience, chez les Verts, dont les courants les plus radicaux rongeaient leur frein depuis longtemps, à la gauche du PS qui croyaient que le PS était à gauche...

Il fallait effacer l'effet Sérillon ! Monsieur Jospin a donc entièrement écrit son discours d'hier pour répondre à l'interview de Monsieur Jospin d'avant-hier.
Presque terme à terme, il s'est employé à dire à Strasbourg exactement le contraire de ce qu'il avait affirmé sur France 2.

Voici quelques exemples : sur France 2, il disait " je ne crois pas que l'on puisse administrer désormais l'économie ... ce n'est pas par la loi, ce n'est pas par des textes, ce n'est pas par l'administration que l'on va réguler l'économie aujourd'hui ".
À Strasbourg, il a dit : " la mondialisation ne rend pas les états impuissants ... il revient désormais au législateur d'intervenir ". Sur France 2 : " il ne faut pas attendre tout de l'Etat ou du gouvernement ".

À Strasbourg : " l'Etat doit se doter aujourd'hui de nouveaux moyens de régulation " ; sur France 2 : " nous sommes pour l'économie de marché ", à Strasbourg : " l'économie de marché ne trouve pas spontanément son équilibre ".
Je pourrais continuer ainsi la lecture car elle est éclairante et l'on pourrait pousser l'analyse assez profondément...

Conclusion : il n'y a pas grand-chose à dire. Les Français le comprennent très bien : c'est la question de la vérité d'une ligne politique qui se trouve posée.

À la rentrée, les Français ont très bien compris que si on leur parlait si fort de baisses d'impôts, ce n'était pas pour baisser les impôts, mais parce qu'ils allaient recevoir leur feuille d'imposition avec des augmentations salées.

De la même manière, les Français comprennent très bien aujourd'hui que le Premier Ministre fait de la gauche verbale pour plaire à sa gauche en espérant que le verbe suffira à faire passer la pilule.

Pour l'action, cela se jugera dans les faits qui sont parfois cruels. Prenons les 35 heures. Depuis le début, nous attirons l'attention sur les risques que les 35 heures font courir aux revenus des salariés. Parce qu'il faut bien que quelqu'un paye, et quelqu'un paiera... On sait bien que lorsqu'il faut payer, tout le monde paie : les salariés et les entreprises. Pendant des mois, la réponse gouvernementale a été pleine de suffisance, en nous disant : " vous n'y comprenez rien! Cela se fera sans que les entreprises paient et sans porter atteinte aux revenus des salariés ".

Nous avons la réponse ce matin dans le discours de Madame Aubry : les deux paieront, et ils paieront cher.

Les chefs d'entreprise savent que plus de 60 milliards d'impôts supplémentaires sur les entreprises sont nécessaires, et qu'ils ont eu et auront à assurer la charge des 35 heures. Les salariés les plus faibles savent aujourd'hui que c'est par une amputation des revenus des salariés payés au SMIC que ce projet va être sanctionné.
Qu'il suffise d'entendre ce chiffre et je prédis qu'on va y réfléchir dans l'avenir... Pour la première fois, le SMIC mensuel adapté aux 35 heures va redescendre au-dessous de 5000 francs...

On ne me convaincra pas que le SMIC mensuel à moins de 5000 francs est un progrès social¿ Quand Madame Aubry dit qu'elle ne veut plus définir le SMIC mensuel, elle refuse de l'acter. Car la baisse automatique de salaire qui va résulter du transfert du SMIC mensuel à un SMIC horaire, fera payer les 35 heures de travail par 35 heures de salaire, c'est-à-dire moins de 5000 francs. Ce sont donc les plus fragiles qui paieront...

On n'a pas rendu service à l'esprit, à la dynamique sociale qui devrait caractériser une économie moderne.

De la même manière, la solidité et la santé de la gestion sont les premiers exercices de la responsabilité.

Nous n'acceptons pas que la gestion de la France, en période de croissance aussi forte, soit aussi gravement déficitaire qu'elle l'est aujourd'hui.

La question de la dépense publique est devant nous. Poser cette question, c'est aussi poser la question de la responsabilité de ceux qui déterminent les hiérarchies de l'action. On pourra faire des économies dans ce domaine, mais il faudra concentrer les moyens.

III. Un projet qui parle au c¿ur

Ne nous trompons pas : on ne nous attend pas seulement au rendez-vous de la critique. Pour construire cette attente et cet espoir, il ne suffit pas de critiquer.

On attend de nous du positif, un plan, une vision, après des années de panne sur le projet.
Les Français nous rejoindront uniquement sur du positif, sur un projet qui parle à leur c¿ur, à leur âme, et pas seulement à leur portefeuille.

Pour cela, il faut que nous arrivions à formuler positivement ce que nous voulons construire, et cesser de nous définir négativement comme nous l'avons fait pendant des décennies. Nous étions " l'anti-socialisme ", mais quand le socialisme n'existe plus, l'anti-socialisme souffre d'une grave maladie de langueur.

C'est pourquoi il faut que nous définissions notre projet, que nous disions ce qui nous réunit. J'ai proposé que nous relevions ce vieux mot d' " humanisme ", comme on relevait autrefois un titre de noblesse.

C'est cela la vérité de notre choix, et tout découle de là. Notre vision de l'économie, de la société, de la démocratie, de la République, se résume en ceci : nous voulons humaniser le monde et construire un monde qui humanise l'homme.

Réponse à la social-démocratie : pour nous, ce n'est pas le collectif qui prime et l'Etat qui résout tout. Réponse à Monsieur Jospin : notre but, ce n'est pas de jouer une classe contre une autre, ni même une alliance de classes contre une autre. Quand Monsieur Jospin dit : " je veux l'alliance des exclus et des classes moyennes ", c'est bien sur ce vieux fond de lutte des classes qu'il veut construire son propos.

Notre but est d'instaurer une vision de l'intérêt général qui fasse de la responsabilité des personnes et des communautés le principal moteur du progrès matériel et du progrès des consciences. Notre vision est que l'économie est là pour servir cette humanité et qu'elle est d'autant plus efficace, d'autant plus productive, qu'elle se développe dans un climat de confiance.

Voilà le monde que nous voulons, celui de la confiance au lieu de la défiance, -par exemple à l'égard des entreprises-, celui de la responsabilité au lieu de la contrainte, celui de l'intérêt général au lieu des intérêts particuliers. Et c'est en ce sens que nous concevons notre projet. Il y a des réformes profondes à conduire. Pendant longtemps le mot de réforme a été présenté comme un objectif en soi. C'est pourquoi il est devenu trop souvent vide de sens, comme une marche qui ne saurait pas où elle va. Nous pouvons restaurer la réforme parce que nous dirons où elle va, parce que nous saurons montrer ce qui relie les mesures avec l'action, et l'action avec l'inspiration. L'horizon humaniste sera notre nouvelle frontière.

IV. Les quatre piliers de notre projet

J'éclairerai quelques piliers de ce projet avec cette idée de la responsabilité particulière de l'UDF à l'égard de toute l'opposition, en sachant que nous aurons l'occasion d'approfondir chacun de ces grands axes.

Une société plus humaine est une société où chacun est plus responsable : ceci est une déclaration d'optimisme.

Il y a une loi mystérieuse qui tient à l'ordre du monde en progrès et que les entreprises ont redécouverte ces dernières années, -mais la politique pas assez-, : le " management participatif". Cette idée est formidable : accroître l'information, la conscience et la responsabilité des acteurs, c'est accroître aussi l'efficacité de l'ensemble.

Cette règle de la responsabilité maximale, et donc de la conscience maximale, est civique, économique et sociale. C'est ce qui inspire notre projet. Chaque fois que nécessaire, nous voulons rapprocher le décideur et l'acteur de terrain. Nous croyons que l'imagination est au pouvoir lorsque le pouvoir est sur le terrain. Cette idée se traduit également en politique : le pouvoir de proximité doit être renforcé et clarifié. Le terme " clarifié " est ici aussi important que le terme " renforcé ".

La deuxième vague de décentralisation ne représente pas seulement des pouvoirs nouveaux, mais la clarification qui permet au citoyen de savoir qui fait quoi et avec quelle légitimité il le fait, pour qu'en sachant qui fait quoi, il puisse authentiquement juger et s'engager. Pour le nouveau siècle, la définition de ce nouvel équilibre des pouvoirs entre notre culture traditionnelle d'Etat et notre culture locale sera donc un chapitre crucial.

La responsabilité du citoyen n'est effective que si son information est complète. Une grande partie des réflexions de ces deux journées a été consacrée à la nouvelle ère parlementaire que nous appelons de nos v¿ux : l'entrée du Parlement français dans l'exercice effectif de sa responsabilité de contrôle !

L'exemple du Parlement européen sera, à ce titre, précieux. Il est beaucoup plus utile, pour obtenir la réforme, d'éclairer ce qui se cache, de révéler ce qui se tait, que de faire de grands discours. Dans les mois qui viennent, nous donnerons la liste des moyens et des procédures qui permettront à la démocratie française de gagner en autorité, parce qu'elle se donnera enfin les moyens du contrôle.

On n'est pas citoyen uniquement dans la cité. On l'est aussi dans l'entreprise, du seul fait qu'on y travaille et qu'on prend sa part dans son effort.

Comme nous voulons relever le projet humaniste, nous voulons relever le mot "participation" : association aux bénéfices, participation à la décision, diffusion de l'information.

Pour nous, le projet humaniste ne s'arrête pas aux portes de l'entreprise ; c'est au contraire à sa pertinence pour rendre l'économie encore plus efficace et enfin plus consciente et plus ouverte à l'intérêt général, qu'on jugera sa réussite.

Revenons à l'actualité. J'ai dit comment nous regardions le slalom de Monsieur Jospin : une porte à droite, une porte à gauche. Dans les mesures qu'il propose, il y a deux inspirations. Beaucoup de ces mesures relèvent de cette culture du soupçon à l'égard de l'entreprise qui a fait tant de mal à la France : la punition, le bâton, l'impôt supplémentaire, la taxe surajoutée, le règlement et le contrôleur. Nous combattrons ces mesures sans faiblesse et sans rien céder à la démagogie jalouse qui entretient cette vieille complaisance de l'opinion qui dit toujours : c'est la faute aux patrons !

Mais parmi ces mesures, une ou deux pourraient relever d'une autre inspiration qui nous paraît juste : celle de l'incitation, celle qui cherche à conduire la décision économique sur d'autres chemins que ceux de l'intérêt immédiat d'un actionnaire indifférent. Ces mesures-là, si elles cherchent vraiment à inciter, si elles relèvent du bonus plutôt que de la punition, nous les étudierons dans un esprit positif, et si elles correspondent à cette attente, je vous propose que nous les soutenions.

Je poursuis le dessin de ce projet positif, de ce projet d'alternance, pour notre avenir.

La ville et le monde rural, ces deux grandes crises du cadre de vie d'aujourd'hui, seront nécessairement au centre de notre vision. Je dis la " ville ", -et non pas ce que les socialistes appelaient autrefois les " quartiers "-, c'est-à-dire tout ce qui touche à l'humanisme urbain, la proximité des commerces et des centres administratifs, l'accessibilité à l'éducation et à la culture, la sécurité, le transport, la dimension de l'architecture, la possibilité de disposer d'un logement ou de l'acquérir. Nous allons dessiner ce projet dans les semaines à venir, pour montrer ce qu'est la " ville UDF " quand elle réussit en apportant l'humanité à l'espace urbain.

De la même manière, nous nous sentons dépositaires de la réflexion sur la ruralité. Chacun le sait, je suis fils de paysans, né et vivant dans un village des Pyrénées, et peut-être ne suis-je pas plus mal placé que d'autres pour dire ce qu'est la détresse inexprimée du monde rural en France.

On croit que c'est la chasse, mais la chasse n'est qu'un symptôme. Ce qui est en cause, c'est l'inquiétude profonde du monde rural sur lui-même, sur son équilibre, sur son genre de vie, sur les moyens qui lui sont offerts pour organiser son avenir. C'est cette espèce de surdité dont le monde rural a désormais l'impression d'être victime de la part des médias, du pouvoir, des puissants, de tout ce qui s'exprime et qui régit le monde dans lequel nous vivons.

La réponse ne sera pas partielle, elle ne pourra être que globale. Dans cette réponse globale, la décentralisation, l'expérimentation, la différenciation des mesures selon les lieux, les départements et les régions joueront un rôle majeur dans la recherche de ce nouvel équilibre.

La question européenne sera un élément majeur de notre projet, non pas comme l'un des chapitres d'un programme en plusieurs points, mais comme la question primordiale, celle qui précède les autres.

La question de l'Europe est la question de la souveraineté. Il ne peut y avoir de politique que si les choix des citoyens peuvent réellement orienter la société. La démocratie exige la souveraineté.

Or la souveraineté du XXIème siècle des peuples européens ne passe que par une Union européenne puissante, entendue et respectée. Il n'y a pas le choix. Aucune entité politique, -en particulier une entité étroitement nationale-, autre que la puissance européenne ne pourra se faire entendre et respecter dans le monde comme il est, dans le jeu des puissances mondiales. Face à la puissance américaine, aux immenses puissances orientales en gestation, aux puissances financières, seule une puissance politique de premier plan pourra influencer l'avenir du monde et donc notre propre avenir.

C'est pourquoi il nous revient, comme une priorité nationale, d'assurer la réconciliation entre les citoyens français et le projet européen.
L'Europe ne doit plus être une administration lourde, étanche, décidant au sommet, mais une vie démocratique où les citoyens sont premiers, où les débats qu'ils conduisent entre eux débouchent sur l'action. Et cela dans un contexte, dans un siècle, où l'Europe conduit à un élargissement qui doit l'amener à retrouver un jour prochain ses frontières naturelles, celles que lui donnent l'histoire et la géographie.

A ces deux questions, démocratie et élargissement, il existe une réponse commune. Il faut une constitution à l'Europe, qui donne à chacun des citoyens la règle du jeu et la garantie que l'Europe n'empiétera plus sur les décisions de proximité qu'il veut garder à l'abri de toute influence lointaine. Nous avons d'ailleurs construit au Parlement européen, dès que nous y sommes rentrés, un intergroupe pour la constitution européenne. A ma grande surprise, cet intergroupe a ressemblé plus de 200 députés européens sur 600.

Avec Romano Prodi à la tête de la Commission européenne, j'ai l'espoir que nous pourrons, -en unissant les efforts de ceux qui veulent la réconciliation entre les citoyens et l'Europe et la maîtrise du projet d'élargissement-, voir naître au cours de ce mandat, la constitution européenne que nous souhaitons et pour laquelle nous avons fait campagne.

Enfin, le quatrième pilier de ce projet humaniste à la française sera nécessairement et prioritairement celui de l'éducation, de la formation au début de la vie et en cours de vie, de l'accès à la culture. Le mot " humanisme " veut dire une chose simple : les êtres humains, en société, ne sont pas seulement des producteurs et des consommateurs. Ils ne se considèrent pas seulement en fonction de critères matériels ou matérialistes. Le matérialisme n'est pas notre projet. Nous croyons que la culture et l'éducation, la recherche et la science, la conscience, sont notre bien premier. Je me suis interdit pendant de longs mois de parler du ministère de l'Education mais le débat éducatif sera le grand débat de l'avenir.

Je m'exprimerai le moment venu dans ce débat.

Je souhaite que l'opposition rompe avec ses vieux démons et que cessent les critiques injustes sur les femmes et les hommes qui portent le système éducatif en France. Rien ne m'a plus navré que de voir certains membres de l'opposition applaudir à la démagogie de Claude Allègre sur ce sujet. Ce n'est pas contre les enseignants, mais avec eux que se construira le projet éducatif de la France.

Ma seconde conviction est que la question centrale de l'éducation est celle des contenus.

Depuis la lecture jusqu'à la capacité scientifique requise, si nous ne subordonnons pas la question de l'éducation à la question du contenu de l'éducation, si nous nous bornons comme nous en avons l'habitude, aux sujets d'organisation, nous serons hors sujet. C'est sans doute un mécano utile, mais le mécano n'est pas un projet.

V. Conclusion

Voilà les quelques convictions que je voulais énoncer et dire quelles seront obligatoirement les grands piliers de notre vision de l'avenir : une idée de la responsabilité, une idée concernant le cadre de vie avec les questions d'environnement qui y sont liées, une idée qui tient à l'Europe et une idée qui tient au grand sujet éducatif et culturel de la France.

À l'UDF, nous nous sentons responsables, avec nos partenaires, -mais au premier plan-, de l'avenir de l'opposition et donc de l'avenir de la France.

Nous portons un projet qui fédère et organise l'essentiel des convictions communes de l'opposition. Nous relevons le mot d'humanisme qui résume notre combat commun, dans la perspective de la civilisation et du progrès européen.

Nous avons la conviction, n'en doutons pas, et nous avons le courage. Donc, nous avons l'avenir.

Je vous remercie.

(source http://www.udf.org, le 1 octobre 1999)

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