Déclaration de M. Pierre Moscovici, ministre délégué aux affaires européennes, sur les ambitions économiques, sociales et culturelles de la politique européenne de la France, le projet d'un "Acte unique de la connaissance", l'effort européen en faveur de la recherche et l'innovation, les coopérations scientifiques développées autour du CERN, Genève le 19 octobre 1999. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Pierre Moscovici, ministre délégué aux affaires européennes, sur les ambitions économiques, sociales et culturelles de la politique européenne de la France, le projet d'un "Acte unique de la connaissance", l'effort européen en faveur de la recherche et l'innovation, les coopérations scientifiques développées autour du CERN, Genève le 19 octobre 1999.

Personnalité, fonction : MOSCOVICI Pierre.

FRANCE. Ministre délégué aux affaires européennes

Circonstances : Inauguration de l'exposition "La France au CERN" à Genève le 19 octobre 1999

ti : Monsieur le Ministre,
Messieurs les Ambassadeurs,

Monsieur le Directeur général,

Mesdames et Messieurs,

C'est un grand plaisir de me trouver parmi vous à Genève aujourd'hui, à l'occasion de l'inauguration de l'exposition "La France au CERN", dont nous allons parcourir les allées dans un moment, avec mon ami Claude Allègre. Je suis particulièrement heureux de me trouver face à un parterre aussi distingué de scientifiques européens de renommée mondiale et d'industriels, symbolisant ainsi un partenariat fructueux et créateur.

Je tiens également à remercier Luciano Maïani, directeur du CERN, pour l'accueil qu'il nous a réservé, en le félicitant encore pour la qualité remarquable des travaux qui sont menés ici, ainsi que Pierre Crettiez, directeur général du CFME-ACTIM, l'Agence pour la promotion internationale des technologies et des entreprises françaises, pour l'organisation de cette exposition.

Avant de laisser Claude Allègre vous parler de la politique française de la recherche, avec une compétence scientifique que je ne lui disputerai certainement pas, je voudrais profiter de cette occasion pour vous dire quelques mots de la politique européenne du gouvernement français et de notre vision du rôle que l'Europe peut et doit jouer en faveur de la connaissance, de la recherche et de l'innovation.

1/ En premier lieu, je souhaiterais remettre en perspective la politique européenne du gouvernement français, alors que l'Europe fait face à de nouveaux défis et que la France s'apprête, dans moins d'un an, à exercer la présidence semestrielle de l'Union.


En quelques mots, notre ambition, près de cinquante ans après la déclaration Schuman et le début de l'aventure européenne, est de contribuer à la construction d'une nouvelle Europe. Une Europe élargie à nos voisins d'Europe centrale et orientale, une Europe plus démocratique et plus efficace, grâce à des institutions réformées et rénovées, une Europe qui s'affirme plus sur la scène internationale et, surtout, une Europe citoyenne, c'est-à-dire plus proche des préoccupations réelles de ses citoyens.

Me trouvant devant des représentants du monde économique et scientifique, j'insisterai ce matin sur deux aspects, qui me paraissent essentiels : l'ambition de la croissance et de l'emploi, l'ambition d'une Europe de la connaissance.

L'Union européenne est entrée, au moins pour onze de ses membres, dans l'ère de l'euro depuis le 1er janvier dernier, avec une réussite que nul ne songe à contester. Pour autant, nous ne devons pas considérer que le chapitre économique et social de la construction européenne est clos. Au contraire, cette étape doit ouvrir la voie a une nouvelle ambition économique pour l'Europe, à une plus grande affirmation de l'Europe dans le monde.

Ceci passe tout d'abord par la mise en place d'un pôle économique et politique, aux côtés de la Banque centrale européenne, afin que l'euro devienne un véritable instrument au service de la croissance. L'Euro-11 commence à jouer ce rôle. Ses orientations contribuent au climat de confiance et de retour à une croissance soutenue dans toute l'Europe, après le "trou d'air" de la fin de l'année dernière et du début de cette année.

La croissance doit être à son tour mise au service de l'emploi. La réorientation de la politique européenne en ce sens depuis deux ans constitue une évolution essentielle. Elle a déjà permis l'adoption de lignes directrices pour l'emploi qui fixent des objectifs précis à chaque pays en matière de lutte contre le chômage.

Cette approche a été prolongée au Conseil européen de Cologne en juin dernier par l'adoption d'un "Pacte européen pour l'emploi". Certes, ce Pacte n'a pas été tout à fait à la hauteur de nos ambitions et de nos espérances. Mais la dynamique doit se poursuivre et la présidence française, au second semestre de l'an 2000, sera, après les réalisations attendues sous la présidence de nos amis portugais, une occasion de lui donner plus de chair.

Mais notre ambition économique pour l'Europe ne peut s'exprimer uniquement à l'intérieur de nos frontières. Dans le contexte de la mondialisation, nous devons mieux affirmer la force de nos économies et défendre notre modèle de développement économique et social - qui est unique et qui participe à notre identité européenne -. Il est essentiel, dès lors, que l'Europe puisse affirmer ses intérêts fondamentaux dans les négociations commerciales internationales.

Les discussions qui vont s'ouvrir dans le cadre de l'OMC, à Seattle en novembre prochain, seront, nous ne devons pas nous le cacher, très difficiles. Que les choses soient claires : nous devons défendre le principe même de ces négociations, qui sont le meilleur rempart contre la tentation de l'unilatéralisme, à laquelle certains de nos partenaires mondiaux ne résistent pas toujours. Mais l'Europe devra y faire preuve d'une grande fermeté et d'une grande solidarité.

En particulier, nous estimons indispensable de préserver l'exception culturelle lors des prochaines négociations, comme le Premier ministre Lionel Jospin vient de le rappeler devant la représentation nationale il y a quelques jours. C'est en ce sens que nous pressons, au sein des Quinze, avec plusieurs de nos partenaires, en faveur de la mise au point d'un mandat précis pour la Commission européenne, qui négociera au nom des Quinze.

Ceci m'amène à évoquer notre projet d'une Europe de la connaissance, emblématique de cette Europe citoyenne dont nous avons l'ambition. Pour que l'Europe suscite l'adhésion des peuples, beaucoup plus qu'aujourd'hui, il est indispensable qu'elle ne soit plus ressentie uniquement comme un ensemble de règles commerciales et d'institutions complexes et lointaines. Il faut que chaque citoyen européen puisse constater dans sa vie quotidienne les effets positifs des politiques européennes.

Dans cette perspective, l'éducation, 1a formation, la culture, bref, le savoir occupent une place essentielle. Elles doivent nous permettre - à nous Européens - de développer notre spécificité et - osons le mot - notre modèle de civilisation.

Pour avancer dans cette voie, il est nécessaire de mobiliser l'ensemble des acteurs concernés : institutions communautaires, Etats, régions, universités. Des pas importants ont été franchis récemment, sous l'impulsion du gouvernement français et, en particulier, de Claude Allègre, en vue de la création d'un espace éducatif européen. Après la déclaration de la Sorbonne, en 1998, qui réunissait Français, Allemands, Britanniques et Italiens, et qui a lancé le processus, la conférence intergouvernementale de Bologne, en juin dernier, a concrétisé la volonté commune des Européens d'avancer vers le rapprochement des cursus universitaires, la reconnaissance mutuelle des diplômes et la mobilité des étudiants.

Dans cette logique, j'ai lancé l'idée d'un Acte unique de la connaissance, dont l'objet serait d'établir, par exemple à l'horizon 2005, la liberté complète de circulation et d'établissement des élèves, des étudiants, des diplômés, professeurs et chercheurs, ainsi que le droit à la formation permanente, tout au long de la vie, dans toute l'Europe.

Ce projet ambitieux devrait être lancé l'année prochaine, pendant la présidence française de l'Union européenne. Je suis convaincu que c'est par des projets de cette nature que nos concitoyens pourront prendre mieux conscience de la raison d'être de l'idée européenne.

2/ J'en viens maintenant, plus spécifiquement, à l'Europe de la recherche et de l'innovation.

Il est bien clair que l'Europe, pour s'affirmer avec force dans le contexte de la mondialisation, doit accorder une priorité indiscutable à l'effort de recherche et d'innovation.

L'exemple du CERN est emblématique à bien des égards. Depuis votre création, en 1954, notamment sous l'impulsion du grand savant Louis de Broglie, vous avez montré ce à quoi la coopération entre des Etats européens - 20 aujourd'hui - pouvait aboutir : en l'occurrence, le premier centre mondial de recherche dans le domaine de la physique des hautes énergies. Le CERN a ainsi permis ce qu'aucun pays seul n'aurait pu réaliser. Il a relancé, au lendemain de la guerre, la recherche européenne on évitant notamment que tous les scientifiques européens ne partent aux Etats-Unis, faute de trouver en Europe des moyens adéquats.

Vos travaux sont à l'origine d'avancées scientifiques majeures, couronnées par l'obtention de plusieurs Prix Nobel, dont ceux décernés à Carlo Rubbia et à Georges Charpak. Je n'oublie pas non plus que c'est ici qu'est née l'idée géniale et révolutionnaire du Web, de la "toile", devrais-je dire.

J'ajoute que l'arrivée au sein du CERN, depuis quelques années, de plusieurs pays d'Europe centrale et orientale, la Pologne, la Hongrie, la République tchèque, la Slovaquie et, depuis quelques mois, la Bulgarie, est une heureuse préfiguration - un laboratoire d'essais pourrais-je dire ici - de ce que sera l'Europe dans quelques années.

L'exemple du CERN montre bien que l'élargissement à l'Est est une chance pour l'Europe, une occasion d'enrichir encore notre patrimoine commun, nos capacités d'invention et d'innovation.

De plus, vous comprendrez que l'élu de Franche-Comté que je suis - votre voisin, en quelque sorte, le long de cette frontière - ne peut voir qu'un heureux symbole dans la localisation franco-suisse de vos installations et, en particulier, de cette réalisation unique qu'est le "LEP", dans cet immense tunnel circulaire situé de part et d'autre de la frontière.

Un autre aspect important est la coopération qui s'est progressivement instaurée entre le CERN et l'Union européenne. Dès 1958, le CERN et l'EURATOM ont travaillé ensemble pour promouvoir le développement des industries nucléaires dans la Communauté. Cette coopération s'est ensuite étendue et est aujourd'hui coordonnée par un comité de recherche CERN-Union européenne.

Je considère que cette coopération pragmatique et efficace est exemplaire. Il est indispensable que les efforts de recherche des Européens convergent, que les synergies se multiplient, qu'il s'agisse des coopérations intergouvernementales telles que le CERN ou de la politique de recherche menée par l'Union européenne.

Il est clair, en tout cas, que l'effort de l'Union européenne dans le domaine de la recherche et de l'innovation reste un élément primordial.

Vous le savez, la politique de l'Union européenne en matière de recherche constitue, en termes budgétaires, la troisième politique communautaire, après la Politique agricole commune et la politique des fonds structurels.

Le 5ème Programme cadre de recherche et de développement, le PCRD, qui a été adopté il y a quelques mois, et qui porte sur la période 1999 - 2002, a vu son budget sensiblement augmenter par rapport au programme précédent, pour atteindre désormais pratiquement 15 milliards d'euros, ce qui est considérable.

Nous avons souhaité en faire un instrument plus efficace, en évitant le saupoudrage qui était parfois le travers des programmes précédents. Il a donc été recentré sur quelques grandes priorités, définies en fonction de critères socio-économiques, dont la gestion des ressources du vivant, l'énergie et l'environnement, le développement durable ou encore la société de l'information.

Une autre évolution mérite d'être soulignée, c'est le renforcement de l'ouverture internationale de la recherche européenne. Pour suivre l'exemple du CERN, en quelque sorte, les pays d'Europe centrale et orientale en phase de pré-adhésion sont associés au programme cadre de recherche. Par ailleurs, tous les programmes peuvent être ouverts à des pays tiers. Ce faisant, l'Europe est ainsi fidèle à sa vocation d'ouverture sur l'extérieur, bien loin des caricatures parfois entretenues.

Je suis persuadé que les centres de recherche, les entreprises, les universités de toute l'Europe sauront donc profiter au mieux des opportunités qui sont offertes par la politique européenne de recherche, et que de fortes retombées en terme de croissance et d'emplois pourront en être retirées.

En effet, et, de ce point de vue, l'exposition que nous inaugurons aujourd'hui est une initiative importante, il me paraît essentiel que soient dépassées les vaines querelles ou les barrières inutiles entre recherche fondamentale et recherche appliquée, entre chercheurs et producteurs. La recherche et l'industrie doivent contribuer ensemble à rendre l'Europe plus créative, plus forte.

Comme nous l'avons écrit récemment avec Claude Allègre, le monde du XXIème siècle sera celui ou l'innovation, la création, l'invention seront les clés du succès économique. Les produits à forte teneur en "matière grise" sont d'ores et déjà à l'origine des plus fortes croissances. Un tiers des emplois créés aux Etats-Unis l'est aussi dans les hautes technologies.

Dans ce contexte, les Européens disposent d'atouts incontestables, leur vieille culture, la richesse de leurs universités et, en même temps, la diversité de leurs expériences et l'apport que chaque singularité nationale ou régionale peut apporter.

Encore faut-il que cette diversité, cette richesse s'organise. C'est ce à quoi nous, nous travaillons, afin que l'Europe soit pleinement en mesure de faire face aux défis de la mondialisation, pour qu'elle affirme son modèle. Ce que nous montrent le CERN et cette exposition en sont une belle et prometteuse préfiguration.

Je vous remercie de votre attention./.

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 20 octobre 1999)

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