Déclaration de M. Laurent Fabius, président de l'Assemblée nationale, à l'occasion du décès de Maurice Janetti, député PS du Var, Paris le 6 octobre 1999. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Laurent Fabius, président de l'Assemblée nationale, à l'occasion du décès de Maurice Janetti, député PS du Var, Paris le 6 octobre 1999.

Personnalité, fonction : FABIUS Laurent.

FRANCE. Assemblée nationale, président;FRANCE. PS

ti : Mesdames et Messieurs les ministres,
Mes chers collègues,

Maurice Janetti était un homme de la Méditerranée. Entre les deux guerres, sa famille, chassée par l'adversité, avait quitté l'Italie pour venir s'installer dans le Haut Var. Fidèle au souvenir de ses parents Hermitte et Madeleine, fidèle à ses racines, Maurice Janetti n'oubliait jamais de se présenter comme un fils d'immigré. Au début de l'été, la mort l'a emporté dans son sommeil.

Il était né en 1933, là où il repose, à Seillons Source d'argent, un petit village distant de quelques kilomètres des 20 hameaux de la commune de Saint Julien Le Montagnier qu'il administra jusqu'au dernier jour. C'est dans l'ancienne école où il avait débuté qu'il avait logé sa mairie. Il y occupait en tant que maire l'ancien bureau du directeur. Comme les autres enfants, avec les cahiers et les encriers, il y avait apporté autrefois du bois pour se chauffer, une gamelle pour manger. Il avait le souvenir lumineux de ces années d'orgueilleuse pauvreté. De là venait sans doute l'origine de son engagement. C'était là qu'il avait compris qu'en République c'est par le mérite que devait se former l'élite. De la blouse grise des hussards noirs à son écharpe bleu blanc rouge, une manière de dire, avec la fédération des ¿uvres laïques ou par la création de centres de vacances pour enfants, que la boucle était bouclée.

Vêtu d'un éternel costume de velours noir, Maurice Janetti était un personnage de Frédéric Mistral. Il en parlait la langue qu'il avait apprise enfant et jamais oubliée. Il en portait le gilet brodé dans lequel on glisse une montre de gousset.

Silencieux, presque taciturne au Palais Bourbon, il devenait disert aussitôt chez lui dans le Verdon. Sous le soleil, il arpentait la garrigue, écoutant le bourdonnement des abeilles, suivant l'odeur du thym et du laurier. Sur son chemin, tout paysan, tout cultivateur, tout vigneron rencontré pouvait engager conversation. La saison qui serait sèche ou pluvieuse, la route ou le pont à refaire, les mots quotidiens de ceux qui savent qu'ils n'ont pas besoin d'en rajouter pour être estimé. Son visage buriné, ses yeux malicieux disaient son histoire et sa légitimité : celle d'un républicain de bonne volonté. Il aimait simplement l'action politique et, par civisme, croyait en ce qu'il accomplissait pour le bien commun.

En matière d'environnement, partisan spontané du développement durable, Maurice Janetti aurait rendu des points à beaucoup. Pour défendre une certaine idée de la France méridionale, agreste et pastorale, c'est en batailleur acharné qu'il menait de durs combats. Combien de préfets ont fini par craquer, à son dixième coup de téléphone, lorsqu'il demandait leur aide, le printemps venu, pour accomplir le travail de débrousaillage et éviter que, 3 mois plus tard, des hectares ne partent en fumée. Les ingénieurs d'EDF se souviennent de sa détermination, le mot est faible, pour qu'une ligne à haute tension ne vienne pas défigurer une terre où il ne voulait voir pousser que des chênes et des oliviers, des vignes et des blés, des troupeaux et leur berger. Cette fascination pour la nature coexistait avec le fait qu'il était chasseur et, même sans doute un peu braconnier. Sous la garde de son chien Icare, avec son fusil, renards et bécasses le saluaient et le respectaient, assurait-il avec le plus grand sérieux.

En matière d'intercommunalité, Maurice Janetti avait su réaliser. Sur chaque berge du Verdon, des communes, des cantons, les Alpes de Haute Provence et le Var, se regardaient en chiens de faïence. Pour sauver un territoire et des paysages, pour faire s'asseoir à une même table tous ceux que l'avenir d'une vallée concernait, Maurice Janetti avait piqué une colère comme il en avait l'habitude, terrible, brève et dépourvue de rancune. Des emplois, une activité, des ressources en eau, des myriades de villages magnifiques, le Verdon, voilà ce qu'il avait su préserver. Quand on le félicitait, il se contentait de répondre " j'avais un projet et je voulais le faire partager¿ ".

Maurice Janetti ne mettait pas son drapeau sans sa poche. A Gauche une fois pour toutes. Sénateur succédant en 1978 à Pierre Gaudin décédé dans les mêmes conditions que lui, conseiller régional, député en 1986, puis en 1996, à la faveur d'une élection partielle et encore en 1997, il était immuable dans la victoire ou l'adversité. Ses adversaires le savaient courtois en campagne, mais ils craignaient sa flamme. Il avait embrassé une fois pour toutes la cause républicaine en rejoignant le parti socialiste aux côtés de Jean-Pierre Chevènement. Par la suite, il avait professé en économie des opinions qu'il partageait avec Jean Poperen devenu son ami. Il se comportait en laïc déterminé avec l'élégance, disait-il, d'entretenir soigneusement les 3 églises de sa commune, déplorant d'un même souffle l'érosion des pierres, le silence des clochers et l'absence de curé. Cet humaniste se désespérait de ne pas avoir un Don Camillo à fréquenter¿

C'était aussi, avant l'heure, un défenseur de la ruralité. La ville, il n'y venait guère et ne l'aimait pas. Il préférait les fontaines de sa " terrre promise " au béton des agglomérations. " Un village qui lit est un village qui vit " disait-il. Au volant de sa voiture, sorte de bureau encombré de journaux, il arpentait sa vaste circonscription en allant à travers la montagne au devant de ses administrés. Visitant toutes les communes, il leur parlait dans une des permanences qu'il se faisait un devoir de tenir. Qu'il vente, qu'il grêle, dans l'orage ou la canicule, pour voir un ami secrétaire de section allant gaillardement sur ses 90 ans, il avalait encore quelques dizaines de kilomètres supplémentaires. Bien sûr, il pouvait arriver en retard. C'était même chez lui une règle. Mais quand on a un député qui, chemin faisant, fait son marché de fromages de chèvre ou tombe en arrêt devant un âne et qui, après l'avoir acheté à son propriétaire ébahi, entreprend de le faire grimper dans son véhicule pour ne pas s'en séparer, il faut s'attendre à presque tout. Qu'importe d'ailleurs puisque à quelque heure qu'il arrive, Maurice Janetti devant l'assistance improvisait un discours qui rappelait davantage, en matière de club, les Cordeliers que l'Interallié, citait de mémoire Neruda dont il affectionnait le " canto general " et emportait l'adhésion. Il ne se ménageait pas.

Mes chers collègues,

Le peuple des hautes terres, orphelin, a accompagné son cercueil recouvert du drapeau tricolore. Nous ne l'entendrons donc plus fredonner Ferré ou Mouloudji. Je pense aujourd'hui à sa famille, à ses enfants Jacques, Frédéric, Christian, à son ancien suppléant, à ses amis du groupe et du Parti socialiste. Dans toute vie, lorsqu'elle s'achève, il y a souvent un message ou un symbole. Le 18 juillet dernier, Maurice Janetti qui n'y participait que rarement, était venu à Toulon malgré la fatigue, à une commémoration. C'était celle de la rafle du Vel'd'hiv. Nous n'oublierons pas Maurice Janetti.


(source http://www.assemblee-nationale.fr, le 2 novembre 1999)

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