Conférence de presse de M. Lionel Jospin, Premier ministre, sur les références idéologiques de la social-démocratie européenne et de la gauche américaine, la nécessité d'une mondialisation régulée et sur l'intégration de la Chine dans les instances exécutives des grandes organisations internationales, Florence le 21 novembre 1999. | vie-publique.fr | Discours publics

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Conférence de presse de M. Lionel Jospin, Premier ministre, sur les références idéologiques de la social-démocratie européenne et de la gauche américaine, la nécessité d'une mondialisation régulée et sur l'intégration de la Chine dans les instances exécutives des grandes organisations internationales, Florence le 21 novembre 1999.

Personnalité, fonction : JOSPIN Lionel.

FRANCE. Premier ministre

Circonstances : Sommet sur le réformisme et le progressisme à Florence (Italie) les 20 et 21 novembre 1999

ti : - "Vous étiez là, vous avez entendu chacun, je suis intervenu moi-même, donc je n'éprouve pas un irrésistible besoin de tirer des conclusions qui ont été tirées par M. d'Alema ou par chacun, je me suis aussi exprimé en quelques mots dans la conclusion. Mais je suis naturellement prêt à répondre à vos questions. Par ailleurs, ça me fait plaisir au moins de vous apercevoir parce que le cadre n'a pas permis que l'on se voit autant qu'on peut le faire parfois dans d'autres déplacements. C'est le sens de ma présence devant vous.
Question inaudible d'un journaliste du Monde.

- Je crois que vous êtes en train de tomber dans vos sillons. L'Internationale socialiste qui s'est réunie un peu avant, c'était 150 formations politiques, là, il y avait six personnalités. Quantitativement et aussi qualitativement au sens de la nature même des instances, c'est quelque chose de tout à fait différent, donc je pense que ce n'est pas la peine d'essayer de tirer dans le sens de cette comparaison qui revient un peu constamment. Ce qui est sûr, c'est que M. Schröder a proposé que les mêmes, sans doute en tout cas les mêmes, se rencontrent en Allemagne. Nous le ferons j'imagine avec plaisir, en tout cas pour ce qui me concerne, si les conditions dans lesquelles cela est fait me conviennent, puisqu'après tout, il s'agit de rencontres de personnalités. Là, tel que c'était prévu, ça me convenait parfaitement et tel que ça s'est déroulé, j'ai trouvé cela tout à fait intéressant, donc je ne regrette vraiment pas d'avoir été là. Quant à l'histoire de réseaux entre instances culturelles, je crois qu'elle n'a pas vraiment été définie par Massimo, il faudrait qu'il l'expose de façon plus précise. Je crois que les deux choses sont distinctes. L'une est une invitation précise, donc je pense qu'elle aura lieu. L'autre est une idée de rencontres ou de discussions entre des instances plutôt universitaires ou de recherche. Si ça devait être le cas, on arriverait bien à trouver en France de grandes institutions universitaires qui en prendraient leur part avec éclat - y compris parce que quelques uns de leurs représentants étaient là aujourd'hui parmi mes invités.

X. Julien de France Soir : La gauche américaine est un terme mal porté en France depuis un certain nombre d'années. Avez-vous le sentiment qu'à travers cette rencontre, qui est une première du genre, il y a un rapprochement conceptuel, intellectuel, politique entre la gauche américaine incarnée par B. Clinton et la gauche française incarnée par vous ?

- "Ce qui a pu fait objet de débat à une certaine époque - parce que ce n'est quand même plus un débat d'aujourd'hui -, me semble-t-il -, autour du concept gauche américaine, ce n'était pas un pur descriptif, c'était à la limite une projection d'une certaine idée sur une fraction de la gauche française. Il ne faut pas faire de confusions - j'ai quelque mémoire de ces choses et H. Weber ô combien. Par ailleurs, il y a une gauche américaine qui prend la forme du Parti démocrate depuis toujours, et quelques autres mouvements également - quand on est dans l'ordre social ou syndical. Il peut y avoir d'ailleurs, y compris par rapport au Parti démocrate compte tenu de ses orientations, des mouvements de distance qui passent par d'autres organismes mais évidemment beaucoup plus minoritaires. Donc, c'est un fait politique : il y a une gauche américaine par rapport à une droite américaine. De toute façon, les concepts n'ont pas toujours le même sens. Ce qu'on appelle la gauche libérale, on l'entend, nous, au sens du libéralisme ou du néolibéralisme, donc du libéralisme économique, alors que liberal aux Etats-Unis, cela signifie : plus progressiste - au sens d'un sommet des progressistes. C'est pour cela qu'il faut quand même se méfier des concepts et qu'il faut les utiliser à bon escient, voir comment ils sont nés et comment ça retentit. Radical et radical, ça n'a pas le même sens.

Mais il faut aussi des rapprochements....

- Oui. Mais ce n'est pas à moi de vous poser la question parce que vous me diriez que je renverse le jeu, c'est à vous de donner vos impressions à ceux à qui vous vous adressez à l'issue de cette journée. Vous avez entendu à la fois quatre représentants de la social-démocratie européenne, entendue au sens large, et puis deux représentants d'une pensée plutôt progressiste aux Etats-Unis et en Amérique du sud. Donc, c'est à vous au fond de dire ce que vous avez ressenti. Moi j'ai ressenti - en dehors des ancrages historiques qui sont différents des références idéologiques, qui ne sont pas les mêmes -, des coalitions politiques - parfois, il n'y a pas de coalition d'ailleurs, certains gouvernent seuls - et des systèmes politiques qui ne sont pas les mêmes, des effets de puissance aussi. J'ai ressenti, sur un certain nombre d'approches, une proximité peut-être plus grande que celle à laquelle on pouvait s'attendre, du moins avec les deux représentants de l'autre rive de l'Atlantique. Parce que, les trois autres, je les connais assez bien donc je sais à quoi m'en tenir. Sur les valeurs, sur une recherche, sur une forme d'exigence, notamment du côté de B. Clinton - mais ce n'est pas nouveau, cela m'avait déjà frappé et j'avais peut-être eu l'occasion de le dire à certains d'entre vous qui étaient du voyage aux Etats-Unis -, j'avais l'impression que cette recherche l'intéresse et l'intéressait déjà il y a plus d'un an. Ce n'est pas simplement parce qu'il va, on peut dire, vers la fin de sa présidence. Je crois que c'est quelque chose qui l'intéresse vraiment parce qu'il s'interroge sur les repères qui peuvent ancrer le Parti démocrate et son message dans la société américaine d'aujourd'hui, compte tenu d'un certain nombre de tendances lourdes. Je le disais à certains, je pense que le fait qu'il ait eu envie de venir dialoguer sur ce plan, sur cette base, hors des cadres habituels, était quand même assez intéressant. Par ailleurs, la présence du président Cardoso ouvrait aussi quelque chose qui aurait pu être au fond la vieille Europe et ses rejetons. Il est vrai que même Cardoso est un rejeton de l'Europe et ô combien, à la fois historiquement et dans son histoire personnelle. Il posait les problèmes qui ne sont pas les problèmes des pays développés. Cela permettait d'ouvrir le champ de la discussion. Ce qui m'a paru bien à cet égard.

Question inaudible

- Je ne pense pas que l'on puisse dire qu'il y a un constat de désaccord total, y compris parce que dans ce domaine, on a déjà avancé. B. Clinton, cet après-midi, a rappelé à un moment de son intervention - et je crois que T. Blair l'a dit également -, que si on avait pu réagir avec une certaine efficacité à la crise asiatique, à la crise russe, à son passage vers l'Amérique latine et finalement la juguler relativement au delà du trou d'air, comme on dit, c'était parce que, à la fois les grands Etats, les organisations financières internationales et le FMI s'étaient mobilisés. Donc, il y a eu une réactivité. Une absence de régulation, une application stricte de la doctrine du laisser-faire aurait dû dire : mais non, ce sont des phénomènes d'assainissement, laissons-les se développer, laissons-les faire tomber le système des créances douteuses au Japon. Cela n'a pas été l'attitude, donc quoi que soient les discours, dans la pratique et au moment de cette crise, les pratiques ont été des pratiques régulatrices. La France va plus loin et en particulier, le gouvernement français a fait des propositions tendant à réformer le Fonds monétaire international. Une partie de ses propositions a été reprise, tendant à contrôler plus strictement les fonds spéculatifs. Là, on sent des réticences. T. Blair dit : "il ne faut pas toucher à la confiance dans le système." A la confiance dans le système oui, mais à ce qui provoque justement la méfiance dans le système, non. Donc, on peut à partir d'approches qui sont en sensibilités différentes, retrouver des points de convergence. Le problème des paradis fiscaux par exemple est un problème sur lequel on sent des réticences. Nous, nous ne sommes pas en train d'utiliser simplement le levier des discussions économiques mais le levier de la lutte contre la criminalité par exemple. On sait que là, il y a des sensibilités plus fortes. Ce n'est peut-être pas par le biais économique, où l'idéologie de chacun est plus prégnante mais peut-être par des questions qui concernent la puissance des Etats, leur sécurité immédiate face à l'envahissement des systèmes mafieux ou qui concernent tout simplement la santé de la population, de nos jeunes, qu'on peut faire avancer ces questions. On sait qu'on va avoir besoin de pousser. Mais, je pense qu'on avance dans la bonne direction. Il est évident que vous ne pouvez pas à la fois dire globalisation et ne pas pousser jusqu'au bout la logique de la globalisation. Donc, je ne pense pas qu'il y ait dialogue de sourds. Et je n'ai pas ressenti un dialogue de sourds cet après-midi, j'ai senti des accents différents, c'est tout. Moi je l'ai ressenti comme cela, mais vous pouvez avoir une impression différente.

Question inaudible

- Seul le président Cardoso a évoquée la taxation des mouvements de capitaux. Vous me rappellerez peut-être qu'en 1995, dans un exercice particulier, je m'étais référé à la taxe Tobin. Je n'ai d'ailleurs pas changé de point de vue à cet égard. Je ne suis pas sûr que la taxe Tobin soit le seul mécanisme auquel on puisse recourir mais ces formes de régulation pour coaguler un peu la fluidité d'un certain nombre de mouvements, sous des formes de ce type ou sous d'autres, ne me paraissent pas une mauvaise chose. Mais on peut aussi avancer dans ce domaine par les règles prudentielles, par des choses qui freinent l'instantanéité des mouvements de capitaux. Vous avez quand même entendu justement B. Clinton dire que la masse des mouvements financiers journaliers était quinze fois supérieurs, je crois, à ce qu'était la masse des mouvements de marchandise. Lui-même voit bien ce décalage. Donc, vous voyez, là il n'y a pas de dialogue de sourds. Mais, ce n'est pas inintéressant justement que ce soit un latino-américain, un représentant du monde des pays émergeants qui soulève cette question. Je parle de la taxe Tobin ou de mécanismes comme cela. Eux ont vraiment éprouvé le risque majeur qu'a représenté l'importation de la crise financière internationale chez eux.

Question inaudible

- C'est vrai qu'il y a un effet de coïncidence qui veut que les deux Américains et les quatre Européens qui étaient là, étaient à la fois des responsables de mouvement et des personnalités qu'on identifie aux mouvements politiques principaux dans leur pays, même si dans mon cas je ne suis pas chef de parti, ce qui est le cas de T. Blair par exemple ; donc, il y a cet effet d'identité entre ces responsabilités politiques et le fait qu'ils soient en responsabilité d'Etat ou de gouvernement. Qu'est-ce qu'il se passera après le départ de B. Clinton ? J'ai l'impression que de toute façon, je ne peux pas parler en son nom, mais j'ai l'impression que ce genre de démarche continuera en tout état de cause à l'intéresser. Sous quelle forme elle se poursuivrait à ce moment-là ? Ca peut dépendre en partie à la fois du résultat de l'élection présidentielle américaine et si cette élection était favorable au Parti démocrate, à l'attitude de l'éventuel président démocrate. Il est trop tôt pour répondre à cette question. Mais je pense qu'intellectuellement, cette démarche continuera à intéresser B. Clinton. J'en ai le sentiment parce que je crois que cela correspond chez lui, à une vraie interrogation. Mais à l'autre question, ce sont les Américains qui répondront.

Que pensez-vous de la proposition de G. Schröder d'inclure la Chine dans le G8 ?

- D'une part, vous savez que la position de la France qui participe bien sûr au G7 et au G8, par le Président, est de privilégier les instances exécutives des grandes organisations internationales. Donc, nous participons du G7 et du G8 mais nous tenons beaucoup à ce que l'essentiel des problèmes monétaires soient traités dans le Fonds monétaire international, des problèmes commerciaux dans l'OMC. Nous n'avons jamais été, en tout cas je ne suis pas, pour une conception extensive du G7 et du G8. C'est un premier élément. D'ailleurs, a été évoqué, par l'un des participants, le fait que ce sommet avait tendu à étendre ses champs de compétence aux préoccupations au-delà de l'économie qui était sa vocation initiale. Pour le reste, qu'il faille associer la Chine, d'une façon ou d'une autre, compte tenu de l'importance de ce pays démographiquement et potentiellement, et peut-être de plus en plus économiquement, aux recherches de régulations mondiales, cela paraît clair. D'ailleurs, la Chine fait mouvement vers un certain nombre d'organisations internationales. On a parlé d'un accord, à ce stade qui n'est qu'entre les Etats-Unis et la Chine, pour que la Chine joigne l'OMC. Cela suppose aussi un accord entre la Chine et l'Union européenne. Sur le sens de ce raisonnement, je l'approuve. Est-ce que ça passe par une présence de la Chine au G7 ou au G8 ? Le problème, c'est que si vous êtes dans une organisation internationale, vous êtes membre de l'organisation internationale, en quelque sorte, quelle que soit la nature de votre régime et comment il évolue, c'est parce que vous êtes simplement membre de la communauté des nations. Etre membre du G7 et du G8, c'est appartenir quand même à un club plus restreint. En principe, même si l'un des pays a fait une évolution relativement récente, mais qui fait qu'il l'a rejoint, avant il y a eu un G7. Il y a eu un G8 aussi parce qu'il y a eu une évolution démocratique en Russie même si l'on peut porter jugement sur tel ou tel développement. Donc, pour participer d'un club, pour que l'on soit ensemble, il faut quand même aussi partager un champ peut-être plus large de valeurs et de conceptions. Voilà ce que je peux dire à ce stade." Mais la question n'a pas été posée aux gouvernements ou aux Etats, ici, et elle n'a pas été posée par la Chine, à ma connaissance. Mais je crois qu'il faudra intégrer la Chine - on l'a déjà intégrée - dans les dialogues internationaux, notamment au plan économique. Le fait que la Chine ait résolu et ait finalement pu maintenir la valeur de sa monnaie a été quand même un élément de stabilité face à la crise asiatique. Il y aurait eu une dévaluation du yuan, cela aurait été quand même un problème."

(Source http://www.premier-ministre.gouv.fr, le 25 novembre 1999)

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